Entretien avec Anne Nivat

dans

“Anna était énervante, gênante et emmerdante pour le pouvoir russe !“

Entretien avec Anne Nivat, reporter de guerre, envoyée spécial du Point en Afghanistan





Connaissiez-vous Anna Politkovskaïa ?


Je la connaissais très bien. J’étais la seule journaliste française en 1999-2000 en Tchétchénie. J’habitais à Moscou comme Anna et on faisait des allers retours en Tchétchénie. Chacune travaillait de son côté, dans la plus grande discrétion, c’était vraiment une sale guerre.
Il n’y avait aucun journaliste sur place je le répète, et ce n’était pas facile de sortir quelque chose, donc chacun de nos articles faisait grand bruit. Je me souviens notamment d’une Une de Libération pour qui je travaillais à l’époque, qui avait titré sur le silence assourdissant qui entourait cette guerre.


Vous avez suivi le conflit en Tchétchénie entre 1999 et 2001: est-ce que c’était difficile d’aller sur le terrain, d’avoir des informations ?

Je me souviens du “Monsieur Tchétchénie” de Poutine qui disait aux médias étrangers qui lui reprochaient d’empêcher les journalistes de s'y rendre : “Regardez, il y a les deux Anne, elles travaillent en Tchétchénie, libre à vous d’y aller”. Finalement, il nous laissait faire notre travail afin de nous utiliser comme arme de communication.
Ce qui était difficile c’était d’entrer en Tchétchénie, car dès le début de la guerre en octobre 1999, les frontières se sont fermées. Les journalistes étrangers sont arrivés en masse à ce moment-là et pouvaient entrer en Tchétchénie seulement à condition d’être “embedded”, encadrés par l’armée russe sur une durée de 24 ou 48 heures.
Mais moi, j’étais déjà sur le territoire tchétchène avant le début de la guerre, en septembre. J’avais le problème inverse : j’étais coincée, je ne pouvais pas sortir de Tchétchénie ! J’y suis restée neuf mois, en vivant chez l’habitant.


Est-ce qu’Anna se sentait menacée ?

Bien sûr elle était consciente du danger, on en parlait souvent toutes les deux. Anna était russe : elle était donc plus énervante, plus gênante et plus emmerdante pour le pouvoir que moi, qui écrivais dans une langue étrangère pour un journal étranger. Les Russes ne supportaient pas qu’une Russe lève le voile sur les atrocités que commettait leur armée !
Elle se disait "Si ça devient trop dangereux, j’arrêterais, je partirais aux Etats-Unis" - elle avait un passeport américain, elle est née à New York. Mais cela on l’oublie, car on veut continuer à travailler. On reste, on est sur une histoire, on ne part pas.
Je n’ai pas été étonnée quand elle a été assassinée, même si je ne sais pas qui dans l’entourage de Kadyrov a décidé ça (NDLR: Ramzan, le président tchétchène actuel et fils de Akhmad Kadyrov, chef indépendantiste, chef de gouvernement pro-russe en 2000 puis président tchétchène de 2003 à 2004).


Pensez-vous qu’on saura un jour la vérité sur sa mort ?

Non, on ne saura jamais ce qui s’est passé, ce n’est même pas la peine d’espérer quoi que ce soit. On sait comment la justice fonctionne en Russie, elle est aux ordres du pouvoir et totalement corrompue.


Vous avez vécu et travaillé comme journaliste pendant 10 ans à Moscou. Que pouvez-vous nous dire sur l'état de la presse russe ?

Il faut se mettre à la place des Russes. En comparaison avec ce qu’ils avaient avant (ndlr : pendant la période soviétique), c’est-à-dire rien, il existe maintenant une grande liberté de la presse.
Cette presse est pluraliste mais elle est chaotique, elle ne sait pas enquêter, elle est proche du pouvoir… Et puis la télévision prédomine dans ce pays immense. Elle est de faible qualité et inféodée au pouvoir.
Les rares journaux indépendants comme Novaïa Gazeta survivent tout juste, souvent grâce à l’argent d’un mécène, mais ont beaucoup de mal à être distribués et sont au final très peu lus.
Si on compare avec la France, bien sûr que la liberté de la presse n’est pas la même en Russie. Mais il n’y a pas de censure officielle. En revanche, il y a de l’auto censure de la part des journalistes, comme au Maroc par exemple.


Il existe tout de même des pressions. Depuis 1993, 40 journalistes russes auraient été assassinés suite à leur travail.

Il faut comprendre qu’en Russie, les choses se règlent par la violence. C’est une société rude, primitive. Et les Russes ne sont pas choqués par cette violence, elle fait partie de leur quotidien.
J’avais couvert la prise d’otages à Beslan, et les médias français me demandaient comment réagissaient les Russes face à l’horreur. Ils ne réagissaient pas ! Ils n’étaient pas choqués, pour eux cela aurait été pire si on avait laissé faire les terroristes !
On peut espérer que cela va changer avec le temps, que l’on est actuellement dans un système de transition post-soviétique et pas tout à fait capitaliste. Mais il faudra deux à trois générations encore.


Le 15 juillet 2009, a été assassinée Natalia Estemirova, militante de l'ONG Memorial.

Natalia aussi était une amie. Apprendre sa mort m’a fait un effet boomerang. Cela veut dire que 10 ans plus tard, rien n’a changé. C’est la preuve que rien n’a été réglé dans le conflit tchétchéno-russe et que ça va recommencer.
La seule chose qui a changé, c’est l’indifférence du monde extérieur, qui grandit. Mais c’est logique, il y a des phases de médiatisation autour d’une guerre. Je le comprends même si ça me révulse parce que moi c’est mon métier, j’ai choisi de ne parler que de ça.


Pourquoi dites-vous que le conflit va recommencer ?

Depuis le début, le problème était de définir les rapports entre Tchétchènes et Russes au sein de la Fédération de Russie. Mais on n’a jamais discuté de cela, et le problème existe donc toujours, même si actuellement la situation sur place est apaisée.
On est dans une phase plutôt latente de la guerre. Mais ça va recommencer. Tout le monde sait que Kadyrov (NDLR: Ramzan, le président tchétchène actuel et fils de Akhmad Kadyrov) est une ordure, un bandit, un assassin, même les Russes regrettent de l’avoir mis là. Malheureusement ils ont tué tous les autres, ceux qui auraient pu être des alternatives éventuelles.


Dmitri Medvedev a rendu hommage à Natalia Estemirova et a promis une enquête, chose impensable à l’époque de Poutine. Qu’en pensez-vous ?

J’ai appris avec le temps que les déclarations d’hommes politiques n’ont souvent aucun effet. C’est du vent, de la communication et du marketing international. Les Russes ont bien compris cela et Medvedev encore plus. Il fait partie de la génération qui connaît Internet, la communication, il sait qu’il vit dans un monde global où les déclarations comptent. Mais je ne pense pas que lui-même puisse donner un ordre afin qu’il y ait une véritable enquête sur la mort de Natalia. Je n’y crois pas. Tout se répète une fois encore.


Propos recueillis par Laure Constantinesco
4 août 2009

Qui est Anne Nivat ?

Anne Nivat, docteur en Sciences Politiques, a vécu dix ans basée à Moscou en tant que correspondante pour des titres de presse francophone tels que Libération, Ouest-France, Le Soir, Le Point, la radio RMC... mais aussi pour des journaux anglo-saxons. Grand reporter, elle revendique la lenteur et la complexité. Depuis son premier travail de fond, au plus fort de la guerre en Tchétchénie pour le quotidien Libération entre 1999 et 2001, Anne s’immerge dans les conflits, souvent au péril de sa vie pour, simplement, témoigner.

Anne Nivat débute sa saga littéraire en 2000, par le biais d’un témoignage exceptionnel sur son expérience tchétchène (Chienne de Guerre), un premier livre qui lui vaut le prix Albert-Londres. S’ensuit, en 2001, Algérienne, puis en 2004, Lendemains de Guerre en Afghanistan et en Irak. En 2005 et 2006, elle poursuit sa quête de la parole de l’autre par Islamistes, comment ils nous voient et Par les monts et les plaines d’Asie Centrale.

En 2008, elle publie Bagdad, Zone Rouge, un récit dans lequel elle emmène le lecteur au plus proche de la Bagdad anéantie par le terrorisme. Et c’est parce qu’elle sillonne sans relâche, en toute indépendance, ces pays à propos desquels notre information est trop souvent formatée qu’Anne nous enrichit grâce à des témoignages de l’intérieur, en proposant une vision humaine des pays en crise.

Pour en savoir plus sur le conflit russo-tchétchène

Chienne de guerre
Anne Nivat
Ed. Livre de poche

L'actualité littéraire d'Anne Nivat

Anne Nivat – célèbre grand reporter – et Daphné Collignon – auteur de bande dessinée – se rencontrent pour la première fois fin 2007. Une rencontre qui donnera lieu à une association, mais surtout à une incroyable aventure humaine forte et exaltante.
Pourtant… Associer un grand reporter à un auteur de bande dessinée peut ressembler à une gageure. L’art du journalisme est tissé de faits et de réalités constamment renouvelées ; la bande dessinée semble régner sur la fiction et le divertissement, l’imaginaire et la poésie...
Daphné n’a pas souhaité tisser un portrait d’Anne telle une super héroïne travestie par la télévision et le cinéma. Elle s’est attachée à montrer une femme, vraie, vivante, de chair, de sang, d’émotions, de larmes. Passionnée, paradoxale.
Pas de grand reporter, pas d’auteur de bande dessinée. Juste une femme... vue par une autre femme.

Correspondante de guerre
Anne Nivat et Daphné Collignon
Editions du Soleil
Mars 2009