Entretien avec Bani Khoshnoudi, réalisatrice iranienne

dans

“Je veux montrer la complexité et la fragmentation du quotidien en Iran”

Bani Khosnoudi est née en 1977 à Téhéran. Sa famille part s’installer en 1979 au Texas à cause de la Révolution islamique. Elle grandit aux États-unis et part s’installer en France à 22 ans. Elle y vivra huit ans. Elle se rend pour la première fois à Téhéran en 1999. Aujourd’hui elle vit entre New York, Téhéran et Mexico.


Votre film s’intitule Un peuple dans l’ombre : c’est votre définition du peuple iranien ?

Ce n’est pas forcément une définition. L’ombre, cela peut être quelque chose de très lourd et de très triste, qui plane au-dessus de la tête, mais la part d’ombre peut aussi être la part de liberté cachée.

J’avais envie de montrer comment les gens vivent dans cette ambiance politique et sociale. Je pense que c’est similaire à d’autres peuples, comme en Argentine ou au Chili pendant les dictatures. C’est la vie quotidienne dans un contexte de régime totalitaire, même s’il est particulier en Iran, avec le poids de l’idéologie religieuse.

J’ai eu beaucoup de retour de gens ayant vécu sous Franco ou sous Pinochet qui se sont sentis proches du film.

Le film a été tourné en 2007. Comment avez-vous travaillé ?

J’ai tourné pendant presque deux mois et j’ai quasiment tout filmé toute seule. J’avais environ 70 heures de rushs au final.

Ma caméra n’était pas petite, et j’étais accompagnée d’une seule personne, qui était à la fois mon directeur de production et mon garde du corps, même si je n’ai jamais eu de problèmes. Mais je ne tournais pas dans des endroits très sensibles.

J’ai travaillé de manière très lente, je passais beaucoup de temps seule dans la rue à observer, mon accompagnateur me regardant de loin. Je ne me suis jamais cachée, je voulais même que la caméra soit toujours avec moi quand je rencontrais des gens.

Je ne voulais surtout pas provoquer des situations, juste pour avoir du “contenu”, même si la présence d’une caméra amène quand même forcément une “performance” de la part des gens filmés. Ils sont très conscients de leur image, et s’en servent aussi pour dire et faire ce qu’ils veulent.

J’ai été très influencée par les travaux de Frederick Wiseman et Jean Rouch, dans l’idée qu’il ne faut pas se distancier du fait de filmer. Il était important pour moi que le spectateur sente une présence derrière la caméra.

Dans le film, on assiste à une conversation entre un jeune homme et une jeune fille, qui parlent de partir du pays. Le départ, est-ce que c’est le rêve de tout jeune iranien aujourd’hui ?

Il y a une tristesse et une envie de voir ailleurs ce qui se passe. Il y a un rêve de vivre mieux, plus libre. Certaines personnes n’en peuvent plus et veulent partir.

Mais je pense que ce qu’ils veulent vraiment, c’est améliorer les conditions de vie en Iran. Les Iraniens sont très attachés à leur culture, à leur langue et à leur pays.

Vous vouliez montrer certains des paradoxes et des contradictions de la vie quotidienne des Iraniens…

L’utilisation de la religion à des fins de propagande et d’identité nationale et culturelle face à la modernité et au capitalisme existant, pour moi ça c’est totalement paradoxal, ça n’a même pas de sens, ça ne peut pas tenir debout.

On le voit très bien dans le film, par exemple lors de la Fête de la Révolution, où l’on brandit des banderoles anti-américaines alors que des vendeurs à la sauvette profitent du rassemblement pour écouler des jeans….

Le problème en Iran, c’est que d’une part l’Occident n’a jamais laissé le pays vivre sa modernité comme il l’entendait, car un pouvoir fort dans cette région du monde dérange, et que d’autre part le gouvernement iranien se méfie des symboles de la modernité.

Mais c’est aussi ce mélange qui rend le pays fascinant. Nous avons vécu trois coups d’État – souvent manipulés par l’Occident. En 1906 le coup d’État est écrasé par les Anglais et les Russes, et en 1953 le gouvernement élu est décapité par un coup d’État financé par les Américains... Et pourtant nous sommes encore là, bien vivants.

Au début du film, un homme dit “Le peuple iranien sait ce que veut dire souffrir, on l’a déjà fait et on le refera”. Est-ce que ça reflète la pensée des Iraniens ?

Les jeunes ne veulent plus souffrir. Néanmoins les Iraniens sont un peuple très indépendant qui est prêt à souffrir s’il le faut, pour arriver à ce qu’il veut.

Les Iraniens sont fiers, ils ne baissent pas les bras, ne demandent pas d’aide. Ils n’ont pas envie de violence non plus, mais s’il faut en passer par là pour changer alors ils le supporteront.

Justement, en juin dernier, la jeunesse est descendue dans la rue pour protester contre les résultats de l’élection présidentielle. Est-ce que ce mouvement vous a surpris ?

J’ai toujours senti que les choses allaient bouger. La question était quand et comment. Mais je n’avais pas imaginé l’ampleur du mouvement qui s’est déclenché cet été. Pourtant la société civile se bat au quotidien depuis longtemps, il y a beaucoup d’associations de femmes, d’étudiants et autres qui défilent régulièrement dans les rues.


Comment voyez-vous l’avenir de cette opposition ?

Elle continue d’exister, on ne peut avoir que de l’espoir pour la suite.

Une solidarité est née entre les gens, face à la dureté du pouvoir. Je crois que la majorité des gens veut le changement, C’est sûr que ça ne changera pas demain, je n’ai aucune illusion, mais j’ai beaucoup d’espoir. Notre histoire nous montre que ça va forcément changer.

Il est vrai que le mouvement n’est pas structuré, et dans un certain sens heureusement, car nous vivons viscéralement notre histoire.

Et la manière dont réagi le régime, avec les arrestations, les procès, les bassidjis (NDLR : milice du régime) payés pour frapper, tout cela est un aveu de faiblesse. Si tout le monde pensait comme eux, ils n’auraient pas besoin de cette violence.


Si je reprends la question de l’affiche du festival, à votre avis, que peut le cinéma pour l’Iran ?

Je crois dans la force de l’action culturelle. Nous pouvons éduquer, ouvrir les yeux, soulever des questions et remettre en cause les faits établis. J’ai choisi de m’exprimer à travers le cinéma mais toute forme d’expression culturelle est importante.

Avez-vous pu monter votre film en Iran ?

J’ai fait quelques projections privées, car il n’y a pas de lieu public pour cela, à part les festivals d’État, que je boycotte actuellement.

Mais mon film est plus à destination des spectateurs étrangers, pour qui le pays est inconnu. Il n’explique pas tout bien sûr, mais montre la complexité et la fragmentation de la vie quotidienne en Iran. Il montre aussi que Téhéran peut ressembler à ailleurs.

J’espère que le spectateur occidental aura changé un peu son regard sur l’Iran après avoir vu ce film.

Propos recueillis par Laure Constantinesco
10 décembre 2009

“Un peuple dans l'ombre“ de Bani Khoshnoudi

Bande-annonce du film (52'')

“Un peuple dans l'ombre“ de Bani Khoshnoudi

“Un peuple dans l'ombre“ de Bani Khoshnoudi

Projection en présence de la réalisatrice le dimanche 13 décembre 2009 à 15h15 au cinéma Les 3 Luxembourg 67 rue monsieur le prince 75006 Paris

Presque trente ans après la révolution et vingt ans après la longue guerre entre Iran et Irak, un voyage au coeur de Téhéran, mégapole de quatorze millions d'habitants, qui se remet à peine de se passé alors qu'il est déjà questions de sanctions et d'une possible attaque américaine. Un regard intime sur la vie actuelle dans cette immense ville, coincée dans ses propres paradoxes et contradictions.