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Entretien avec Carl Davidson, économiste “vert“

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“La marée noire peut aider à faire passer la loi sur les énergies renouvelables“

Carl Davidson à Paris, le 16 juin 2010
Carl Davidson à Paris, le 16 juin 2010
Quelles sont pour vous les mesures les plus urgentes à prendre après cette catastrophe ?

Le principal problème est d’arrêter la fuite d’hydrocarbure. C’est un problème technique qu’Obama ne sait pas régler plus que moi, il est donc en train de rassembler les meilleurs scientifiques et techniciens pour y réfléchir.

Dans un second temps, il faut s’assurer que BP paiera pour le nettoyage et je pense qu’il y arrivera sans trop de problème (BP a accepté de payer le 17 juin NDLR).

La troisième étape est plus difficile : il s’agit d’opérer un mouvement stratégique : abandonner petit à petit les industries traditionnelles pour aller vers les énergies « vertes ». Tout le monde n’est pas convaincu, les Américains adorent leurs voitures ! Mais ils prennent aussi le train…

Quatrièmement il faut aider la population des côtes touchées par la marée noire. Cela concerne d’abord le nettoyage. Les gens ont déjà agi individuellement pour nettoyer les plages. Il faut que les États alentours mobilisent leurs gardes nationales et les envoient sur le terrain. Ensuite il faut s’occuper des pêcheurs, qui ne pourront plus exercer leur métier avant très longtemps. Il faut les indemniser, avec l’argent de BP, puis les former à d’autres métiers et enfin leur trouver des jobs !

Cette tragédie est-elle le symbole de l’absence de politique environnementale aux États-Unis ?

C’est plutôt le résultat d’une politique ! Personne n’en parle mais les États-Unis ont de facto une politique industrielle depuis longtemps, qui favorise le lobby pétrolier.
Il faut arrêter tout cela : ce qui est arrivé à BP n’est pas seulement un coup de malchance.  Quand on y pense, vous descendez à un mile sous la surface, là vous commencez votre forage en eaux profondes… Tôt ou tard, il y aura un accident ! Cela m’est égal qui est le fautif ensuite, BP ou un autre : c’est beaucoup trop risqué, on joue à la roulette russe à chaque fois !

Le président Barack Obama à la Maison Blanche le 15 juin 2010
Le président Barack Obama à la Maison Blanche le 15 juin 2010
Cette marée noire pourrait-elle affaiblir Obama ?

Oui, bien sûr. Des gens se plaignent qu’il ne soit pas plus fort, qu’il n’agisse pas assez vite. L’autre jour il a raconté comment sa plus jeune fille était venue lui demander alors qu’il se rasait dans la salle de bains « Papa, quand est-ce que tu bouches le trou ? » Qu’est-ce qu’il est censé répondre ? Et faire ? Certains disent qu’il devrait se débarrasser de BP mais qui va colmater la fuite ? Les employés gouvernementaux ne savent pas faire ça. Techniquement, les gens de BP sont les plus qualifiés.

Qu’est-ce qu’Obama a réussi dans cette affaire ?

Stratégiquement, il a réussi à imposer que BP paie pour tout – nettoyage et indemnisations, et surtout dépose l’argent destiné aux victimes (20 milliards de dollars NDLR) dans une caisse à part. Ça les empêchera de contrôler directement les indemnisations et c’est une très bonne chose. Dans un second temps, il doit en profiter pour prendre clairement la direction des énergies renouvelables.

C’est ce qu’il a dit lors de son discours le 16 juin… Mais est-ce que ça ne pourrait pas lui coûter un second mandat ?

C’est une très bonne chose de l'avoir dit et la bataille est engagée. Mais Obama est victime d’un mauvais timing ! Deux semaines avant le désastre, il a fait une malheureuse concession au lobby pétrolier en les autorisant à forer au large des côtes, malgré une certaine méconnaissance des risques. Quinze jours plus tard, la plate-forme Deepwater Horizon explosait ! Il aurait maintenu sa position, il serait bien plus fort aujourd’hui.

Pour ce qui est de lui coûter une réélection, je ne crois pas. Il sera jugé sur l’économie et l’emploi, qui sont aujourd’hui les soucis majeurs des Américains, pas sur l’écologie. Nous n‘avons jamais atteint un tel taux de chômage !

Le président de BP, Carl-Henric Svanberg, le 16 juin 2010 à Washington, DC
Le président de BP, Carl-Henric Svanberg, le 16 juin 2010 à Washington, DC
Pour le moment, le projet de loi sur les énergies propres est bloqué au Sénat…

Oui tout cela est facile à dire mais très difficile à faire ! Le pouvoir politique est dominé par les lobbys des industries pétrolière, houillère, nucléaire… et les intérêts des militaires et des financiers de Wall Street ! Tous veulent détruire ou tout au moins affaiblir ces propositions de loi. Ils ont déjà réussi à vider de sa substance la taxe carbone. Pour le moment les lobbys sont trop forts.

Cette catastrophe pourrait-elle les affaiblir ?

Oui ça devrait aider à aller dans ce sens. Les républicains les plus à droite se sont montrés très discrets ces derniers temps, car ils voient que les gens sont en colère. Mais on ne peut pas réussir à faire en haut ce qu’on n’a pas encore réussi à faire en bas. Nous devons d’abord nous organiser pour devenir un réel contre-pouvoir.

Les Américains sont-ils aujourd’hui prêts à devenir plus « écolos » ?

Oui et non. La plupart sont en faveur des énergies renouvelables car ils comprennent qu’il faille un air « propre », un environnement « propre ». Mais dans le même temps, beaucoup travaillent dans les industries traditionnelles et ne veulent pas perdre leur boulot. Par exemple, là où je vis, depuis ma maison je vois la rivière Ohio. On y trouve une centrale nucléaire – la première des États-Unis,  et trois usines de charbon.  Bon nombre des travailleurs en Pennsylvanie et en Virginie sont donc des mineurs. Et ces usines fournissent l’électricité de tout l’est des États-Unis. On ne peut pas les fermer comme ça !

Comment faire ?

Il faut y aller pas à pas. Et puis d’un autre côté je n’ai jamais rencontré un mineur qui ne voulait pas faire autre chose de sa vie ! Si on lui proposait de fabriquer des éoliennes par exemple il serait sûrement très heureux. Toujours près de ma ville en partenariat avec des ouvriers de l’industrie de l’acier, nous avons réouvert trois anciennes usines en les convertissant pour y fabriquer des éoliennes. La majeure partie du pays commence à penser « vert ». Je suis optimiste : le mouvement écolo est beaucoup plus important que le Parti Vert !

Peut-on imaginer que de cette catastrophe naîtra quelque chose de positif ?

Ça va dans notre sens. Bon, certaines personnes disent « arrêtons les forages pétroliers et construisons plus de centrales nucléaires ! » Ce n’est pas ce que nous voulons car tôt ou tard on devra s’occuper des déchets nucléaires. D'autres parlent de « charbon propre », c'est une autre façon de le brûler dans les houillères mais ça ne marche pas encore très bien. D’autres encore veulent qu’on utilise des biocarburants pour nos voitures hybrides… Bref, tout le monde se dispute ! Personnellement, je pense que le solaire et les éoliennes sont les énergies du futur. La Chine s’y est déjà mise !

Propos recueillis par Laure Constantinesco
16 juin 2010

Biographie

Activiste politique de longue date, journaliste puis professeur d'économie, Carl Davidson est aujourd’hui vice-président des Committees of Correspondence for Democracy and Socialism, parti de gauche (à mi-chemin entre Die Linke en Allemagne et le parti communiste français). Il est aussi l’un des dirigeants de Social Economy Network.
Longtemps établi à Chicago, il habite maintenant près de Pittsburgh en Pennsylvanie. Il a soutenu Obama - Progressives for Obama - dans la course à la présidence des Etats-Unis.

Les démocrates d'accord pour une loi sur l'énergie, pas sur la méthode

"Personne ne dit non. Tout le monde dit oui. La question est: comment on procède", a dit le chef de la majorité démocrate du Sénat Harry Reid à la presse après la réunion.

Les démocrates ont évoqué la nécessité et l'urgence d'un tel projet de loi, en particulier après la marée noire.
"Chaque président depuis Richard Nixon a parlé aux Américains de l'indépendance énergétique, mais nous n'avons pas réduit notre dépendance envers le pétrole étranger d'1%. Pas 1%", a déclaré le sénateur John Kerry.

L'objectif de la majorité est de tenter d'avoir un projet de loi à examiner d'ici au mois de juillet. Mais M. Reid ne s'est pas engagé sur une date: "je suis déterminé à faire de mon mieux pour avoir ce projet (au mois de juillet)", a dit M. Reid, citant l'opposition républicaine qui fait barrage.

M. Kerry et son collègue indépendant Joe Lieberman, ont présenté début mai un vaste projet de loi sur l'énergie et les changements climatiques qui contient un système de marché de droits d'émissions des gaz à effet de serre.
Mais cette disposition très critiquée par l'opposition est controversée.

Le président de la commission de l'Energie et des ressources naturelles Jeff Bingaman, a mis en avant de son côté une proposition de loi focalisée sur l'énergie seule, sans mesures sur les émissions de gaz à effet de serre.

De son côté, M. Reid a dit que le fait de fixer "un prix" aux émissions de carbone a fait partie des discussions jeudi entre les démocrates, mais ne s'est pas engagé pour ou contre cette mesure.

Source AFP - 17 juin 2010

Les principaux militants écologistes américains

-Ralph Nader, candidat malheureux à la présidentielle de 2008
-Richard Trumka, président de la fédération de syndicat AFL-CIO en Arkansas
-Michael Wright, à la tête du département Santé, Sécurité et Environnement des Métallurgistes Unis - United Steelworkers
-Anthony "Van" Jones, avocat environnementaliste et ex conseiller pour les emplois verts - "green jobs" auprès d'Obama