Entretien avec David Lagarde

David Lagarde a vécu en Syrie d'avril à août 2011. Au cours de ce séjour, il a été témoin des révoltes qui agitent le pays. Il revient ici sur ce qui l'a amené à effectuer ce voyage, ainsi que sur son ressenti de la situation.

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Pourquoi être parti en Syrie alors que la situation était déjà critique (les événements syriens ont commencé le 15 mars ; David Lagarde a entamé son séjour le 13 avril) ?

J'y suis allé dans le cadre d'un stage avec l'Institut Français du Proche-Orient. J'avais effectué un Master sur les migrations internationales, et mon attrait pour le Proche-Orient m'a poussé à chercher un stage dans cette région du monde. Je suis donc parti 3 mois afin de cartographier les quartiers informels (les logements de fortune) de Damas. J'étais déjà allé à deux reprises en Syrie. La première fois, à la suite d'une étude que j'avais effectuée en Jordanie sur les camps palestiniens situés dans ce pays, j'avais franchi la frontière pour aller en Syrie. La deuxième fois, c'était purement personnel, j'y étais allé en vacances. Ce troisième voyage a été radicalement différent des précédents.

Quel attrait particulier avez-vous pour la Syrie ?

Le pays est attachant, que ce soit la culture, la population... Et pour ce voyage, avec ce contexte politique très particulier, j'en ai vraiment découvert une autre facette. Les langues se sont déliées, que ce soit chez les pro comme chez les anti-Assad.

Justement, comment s'est faite la communication ?

Je ne me sens pas assez à l'aise avec l'arabe pour mener des discussions poussées. Les entretiens et les échanges se sont donc essentiellement faits en français et en anglais. Mes rencontres avec le jeune manifestant syrien et le père Paolo se sont déroulées en français. Par ailleurs, la prise de contact avec les manifestants, qu'ils soutiennent ou non le régime, a été très facile. C'est quelque chose que je n'avais jamais vécue lors de mes voyages précédents. On ne pouvait pas parler de politique, ou alors seulement pour adorer Bachar ; les rares fois où les gens pouvaient manifester un semblant de désapprobation, c'était en mimant le silence ou les risques d'arrestations. Aujourd'hui, on peut assister à des débats politiques enflammés dans les restaurants ou les cafés, au vu et au su de tous. C'est quelque chose qui aurait été inespéré il y a un an. Par le biais de mes connaissances, j'ai pu rencontrer des membres des deux camps qui m'ont parlé très librement.

Quel est votre ressenti par rapport aux positions politiques de la population ?

C'est très difficile de quantifier la part de la population syrienne anti-Assad. Si on s'en tient aux manifestations publiques, on peut dire que près de 80% des Syriens est derrière Bachar. Les pro-régime sont encadrés et protégés par les forces de l'ordre, et les manifestations de soutien peuvent réunir plusieurs dizaines de milliers de personnes. La comparaison avec les manifestations des anti n'est pas possible : ces dernières sont très rapidement dispersées par la police, et ne réunissent que quelques centaines de personnes à chaque fois. Par ailleurs, la répression reste forte, et les gens ont toujours peur de s'exprimer contre Assad. En prenant en compte ces personnes "silencieuses", il est possible que la part des anti-régime augmente sensiblement. Mais à l'heure actuelle, il est très difficile, voire impossible, de déterminer quelle proportion de la population syrienne est pour tel ou tel camp.

Selon vous, quel a été l'élément déclencheur de cette ferveur politique ?

Tout a commencé avec les premières descentes dans la rue. Le peuple a pu prendre conscience de son poids politique en tant que groupe social. Et le régime commence à céder quelques petites libertés. Sur le terrain, ça se traduit, par exemple, par la présence de vendeurs clandestins dans les rues. Avant, leur présence était rendue impossible par la répression policière du régime ; aujourd'hui, ils sont partout ! A mon départ du pays, il était très difficile de circuler tellement il y en avait dans les rues ! Preuve que Damas a d'autres préoccupations que d'arrêter ces commerçants clandestins.

En tant que Français, avez-vous ressenti de l'hostilité de la part des Syriens ?

Quand on discute avec des pro-Bachar, même des membres de ce qu'on pourrait appeler "l'élite cultivée", toutes ces manifestations seraient le fruit d'une une conspiration orchestrée par l'Occident et Israël, pour gagner un peu plus de pouvoir et d'influence dans la région. D'ailleurs, à Damas, il n'est pas rare de lire des banderoles suspendues aux immeubles déclarant "Merci à la Russie" ou "Merci à la Chine" (la Chine et la Russie ont affiché leurs soutiens à Bachar al-Assad). Mais les Syriens font la distinction entre l'avis des personnes et les déclarations des gouvernements. Lors de mes échanges, je n'ai jamais été victime d'agressions personnelles. Par contre, il est vrai qu'il y a un ressenti fort contre la France, par rapport à son ingérence sur le plan politique.

Comptez-vous retourner en Syrie ?

Compte tenu de la situation politique actuelle et de l'incertitude quand à son dénouement, il est très difficile d'obtenir un visa pour séjourner en Syrie. Si par exemple, on me propose un travail de journaliste sur place, j'accepterais sans hésiter. Ce n'est pas l'envie qui me manque en tout cas !