Entretien avec Héla Fattoumi et Majida Khattari

“Manta“ chorégraphie Héla Fattoumi et Éric Lamoureux
“Manta“ chorégraphie Héla Fattoumi et Éric Lamoureux
dans

“Il faut désacraliser le débat sur le voile“

Héla Fattoumi et Majida Khattari
Héla Fattoumi et Majida Khattari
(TV5Monde)
Parlez-nous de vos créations respectives…

Héla Fattoumi : Manta est un spectacle solo qui tente de proposer au public une interrogation face à des images, des représentations qu’on peut avoir d’une femme voilée. Le spectacle interroge plus la liberté de la femme que la question du voile intégral. C’est en fait la question de la disparition du corps qui nous intéressait, Eric Lamoureux et moi : quel corps y a-t-il derrière le tissu ? Nous avons choisi un voile couleur chair pour se démarquer de la femme iranienne ou d’Arabie saoudite, qui porte le voile noir. C’est un voile métaphorique, un vêtement symbole.

Majida Khattari : Mon dernier défilé-performance date de 2008 à Paris. Il s’appelait VIP : Voile Islamique Parisien. Les défilés précédents présentaient des vêtements-sculptures à travers lesquels j’essayais de montrer la complexité de la situation alors que VIP est plus proche de la mode. Je voulais sortir du religieux car je pense que le voile existait bien avant l’islam. Il devient ici un simple accessoire et l’on s’intéresse plus au statut de la femme qu’à ce qu’elle porte.

“Manta“ chorégraphie Héla Fattoumi et Éric Lamoureux
“Manta“ chorégraphie Héla Fattoumi et Éric Lamoureux
Pourquoi avoir choisi de travailler sur ce sujet sensible voire tabou qu’est le voile islamique?

Héla : Parce que ça fait partie de mon histoire personnelle. Je suis née à Tunis, j’ai grandi en France avec une éducation empreinte du monde arabo-musulman. Mais ma mère a très vite arrêté de porter le voile et je ne l’ai jamais porté.

Majida : J’ai vécu au Maroc et je suis venue à Paris pour faire l’école des Beaux-arts. C’était en 1994, l’époque où a commencé la polémique sur le foulard islamique et j’ai été frappée par les débats. J’ai rencontré un artiste qui venait du MIT (Massachusetts Institute of Technology), avec lequel je parlais plus de politique que d’art et ça m’a donné l’idée de faire un travail sur le voile… Ensuite le fait d’habiter Paris et de regarder les défilés de mode a fait le reste ! C’est vraiment la polémique qui a provoqué mon travail.

J’ai toujours travaillé sur la question des femmes et je trouve que les choses régressent. J’ai fait mon premier défilé en 1996. De 1998 à 2001, j’ai commencé à sentir une résistance, à rencontrer des gens qui avaient peur d’évoquer cette question-là. J’ai fait mon second défilé en 2001 au centre Georges Pompidou. En 2004, je voulais faire le troisième défilé, VIP, et là les portes se sont fermées. Les gens étaient terrorisés. Le voile se traduisait par islam et terrorisme. J’ai dû attendre 2008 et une amie assez courageuse pour le programmer !

Sac à main, défilé-performance VIP de Majida Khattari
Sac à main, défilé-performance VIP de Majida Khattari
Toutes les deux, vous nous montrez dans vos créations des femmes entravées, prisonnières…

Héla : Ce solo est une mise à l’épreuve physique d’une danseuse. Quelle danse peut exister en étant habillée de cette façon-là ? Il y a une dimension plastique très forte, comme dans les performances de Majida.

La chorégraphie part de la sensation physique que j’ai ressentie réellement – je ne suis pas une femme voilée dans la vie – la sensation d’enfermement.

Il y a aussi la dimension érotique car a partir du moment où le corps est caché au regard, on guette la moindre courbe, et c’est sujet à fantasmes. Alors que si l’on cache la femme c’est justement pour la préserver du regard de l’homme et de devenir un objet de tentation.

Il y a dans le spectacle une image fugitive d’un pubis avec une chevelure démesuré qui apparaît sous le voile. C’est « l’origine du monde » de Courbet, c’est la naissance, mais c’est aussi la partie « indigne », la partie la plus précieuse que l’on veut préserver, l’obsession de la virginité. C’est dans le spectacle une image furtive alors que la question de la sexualité est centrale dans cette problématique.

Majida : Moi je fais de la provoc, mais des deux côtés ! Il faut trouver le juste milieu. On est dans les extrêmes des deux bords. Il y a les femmes en burqa et il y a les femmes qui veulent rester jeunes, belles, parfaites, ressembler aux filles des magazines.
Finalement on est autant enfermée sous une burqa que sous le bistouri d’un chirurgien ! Ces modèles-là sont imposés aux femmes.

Héla : En ce moment, au Maghreb on se rend compte que le modèle de la femme voilée se répand, et met la pression sur celles qui ne le sont pas, de la même façon que les mannequins anorexiques de papier glacé mettent la pression sur celles qui ne ressemblent pas à ça !
En plus parfois, la femme qui se trouve sous la burqa ressemble aux filles des magazines!

Majida : Sauf qu’elle n’est pas anorexique ! Mais elles sont comme des présentoirs, des vitrines sous leurs burqa, avec toutes les bagues, les sacs…

Héla : Alors que la femme n’est ni l’un ni l’autre, elle veut juste être elle !

Manta

Reportage de Camille Sarret, Gérald Breistroff et Anthony Krizic, 2'14

Manta

“Manta“ chorégraphie Héla Fattoumi et Éric Lamoureux
“Manta“ chorégraphie Héla Fattoumi et Éric Lamoureux
Peut-on dire que vous voulez désacraliser le voile avec vos spectacles ?

Majida : Oui, je pense qu’il faut désacraliser le débat. On fait l’amalgame voile/ islam, voile/terrorisme. Le fait d’utiliser la forme du défilé c’est justement pour élargir ce débat sur ce que portent les femmes, surtout en France où la situation se complique actuellement (NDLR : cf polémique autour d’une loi contre le port du voile intégral)… et puis nous sommes à Paris, capitale de la mode !

Héla : Je vais tout à fait dans le sens de Majida. D’ailleurs mon spectacle ne traite pas du religieux mais de la tradition. Je veux parler de ce patriarcat qui pèse très lourd dans la vie des femmes.
Le poids de la tradition est au-delà de l’islam. Une jeune fille arabe, voilée ou pas, sera empêchée de sortir le soir. Il ne faut pas enfermer la problématique du voile dans la problématique du religieux, en oubliant aussi de dire qu’il ne s’agit que de l’islamisme fondamentaliste et pas de l’islam dans son ensemble.
Dans ce débat nous avons besoin d’éclaircissements. Il faut élargir et ouvrir la problématique. Si le débat nous maintient dans un manichéisme Orient-Occident et éternelle guerre des religions, alors là c’est raté.

Majida : C’est exactement ça. On nous met toujours dos-à-dos les Orientaux et les Occidentaux, ce qui nous dessert. Et on nous oppose aussi hommes et femmes, alors qu’on n’est pas en guerre ! On essaie de se comprendre, de se connaître. On parle toutes les deux dans nos créations de situations qui concernent les femmes, qui nous touchent, mais ce n’est pas lié qu’aux arabes ou aux musulmans, on peut élargir le débat car la violence subie par les femmes est mondiale…

Héla : Oui, la problématique de la liberté des femmes occupe encore, et malheureusement, le devant de la scène.

défilé-performance VIP de Majida Khattari
défilé-performance VIP de Majida Khattari
Vous êtes pour ou contre le port du voile intégral ?

Majida : Je ne suis ni pour ni contre. Je suis pour le choix et la liberté.

Héla : Je suis contre le voile intégral quand il est imposé, quand il enfreint la liberté d’une femme.

Majida : il y a des femmes qui sont totalement contre…

Héla : On ne peut pas être contre un vêtement ! Quand on l’a choisi en son âme et conscience, c’est un parcours spirituel avec tout ce que ça implique. Mais quand je vois une gamine de 16 ans que l’on oblige à se voiler, j’ai du mal à le supporter. Parce que ça aurait pu être moi…

Majida : Il y a une violence faite à l’autre quand le voile intégral est imposé.

Héla : Je connais des femmes qui ont des filles qui se voilent et elles ont envie de leur arracher ce voile ! Dans beaucoup de pays du Maghreb et ailleurs, il y a des femmes – et des hommes - qui travaillent énormément pour que les choses bougent. Il faut braver le poids de la société, du regard de l’autre, c’est autre chose que d’être ici !

Qu’est-ce que l’art et le spectacle peuvent apporter à la réflexion sur le voile islamique, et plus largement sur les contraintes religieuses et la condition des femmes ?

Héla : il n’y pas de petite goutte, c’est un des moyens. C’est vrai que c’est un médium qui reste confidentiel. Mais ça crée des ondes.

Majida : Pour moi, le spectacle est le moyen le plus juste de faire passer des messages dans le monde arabe. Je trouve que c’est plus accessible qu’une exposition. Les gens dans les pays du Maghreb sont très sensibles au corps et à la danse. Ce n’est pas pour rien que j’ai choisi de faire des performances : il y a le corps, la musique, la danse… Je pense que le spectacle peut vraiment faire évoluer les choses.

Héla : À partir du moment où le corps n’est pas nu, ce qui est le tabou suprême, et où on élimine le texte, qui risque d’être censuré, la question du corps a l’air plus inoffensive. Je rencontre de plus en plus d’artistes et de danseurs au Maroc, en Tunisie, Egypte, Jordanie, Syrie… qui me disent avoir une écoute de plus en plus importante dans leurs pays. Quelque chose traverse, passe… C’est un peu une contradiction dans l’islam : on cache les corps mais en même temps, la danse, plus que le théâtre, trouve sa place. À suivre…



défilé-performance VIP de Majida Khattari
défilé-performance VIP de Majida Khattari
Minarets en Suisse, voile intégral en France et au Canada… Comment réagissez-vous aux polémiques actuelles sur la visibilité de l’islam en pays laïc ?

Majida : Je trouve qu’il y a une provocation des deux côtés. Les musulmans sont redevenus musulmans d’un seul coup, et veulent absolument imposer leurs minarets ! Au Maroc, on ne construit plus d’églises, et les pratiquants sont très discrets. Essayez donc de construire une église en Arabie saoudite, et vous allez voir si ça passe !
C’est très bien qu’il y ait un débat, on est en pays démocratique ici. Mais il est absurde de se focaliser sur des points précis ; la question du minaret, je pense que c’est aux architectes qu’il faut la poser, la question du foulard, aux stylistes.
Le problème c’est que les deux bords se radicalisent, tout le monde a peur. Ce n’est pas parce qu’il y a un minaret ou une femme en burqa que ça y est, l’islam a envahi le pays.
Il faut laisser parler les intellectuels dans ce débat, et arrêter de demander son avis à tel recteur, ou à tel imam…

Héla : L’histoire du minaret c’est l’arbre qui cache la forêt ! La question c’est comment en est-on arrivé là ? C’est aussi pour ça que j’ai fait Manta. J’ai voulu comprendre, j’ai voulu faire un travail personnel puisque je suis française issue d’un pays ayant été colonisé, je me devais d’avoir un avis. Il y a eu la culpabilité, il y a eu la fracture sociale, il y a eu les développements internationaux – Palestine, guerre du Golfe, Iran, terrorisme…
Tout ça est un imbroglio indémêlable ! Résultat aujourd’hui il existe cette peur bleue que la France devienne un pays musulman ! Mais il y a deux poids deux mesures. Oui on doit avoir peur de l’islam politique, prôné par un Tariq Ramadan par exemple. Je suis contre cet islam des valeurs primaires du Coran et de la Charia, comme, je pense, l’est la majorité des musulmans de France.
Il faut arrêter le sensationnalisme et donner la parole à tous ceux qui vivent sereinement et laïquement leur religion et leur culture. Il faut faire parler les intellectuels et les artistes, pour nous donner un rapport autre à la religion.

Êtes-vous pour ou contre une loi interdisant le port de la burqa en France ?

Héla : Il faut continuer à créer du débat et réussir à minimiser ce phénomène de l’islam politique. Une loi créerait encore de la scission, de la victimisation, de l’amalgame. Il serait plus intéressant d’éclairer sur la diversité de l’islam et non pas de désigner les salafistes ou les wahabistes en disant, l’islam c’est ça. De là naît la confusion.

Majida : Je suis tout à fait d’accord, c’est absurde, nous sommes dans un pays laïc. C’est comme la loi sur le foulard, résultat les filles rusent. On n’a pas besoin d’une loi, il faut respecter les lois déjà existantes et voila.

Héla : Et puis on ne va pas faire travailler l’Assemblée nationale pour 1000 ou 1500 femmes ! C’est leur donner trop d’importance ! Et comment serait appliqué cette loi ? C’est la porte ouverte à toutes les dérives ! Empiler des lois ne réglera pas le problème… Alimentons plutôt le débat : il y a ce qui fait peur mais aussi tout ce qui rassure !

Majida : Moi je propose de leur créer des burqas françaises !

Propos recueillis par Laure Constantinesco
23 mars 2010

Héla Fattoumi

danseuse et chorégraphe française

Née à Tunis en 1965, elle revient avec Manta sur les sentiers de son enfance, elle qui a grandi dans un monde où les femmes étaient préservées pour l'honneur de sa famille.
Cela fait maintenant vingt ans qu'elle collabore avec Éric Lamoureux, danseur et chorégraphe.
Ils ont pris la direction du Centre Chorégraphique National de Caen/basse Normandie en septembre 2004.

Majida Khattari

Artiste plasticienne franco-marocaine

Née à Erfoud en 1966, elle a fait ses études aux Beaux-Arts de Casablanca puis de Paris. Depuis 1996, elle crée des défiles-performances inspirés de la situation des femmes dans l'islam d'aujourd'hui.

Manta et VIP (Voile Islamique Parisien) au Théâtre de la Cité internationale à Paris

Les deux spectacles sont programmés en avril 2010.