Entretien avec Kianoosh Ramezani, caricaturiste iranien

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Kianoosh Ramezani : “La contestation s'est déplacée de la rue vers Internet“

Ce dessinateur de presse iranien a 37 ans. Il est exilé en France depuis décembre 2009.

Que faisiez-vous en Iran ?

En Iran, je travaillais surtout pour des journaux en ligne à cause de la censure existant dans les journaux papier. Je faisais - et je fais toujours - partie de l’association Cartoonists Rights Network International (réseau international pour les droits des dessinateurs de presse) basée aux Etats-Unis.

Dès 2003, j’ai été le représentant de cette organisation en Iran, ce qui était dangereux puisque toute activité autour des droits de l’homme est carrément proscrite en Iran. Je devais être invisible pour pouvoir exercer ce rôle : le siège de l’association était en fait mon appartement à Téhéran ! Cette association aide et protège les caricaturistes qui ont des problèmes à cause de leurs dessins, par exemple des procès ou des menaces de morts.

En Iran deux caricaturistes ont eu des problèmes : Nik Ahanj Kowser et Mana Neyestani. Ce dernier a été en prison à cause d’un dessin ! Avec l’association je l’ai aidé à sortir de prison, et il a fini par obtenir la liberté provisoire avant son procès. Mana en a profité pour s’enfuir en Turquie avec sa femme, et ils vivent maintenant en Malaisie, ce qui lui permet de continuer à publier ses dessins très politiques sur des sites web.


Comment les ennuis ont-ils commencé pour vous ?

Après la présidentielle truquée de juin 2009, j’ai participé aux manifestations de rue du « mouvement vert ». Ensuite nous avons été plusieurs artistes à décider de mettre notre notoriété et notre travail au service de l’opposition. De toute façon plus aucun journal iranien ne publiait mes dessins !

J’ai donc commencé à travailler pour un magazine en ligne et un site d’opposition, basés à l’étranger. Pour mon premier dessin, ils ont publié mon pseudonyme de caricaturiste, donc j’étais relativement anonyme. Mais la seconde fois, ils ont écrit mon nom en toutes lettres. Là le danger est devenu réel.

Nous étions à l’automne 2009. Plusieurs de mes très proches amis ont été arrêtés, pour rien. Je m’attendais à être le suivant. Le choix s’est alors posé : aller en prison et être réduit au silence ou m’exiler, et pouvoir ainsi continuer à lutter contre la dictature avec mes propres armes, mes crayons et mes dessins. J’ai choisi la seconde option.


Comment avez-vous fait ?

J’ai d’abord pensé à la Hongrie. J’avais été là-bas en 2006 pour une conférence en tant que représentant de Cartoonists Rights Network International. J’ai contacté leur ambassade à Téhéran. Je leur ai demandé de l’aide, je voulais un visa Shengen pour pourvoir venir ensuite en France. Je savais que l’ambassade de France ne donnait pas de réponse avant un délai de 40 jours, et j’étais pressé. Mais j’avais quand même demandé un visa touristique français, en même temps que mes tractations à l’ambassade de Hongrie. Et finalement, c’est la France qui m’a donné mon visa. Je crois qu’ils ont compris ma situation et le risque que je courais.

Dès que j’ai eu mon visa, j’avais juste sept jours devant moi pour partir. J’ai fait une seule valise, distribué mes affaires à mes amis, rendu les clés à l’agence immobilière, et pris un billet d’avion, à mon vrai nom. C’était risqué mais c’était la seule option. Je n’ai même pas pu dire au revoir à ma mère et ma sœur, qui habitent à Rasht. J’ai laissé derrière moi à Téhéran mon frère et surtout mon fils. C’est très dur. Je suis en permanence inquiets pour eux, qu’ils soient menacés.

Le jour du départ, le 1er décembre 2009, un de mes amis m’a emmené à l’aéroport à minuit. A chaque moment je pensais être arrêté : à l’enregistrement, au contrôle des passeports, même dans l’avion. Quand je suis arrivé à Paris, je n’y croyais pas. Depuis j’ai reçu des menaces par téléphone une ou deux fois.

Pourquoi avoir choisi la France ?

C’était le meilleur endroit pour continuer à travailler. Et nos deux cultures ont beaucoup de choses en commun : nos plus célèbres intellectuels et artistes ont vécu en France. Dès que je suis arrivé j’ai fait une demande d’asile politique.

Quel regard portez-vous sur le « mouvement vert », la contestation ?

Pour être honnête je ne crois en aucun des deux leaders, Moussavi ou Karoubi. Ce que veulent vraiment les Iraniens, c’est en finir avec la dictature, avoir la liberté d’expression, le respect des droits des droits de l’homme…

Pour le moment je pense que personne ne veut en finir avec la République islamique, c’est trop tôt. Et de toute façon, l’alternative n’existe pas : Moussavi et Karoubi appartiennent eux aussi à ce système politique.

Il n’y a pas de partis politiques en Iran, cette contestation est quelque chose de très nouveau, et elle est menée par la nouvelle génération, la jeunesse. La plupart des manifestants n’ont pas plus de vingt ans, ils sont né en même temps que la République islamique, je pense qu’il est encore trop tôt pour attendre d’eux une pensée politique organisée.

Le régime iranien semble avoir des failles : vous pouvez circuler hors du pays, internet n’est pas censuré…

Nous pouvons sortir du pays mais ça reste très difficile quand même. En revanche oui, Internet est la fenêtre vers l’extérieur pour toute une génération. Les jeunes Iraniens s’informent et se contactent via Facebook, Twitter, leurs blogs. Il ne faut pas oublier non plus les téléphones portables et la télévision par satellite. Pour moi, l’accès libre à ces médias a été l’erreur principale de Khamenei et d’Ahmadinejad. Ils se sont mis à contrôler et censurer l’accès à certains sites internet très tard !

Pendant les manifestations de juin, à peine dix minutes après que les gens soient dans la rue, les premières images étaient déjà en ligne sur Facebook ! C’était génial !


Que se passe-t-il vraiment en Iran aujourd’hui ?

Jusqu’en décembre 2009, les gens manifestaient encore dans les rues. Mais la répression a augmenté. Moins de gens osent aujourd’hui sortir dans la rue mais le mouvement existe toujours. Il a simplement changé.

Maintenant la contestation vit sur Internet. De nombreuses personnalités de l’opposition, de nombreux journalistes se sont exilés, et ont crée des sites web, loin de la censure. Et en Iran, les jeunes savent comment accéder aux sites bloqués ou censurés, donc l’information passe.

Officiellement Facebook est bloqué en Iran mais les activistes iraniens se débrouillent pour y avoir accès quand même ! C'est aujourd'hui notre moyen principal de rester en contact et de faire passer des informations vers et hors de l'Iran. Il sont aussi réussi à garder leur télé par satellite !

Concernant Moussavi et Karoubi, même si je ne les crois pas je reconnais leur importance : ils sont les seuls à pouvoir parler à Ahmadinejad sans être arrêtés ! Ils peuvent donc faire passer un peu du message du peuple.


Comment voyez-vous l’avenir de l’Iran ?

Je pense qu’Ahmadinejad et Khamenei ont peur des Iraniens. Ils savent que les gens sont contre eux, alors ils intensifient encore le contrôle, sur chaque rue, chaque manifestation, même des évènements religieux !

Je suis sûr qu’il y aura peu de monde dans les rues samedi 12 juin pour l’anniversaire de l’élection présidentielle. Ahmadinejad autorisera sûrement une marche silencieuse avec peu de monde, histoire de dire que l’opposition iranienne est libre de s’exprimer ! Mais je suis aussi certain que ce sera sanglant : violence, morts… Je connais trop bien les erreurs « classiques » commises par mon régime. Ils ne cessent de provoquer les gens, de les mépriser.

Mais les gens n’ont rien à perdre : ce mouvement de contestation va continuer ! Ce sera très lent mais au final – peut-être dans dix ans – il vaincra. La jeune génération aura accouché d’un nouveau leader qui saura prendre le pouvoir, en séparant le politique du religieux. Il faut juste laisser le temps à ces jeunes Iraniens de mûrir, de grandir politiquement. Mais ils savent ce qu’ils veulent : démocratie, liberté, respect des droits de l’homme. Je leur fais confiance.

Retournerez-vous en Iran ?

J’espère que je pourrais revenir en Iran. C’est ce que je veux. Je ferais de mon mieux en tant qu’exilé pour être utile à mon peuple, comme maintenant, parler aux médias, ou bien continuer de publier mes dessins sur des sites d’opposition, mais mon désir profond est de retourner vivre et dessiner pour des journaux en Iran.

Propos recueillis par Laure Constantinesco
9 juin 2010