Entretien avec la sociologue canadienne Diane Lamoureux

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« Les barrières qui bloquent les femmes arrivent plus tard qu’avant »

Professeure à l’Université de Laval au Québec, spécialiste des questions de genre et du féminisme, Diane Lamoureux fait le point sur la situation des femmes dans le monde.

(Photo François-Xavier Boulanger-Nadeau)
Le féminisme est-il dans une phase de régression ?

Je ne parlerais pas de régression mais de recomposition à travers des politiques d’alliance. Le féminisme a rejoint d’autres mouvements sociaux (homosexuels, antiracistes, altermondialistes) qui posent la question plus large de la justice sociale. Ce qui n’est pas nécessairement négatif pour la défense des droits des femmes. Désormais, le féminisme parle de pauvreté, de migration, de violence sociale et physique. Au Canada, par exemple, les critères de sélection concernant les immigrants indépendants sont globalement défavorables aux femmes. Ils privilégient des métiers masculins et favorisent donc l’arrivée d’hommes sur le territoire canadien.

N’avez-vous pas, néanmoins, l’impression que la mobilisation en faveur des droits des femmes est en train de s’affaiblir ?

Les barrières qui bloquent les femmes dans leur émancipation arrivent plus tard qu’avant. Dans les années 70, la première barrière surgissait au moment des études, après le secondaire, quand se posait la question de l’orientation professionnelle. On avait alors tendance à pousser les filles vers des métiers traditionnellement féminins. De nombreuses voies leur étaient fortement déconseillées.

Aujourd’hui, les plus fortes inégalités surviennent à l’arrivée du premier enfant. C’est à ce moment-là de leur vie que les femmes pourraient s’unir et protester mais elles sont prises par des responsabilités familiales qui, en plus, les isolent. Il n’existe donc plus cette disponibilité biographique. Par ailleurs, les livres scolaires ou les masses médiasont tendance à faire croire que la transformation de la vie des femmes serait d’abord due à une bienveillance gouvernementale, minimisant ainsi les conquêtes des mouvements féministes et la nécessité des luttes sociales pour obtenir de tels changements.


Manifestation à Paris en 2007 contre les violences faites aux femmes / crédit : Diaphragme
Manifestation à Paris en 2007 contre les violences faites aux femmes / crédit : Diaphragme
Etes-vous d’accord avec la philosophe française Elisabeth Badinter quand elle parle d’une « offensive naturaliste » qui se déploie au sein des sociétés occidentales au détriment des droits des femmes ?

Comme elle, je constate le retour d’un discours naturaliste qui remet aux goûts du jour les valeurs de la famille et de la maternité, qui a tendance par exemple à culpabiliser les mères sur la question de la délinquance juvénile.

Mais pour moi, ces menaces ne proviennent pas des écologistes extrémistes comme l’explique Elisabeth Badinter. Depuis les années 70, l’écologisme a beaucoup évolué. Je pointerais plutôt le discours de la droite religieuse.

A Londres, en mai 2008, un rassemblement pour défendre le droit à l'avortement.
A Londres, en mai 2008, un rassemblement pour défendre le droit à l'avortement.

Quelles sont les principales menaces qui pèsent sur le développement des droits des femmes ?


Les menaces sont nombreuses. Comme je le disais, la montée un peu partout dans le monde de la droite religieuse qui tient un discours intégriste et normatif sur la femme. Le tournant néolibéral qui, dénigrant la solidarité, pèse sur tous les mouvements sociaux. Le militarisme qui valorise des attitudes viriles et machistes.

Enfin le mouvement masculiniste qui manipule le droit de garde et légitimise un certain contrôle sur les femmes à travers l’enfant même après la rupture du lien conjugal. Il suffit de se rendre sur le site « fathers-4-justice.org » pour se rendre compte que, pour ces pères, tout est de la faute des femmes, du féminisme, de tribunaux tenues par des femmes.

Le Rwanda a le pourcentage le plus élevé de femmes parlementaires au monde / crédit : F. Munyarubuga
Le Rwanda a le pourcentage le plus élevé de femmes parlementaires au monde / crédit : F. Munyarubuga

Dans les pays en développement, les droits des femmes sont-ils bien défendus ?


De nombreuses revendications féministes parviennent à se faire entendre dans ces pays, malgré les difficultés liées à l'étroitesse des espaces démocratiques. Au Rwanda, les femmes sont majoritaires à l’Assemblée nationale et ont gagné de nombreux droits mais il reste un gros problème de mise en œuvre. Au Sénégal, des progrès ont été faits en matière de lutte contre les mutilations sexuelles. En Iran, la situation des femmes est loin d'être enviable mais les Iraniennes bénéficient d’un très bon accès accès à l'enseignement supérieur.

Toutefois, c’est bien dans le Sud qu’il y a le plus de conflits et d’exodes, et c’est en général les femmes qui en sont les premières victimes. Dans les camps de réfugiés, la situation est particulièrement difficile. Femmes et fillettes sont victimes de viols et de violence de la part d’hommes armés et mêmes de la part de soldats qui sont censés les protéger. Des actes qui restent en général impunis.


Quel est, pour vous, le pays modèle en matière de droits des femmes ?


Il n’existe pas de pays modèle dans le monde. Aucune société n’a réussi à établir une pleine égalité entre les hommes et les femmes. Dans tous les pays, on retrouve des problèmes identiques : l’inégalité des salaires, le plafond de verre qui bloque les femmes dans leur carrière professionnelle, le poids des tâches domestiques et les violences. Même en Suède où pourtant les femmes ont acquis une bonne représentation politique, ces questions ne sont pas résolues.


Propos recueillis par Camille Sarret
20 février 2010