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Entretien avec Pascal Boniface

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“D’abord pour des raisons de politique intérieure“

Pascal Boniface, directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques



Les Etats-Unis n’ont-ils pas tendance à surestimer le danger du terrorisme nucléaire ?


La plupart des experts estiment que cette menace a peu de chance, même à long terme, de se concrétiser. On peut penser que Barack Obama cherche plutôt à justifier sa politique de désarmement avec la Russie. Après avoir donné des gages à la gauche en renouvelant les accords START avec son homologue russe, il tente de rassurer ceux qui ont une approche plus conservatrice et sécuritaire de la question nucléaire. Or, dans ces milieux, le terrorisme est perçue comme une lourde menace. C’est une manière de leur donner du grain à moudre et de faire passer son grand accord avec la Russie.

Donc si Barack Obama a pris l’initiative d’organiser ce sommet, c’est d’abord pour des raisons de politique intérieure. Cela lui permet aussi d’exercer un leadership international et de montrer aux Américains et au reste du monde que les Etats-Unis poursuivent leur lutte contre le terrorisme nucléaire tout en participant eux-mêmes au désarmement nucléaire.

“Une timidité française sur le sujet...“

Ecoutez Pascal Boniface - 35''
“Une timidité française sur le sujet...“


Al Qaida a-t-il la volonté et les moyens de s’emparer d’armes atomiques ?

Qu’Al Qaida veuille se doter d’une force de frappe nucléaire, c’est tout à fait possible. Mais entre le fait de vouloir et de pouvoir, il y a une marge assez grande. En fait, les groupes terroristes ont deux possibilités pour se doter de l’arme atomique.

Soit ils la fabriquent, soit ils l’acquièrent auprès d’un Etat qui la possède déjà. Le premier scénario paraît impossible. Contrairement aux idées reçues, il ne suffit pas d’avoir des physiciens et un atelier clandestin pour construire une bombe nucléaire. Cela demande des installations très lourdes d’enrichissement d’uranium ou de plutonium. Al Qaida n’en a pas les moyens. Quant au second scénario, il est fortement improbable car peu d’Etats ont intérêt à collaborer avec Al Qaida ou un autre groupe terroriste. Il y aurait nécessairement une traçabilité de l’opération. D’ailleurs, c’était la thèse que les néo-conservateurs avaient soutenue pour justifier la guerre en Irak. Ils avaient évoqué le spectre d’une alliance entre l’Irak, fournisseur d’armes nucléaires et Al Qaida qui était en demande. En réalité, l’Irak ne possédait aucune arme nucléaire et il n’y a eu aucun contact.


Quel est, pour vous, l’aspect positif de ce sommet ?

C’est de vouloir mettre en place une approche multilatérale pour parler des questions de sécurité nucléaire et de lutte contre le terrorisme nucléaire qui, jusqu’ici, étaient globalement traitées de manière unilatérale par l’administration Bush. C’est ce qu’on appelle l’approche globale d’Obama. Le président américain cherche à englober dans un même cadre multilatéral les craintes des Américains et les récriminations des autres nations qui reprochaient aux Etats-Unis de réclamer le désarmement et de ne pas l’appliquer.

Certes, la peur du terrorisme nucléaire provient d’abord des Américains et du monde occidental mais s’il faut l’évoquer autant le faire dans un cadre plus large avec d’autres sujets en évitant de passer par dialogue brutal en tête à tête avec un pays.


Pourquoi Benjamin Netanyahu le premier ministre israélien refuse-t-il d’y participer ?

Cette absence sera d’abord une gêne pour Israël qui se met dans une position défensive. Israël risque d’apparaitre comme celui qui ne veut pas discuter de la question alors que c’est le premier pays à dire que le terrorisme nucléaire est une menace et qu’il faut agir. Et donc là, on voit surtout la contradiction du discours israélien


Quel est l’objectif de Barack Obama à l’égard du Pakistan et de l’Inde dont il a rencontré les deux Premiers ministres la veille du sommet ?

Ce qui intéresse Barack Obama, c’est la sécurisation des armes pakistanaises. Les Etats-Unis savent bien que le Pakistan ne renoncera jamais au nucléaire tant que l’Inde continuera à développer son armement. Ils ne peuvent donc que demander une mise en sécurité des sites nucléaires.

Propos recueillis par Camille Sarret.
12 avril 2010.

Publication

Dans son dernier ouvrage, 50 idées reçues sur l'état du monde (Armand Colin), Pascal Boniface s'est amusé à répertorier ce prêt-à-penser-le-monde, ces certitudes, souvent hexagonales, qui nous abusent. Avec l'humour et les qualités pédagogiques qui ont fait le succès de ses précédents ouvrages, il les fait voler en éclat. Il les confronte à la réalité des faits. De ce regard juste et informé émerge un autre monde, notre monde, qu'il nous reste encore à découvrir.