Entretien avec Patrick Eveno, historien des médias

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“Le pouvoir a toujours essayé de contrôler les médias“

Doit-on s’inquiéter à propos de la liberté de la presse en Europe ?

Il faut toujours s’inquiéter de la liberté de la presse car c’est un élément fragile qui doit être soutenu. La jurisprudence de la cour européenne des droits de l’homme a établi depuis une quarantaine d’années que la liberté d’expression, d’opinion et de communication est consubstantielle à la démocratie.

Maintenant il semblerait qu’un certain nombre de gouvernements ou de partis politiques, plutôt de droite, tentent actuellement de limiter l’expression des journalistes ou en tous cas de les encadrer. Les épisodes récents les plus connus concernent Nicolas Sarkozy et Silvio Berlusconi. Mais il y a aussi un exemple en Hongrie : la nouvelle loi sur le service public regroupe l’ensemble des radios, télévisions et agences de presse publiques dans une « holding » directement dirigée par le Premier ministre.

On sent une véritable régression de la part de certains gouvernements qui veulent contrôler leur service public, alors que la tendance depuis quelques décennies étaient d’imiter les modèles anglo-saxons ou allemands : l’existence d’un « sas » entre le pouvoir et les médias de service public. Par exemple en France, le Conseil Supérieur de l'Audiovisuel nommait le président de France Télévisions jusqu'à cette année.

Quel est l’enjeu ?

Il y a actuellement une énorme transformation des médias, notamment avec Internet. Dans ce cadre, les journalistes veulent rester libre mais responsables, c’est-à-dire mieux respecter et faire respecter les codes de déontologie et d’éthique, par exemple en créant des Conseils de presse. Sur les 27 pays européens il en existe une quinzaine de Conseils de presse, et dans le monde près d’une centaine.

Un Conseil de presse est une institution tripartite : un tiers de journalistes, un tiers entreprises de presse et un tiers représentants de la société civile. Souvent il y a aussi un représentant de l’Etat ou de ses institutions. Le Conseil peut recevoir des plaintes de la part des hommes politiques, des lecteurs, des téléspectateurs… ou peut s’auto-saisir. Il instruit puis rend un arrêt, qui n’a pas force de loi ou de sanction mais qui est public.

Je trouve ce système plutôt positif car il permet sur le court terme de faire retomber le battage médiatique, et sur le long terme d’améliorer l’éthique journalistique. Mais attention, il ne faut pas que le Conseil se mue en Ordre des journalistes qui peut décider de sanctions, comme le retrait de la carte de presse. Il faut conserver la voie étroite entre responsabilité et liberté. La liberté est fondamentale dans une société démocratique, la responsabilité vient ensuite.

Mais il existe déjà des chartes de déontologie pour les journalistes (voir encadré ci-contre)…

Oui mais elles n’engagent pas les patrons. Les chartes existantes ont été rédigées uniquement par les syndicats de journalistes. L’idéal serait de rédiger une charte commune comme par exemple lors des Etats généraux de la presse en France en 2009 : un texte a été rédigé mais personne ne veut le signer, journalistes ou gouvernement car personne n’est satisfait !

Internet et la presse internet semblent faire le plus peur au pouvoir politique. Est-ce parce qu’il ne peut pas contrôler ce support ?

Il est toujours possible de contrôler Internet, il suffit d’aller voir ce que font les Chinois ! Mais il s’agit d’une dictature. Dans une société démocratique il est très difficile de contrôler Internet pour de multiples raisons. Par exemple, un site peut être hébergé n’importe où dans le monde.

En fait, Internet a permis de multiplier le nombre de médias. Prenons la France en 1980 : il existait trois chaines de télévision, cinq radios, et 75 quotidiens. Aujourd’hui, trente ans plus tard, on a plus de 200 chaînes de télévisions, des centaines de stations de radios… A cela il faut ajouter des dizaines de sites web qui produisent ou relaient de l’information. Face à cette explosion du nombre de médias, les pouvoirs politiques sont quasiment impuissants.

Ensuite je ne pense pas que le pouvoir politique français ait peur d’Internet mais plutôt d’Edwy Plenel. Il faisait le même travail d’enquête lorsqu'il était au Monde. Mais les journaux papiers ont été victimes d’une crise économique et financière qui les a contraints à sacrifier l’éditorial. Les journalistes les plus dynamiques se retrouvent donc sur la presse en ligne, où l’investissement économique est très faible. Le journalisme d’investigation s’est déplacé sur le web.

Parallèlement, la collusion entre politique et médias semble de plus en plus présente : les présidents se sont-ils toujours mêlés du 4e pouvoir ?

Oui, le pouvoir politique a toujours essayé de contrôler les médias. Ils considèrent que les médias font l’opinion, et veulent donc contrôler l’opinion. Si on remonte l’histoire des médias, dès 1830, existent des pressions politiques ou des tentatives de corrompre des journalistes. Mais c’est voué à l’échec pour deux raisons. D’abord, on n’arrive jamais à contrôler tous les médias car il y en a trop depuis la fin du 19e siècle. La deuxième raison c’est la concurrence : si un journal ne sort pas une affaire, c’est l’autre qui le fera. Et lorsqu’un journal sort un scoop, les autres enclenchent, on l’a vu en France très récemment dans l’affaire Woerth-Bettencourt.

Les journalistes ne sont donc pas sous contrôle du pouvoir comme on le dit souvent ?

Il y a là un fantasme de la part des politiques, et un fantasme de la part des journalistes. Les médias ont une capacité de résistance extraordinaire. D’ailleurs si un journaliste est empêché de sortir un scoop dans son média, il ira voir ses confrères, et le tollé médiatique sera encore plus grand !

Cependant les gouvernements français et italien semblent vouloir tout de même contrôler leurs médias…

Des dirigeants comme Sarkozy ou Berlusconi ont basé leur réussite électorale sur la communication. Ils ont fait croire qu’ils étaient en capacité de transformer le pays, satisfaire la population, alors qu’ils sont très démunis face à la crise économique par exemple. Quand les médias démontrent que cette communication c’était du vide, c’est le retour de bâton. Quand ensuite ces mêmes journalistes sortent un certain nombre d’affaires politico-financières, ces dirigeants sont dans une colère noire ! Ils pensaient pouvoir contrôler l’ensemble des tuyaux médiatiques et en fait ils se rendent compte qu’ils ne peuvent rien contrôler du tout !

La presse est-elle libre en Europe ?

Oui, clairement. Il y aura toujours des tentatives de contrôle de la part du pouvoir, mais globalement les journalistes sont très libres en Europe. L’arsenal législatif de chaque pays est différent certes mais globalement protecteur pour la presse.

Je crois que les problèmes que l’on peut rencontrer en France ou en Italie sont plutôt liés à la culture de ces deux pays : ce sont des nations de tricheurs ! À tous les niveaux : on triche en essayant de payer moins d’impôts, on triche pour éviter les radars sur les routes ! L’arrangement fait partie des gênes ! Il n’y a donc pas de sanctions morales ou électorales face à un tricheur. Par exemple en France, Jacques Chirac a été réélu alors que tout le monde savait qu’il traînait une série d’affaires ! En Grande-Bretagne ou en Allemagne ça ne serait jamais arrivé. De la même manière, ailleurs, le ministre français du Travail Eric Woerth aurait déjà démissionné.

La résolution IMMI a été adoptée en Islande, rassemblant les meilleures dispositions législatives européennes pour la protection de la presse et de la liberté d’expression. Qu'en pensez-vous ?

C’est une première et c’est évidemment positif. Néanmoins je pense que ce travail était accompli jusque là par la Cour européenne des droits de l’homme. Quand on avait épuisé la juridiction de son pays, on pouvait se tourner vers la CEDH. Evidemment, l’inconvénient c’est que ça prend du temps. Mais l’avantage, c’est que ses résolutions ont force de loi et doivent être appliquées dans le pays concernés. Par exemple en France,la loi Dati sur la protection des sources votée en janvier 2010 a été le résultat de la volonté européenne. La CEDH a forcé Paris à se mettre ne conformité avec la législation européenne sur ce point.

Propos recueillis par Laure Constantinesco
21 juillet 2010

À lire

Sous la direction d’Yves Agnès et Patrick Eveno, Editions Vuibert

Quand Henri Desgrange bat en 1893 un record à vélo sur une piste parisienne, qui aurait pu croire qu’il allait créer le Tour de France et lancer ce qui deviendrait L’Équipe ? Au soir du 22 juin 1963, Daniel Filipacchi appelle les auditeurs de « Salut les Copains » à se rassembler, 150 000 jeunes déferlent place de la Nation pour applaudir Johnny Halliday et les nouvelles idoles yéyé. Qui se doutait alors que le même enthousiasme lui permettrait de relancer Paris-Match et ELLE, ou de créer Playboy France ? Qui imaginerait aujourd’hui raconter Libération sans parler de Serge July ? Ou retracer l’histoire du Monde sans évoquer celle d’Hubert Beuve-Méry ?

Voici quelques-unes des figures que ce livre profondément original nous fait découvrir : 40 destins étonnants, 40 parcours d’hommes et de femmes hors norme dont l’action a forgé le journalisme moderne. En focalisant leur attention sur des personnalités hors du commun, les auteurs, eux-mêmes journalistes et historiens, retracent, certes, de véritables aventures humaines, de la Gazette de Théophraste Renaudot en 1631 au 20 minutes de Frédéric Filloux, mais nous font également revivre, avec pour toile de fond les bouleversements du siècle, l’histoire de la presse française.