Entretien avec Rachida Azdouz

Le Québec inventa les accommodements raisonnables pour parvenir à vivre ensemble, même si l'on vient de cultures différentes.
Et pourtant, cette terre d'accueil ouverte aux migrants est déchirée à son tour par une violente dispute autour de la burqa.

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“Il faut trouver un modèle de société entre le culte du moi et la tyrannie du nous“

Vous avez été membre de la commission Taylor-Bouchard en 2008, dont le rapport a déclenché une polémique.

La polémique n’a pas a été déclenchée par le rapport mais par une série d’affaires liées à l’accommodement pour des motifs religieux : D’abord, deux jugements de la cour suprême du Canada, vivement critiqués par une partie de l’opinion publique québécoise - l’affaire du Kirpan en 2006 où un élève sikh a le droit de porter son poignard rituel à l'école, alors que son établissement l'avait exclu, et l’affaire de la souccah (la cabane juive) en 2004 où des juifs ont pu construire une souccah sur leur balcon pendant la fête annuelle de Souccoth, en dépit du règlement de leur immeuble.

Ces deux jugements ont révélé un décalage entre l’opinion publique - et les tribunaux du Québec - et la cour suprême du Canada quant à la conception du raisonnable en matière de manifestations religieuses dans l’espace public.

Il y a eu ensuite d’autres affaires qui ont alimenté la polémique. (voir encadré en col de droite)

C’est dans ce climat que la commission Taylor-Bouchard a été mise sur pied par le gouvernement du Québec. Ajoutons à cela les chrétiens de diverses obédiences, qui ne sont pas immigrants, et qui refusent que leurs enfants soient sensibilisés à l’homosexualité ou à la théorie de Darwin à l’école.

Le rapport a déçu parce que les citoyens attendaient qu’il se penche principalement sur la gestion du religieux dans l’espace public et qu’il propose des consensus susceptibles d’alimenter le législateur.

Les deux présidents ont fait le choix de traiter plus largement du malaise identitaire québécois, un sujet complexe, délicat, qui fait porter tout le fardeau de la cohésion sociale par les immigrants, alors qu’il existe des laïcs et des orthodoxes religieux autant chez les immigrants que chez les québécois de souche.

Paradoxalement, ces mêmes co-présidents ont conclu que le malaise était assez profond pour que le débat aille au-delà des accommodements et aborde la question identitaire. Ils ont conclu dans leur rapport qu’il n’y avait pas eu crise dans les faits mais une « crise des perceptions ».

Le rapport formulait quelques recommandations et proposait quelques pistes intéressantes mais plusieurs d’entre elles existaient déjà dans la jurisprudence ou dans des textes officiels, comme le fameux contrat moral entre les immigrants et la société d’accueil qui date de 1990. Il prônait aussi le dialogue, la formation interculturelle et la délibération citoyenne pour régler les conflits de valeurs, des pratiques bien ancrées dans le milieu associatif depuis plus de 20 ans.

En fait de déception, on est assez proches en somme de la France et de ses déboires avec le débat sur l’identité nationale qui a accouché d’une souris : en France on a redécouvert les vertus de la Marseillaise et au Québec les vertus de l’interculturalisme, qui est un modèle adopté par les gouvernement successifs au Québec depuis plus de 20 ans et qui se distingue en théorie du multiculturalisme canadien.


Naema, la femme d'origine égyptienne expulsée d'un cours de français pour avoir refusé de retirer son niqab.<br/><br/>
Naema, la femme d'origine égyptienne expulsée d'un cours de français pour avoir refusé de retirer son niqab.

David Boily, La Presse
La récente "affaire Naema" (voir encadré) semble avoir réveillé la polémique.. Pourquoi ?

Cette affaire nous rappelle que la question de fond n’a pas encore été réglée, c’est-à-dire la nécessité de circonscrire le religieux et le raisonnable en matière d’accommodement pour des motifs religieux dans les institutions publiques.

Dans un sens, une affaire comme celle-ci a une utilité politique : rappeler à l’État sa responsabilité d’arbitre et rappeler au Québec que la neutralité religieuse ne suffit pas si la laïcité n’est pas inscrite dans la loi.

Or, la constitution canadienne fait encore référence à Dieu. Avant de nous prétendre laïcs et d’imposer cette laïcité à nos minorités religieuses, il faut nous débarrasser de ces reliquats de religiosité dans notre espace politique et nos instruments juridiques.

Ce qui ne signifie pas qu’il faille renier notre héritage chrétien : il est évident que notre calendrier restera toujours imprégné de cette tradition, que les arbres orneront toujours nos centres commerciaux à Noël, mais les crucifix et les prières n’ont pas leur place dans les espaces citoyens comme l’assemblée nationale ou les conseils de ville… de même que les turbans, kipas et niqab.

Cette affaire touche aussi deux cordes sensibles chez nous les québécois : les rapports hommes-femmes et le rapport au religieux.
Mais il y a une grande hypocrisie dans ce débat : la laïcité n’a pas pour fonction première de garantir l’égalité des sexes ou de combattre l’islam politique mais de garantir la neutralité de l’État pour assurer la liberté de conscience des individus.


Quelle est votre position sur une loi qui proscrirait le port du voile intégral ?

Je suis opposée à la récupération et au détournement du religieux par le politique, du politique par le religieux, et de la laïcité par les revanchards de tous acabits… Mais je suis résolument laïque. Les croyances sont une affaire privée qui doit demeurer dans la sphère privée, a fortiori en contexte pluraliste où l’actualité peut faire ressurgir des conflits interreligieux latents.

Si l’on veut, au nom de la neutralité religieuse de l’État, contrer, encadrer ou circonscrire la pratique religieuse radicale dans nos pays d’accueil, il faut éviter de traiter le phénomène à la pièce en ciblant un vêtement et une religion. Pour cela il faut limiter l’Interdiction aux institutions publiques et pas à tout l’espace public - sauf dans des cas où la sécurité et l’ordre public l’imposeraient, afin de respecter l’esprit et le sens de la laïcité.
Il faut aussi embrasser plus large que le niqab et ne pas se limiter à la dimension vestimentaire : viser d’autres religions que le seul islam et interdire d’autres pratiques radicales qui ne se traduisent pas toujours par le port d’un vêtement.

Enfin si l’on veut contrer les intégrismes et l’oppression, il faut agir sur les terrains de la sécurité des frontières et de la solidarité internationale avec les populations opprimées par ces régimes. Rappelons que ces régimes n’oppriment pas que les femmes mais aussi les hommes, journalistes, intellectuels, laïcs, homosexuels etc… On semble l’oublier dans nos sociétés ou pis encore, établir une hiérarchie des oppressions.

AP
Qui sont les musulmans canadiens ?

Aussi diversifiés, dispersés et divisés que les musulmans à travers le monde : un éventail de langues, d’obédiences et de degrés de pratique allant de l’orthodoxie à l’athéisme.
Les Maghrébins accueillis massivement au Québec depuis une quinzaine d’années sont venus s’ajouter aux Pakistanais et Moyen-orientaux.
Si certains se définissent comme canadiens musulmans, d’autres revendiquent le droit de se définir par leur origine ethnique ou nationale -kabyles, algériens ou marocains - ou simplement comme québécois.

Pourquoi la visibilité de l’islam dans l’espace public occidental pose tant de problèmes ?

C’est lié à une conjugaison de facteurs : l’islam politique et ses excès en Iran, en Algérie ou en Afghanistan, la peur du terrorisme qui s’est développée en occident depuis la vague d’attentats des années 80 et qui a culminé avec septembre 2001 , la confusion entre l’islam et l’islamisme, les risques réels et appréhendés de voir la diaspora musulmane se radicaliser à cause des problèmes d’intégration socio-économique, l’impression que l’islam serait incompatible avec les valeurs de la modernité, la transposition du conflit israélo-palestinien et algéro-algérien dans les pays d’immigration, la nouveauté du phénomène - la première génération de musulmans en occident affichait moins de signe ostentatoires et avait la pratique plus discrète .

Tout cela sans compter les conflits historiques latents et jamais résolus qui nourrissent la méfiance et la délégitimation réciproque, des croisades au colonialisme, en passant par le soutien des grandes démocraties occidentales aux dictateurs arabo-musulmans successifs, notamment durant la guerre froide.

On assiste aujourd’hui à une confusion des genres et des combats : même la laïcité est détournée de son sens et on voudrait la considérer comme une arme de combat contre l’islam politique, contre l’oppression des femmes et comme un message de solidarité avec les femmes musulmanes du monde entier.

Enfin on ne parle plus aujourd’hui de circonscrire ou d’encadrer l’expression du religieux afin de garantir la neutralité des institutions publiques mais carrément de l’interdire dans l’espace public.

Comment instaurer le dialogue avec les communautés musulmanes ?

D’abord en cessant de les considérer comme un bloc monolithique et en leur reconnaissant le droit à l’individualité, indépendamment de tout carcan ethnique ou religieux.
En reconnaissant la diversité des parcours, des motifs d’immigration et du rapport aux religieux chez les immigrants issus de pays musulmans : on y retrouve des radicaux et des islamistes mais aussi des modérés, des athées et des laïcs. En distinguant islam et islamisme. En reconnaissant la diversité des cas de figure : distinguer la foi religieuse sincère de la pratique religieuse qui cache un agenda politique. En cessant de réduire l’autre à sa dimension religieuse : avant d’être musulmans, ils sont français, belges ou canadiens d’origine algérienne, marocaine ou pakistanaise, kurde, kabyle ou arabe.

Ces mises en garde s’adressent autant aux sociétés d’accueil qu’aux leaders ethniques et religieux, souvent autoproclamés, qui ont tendance à vouloir enfermer leurs compatriotes dans un carcan religieux.

Il faut aussi inviter tous les religieux, orthodoxes, musulmans, juifs, sikhs et autres à la modération identitaire, car c’est la condition sine qua non pour la paix sociale dans une société plurielle.

Enfin il faut agir sur tous les terrains - juridique, socio-économique, pédagogique, politique et éthique - pour contrer les dérives communautaristes et les replis identitaires.


Le Canada a une réputation de terre d’accueil et de multiculturalisme. Les musulmans s’intègrent-ils moins facilement que d’autres catégories d’immigrés ?

Une étude québécoise récente révèle que les maghrébins scolarisés connaissent un taux de chômage supérieur et sont surreprésentés dans des emplois de subsistance – comme les manufactures - ou sans lien avec leur formation académique - le fameux syndrome des ingénieurs et médecins chauffeurs de taxi.

Pour ce qui est des musulmans en général, la tendance actuelle est à la phobie et à l’amalgame islam-islamisme, au Québec comme au Canada.

Il faut suivre la tendance et dans dix ans on sera en mesure de conclure si c’est conjoncturel – l’après 11 septembre 2001 - ou si c’est une tendance lourde et irréversible.

Mais il faut éviter de verser dans la surenchère ou la concurrence identitaire : les communautés noires sont également victimes de discrimination à l’embauche.

Plus globalement, assiste-t-on à l’éclatement d’un système, qui prônait le "vivre-ensemble" à coup d’ "accommodements raisonnables", un système qui ne fonctionne plus aujourd’hui dans ce Canada multiculturel ?

Il ne faut pas confondre le multiculturalisme, une idéologie du "vivre-ensemble" anglo-saxonne dont on mesure aujourd’hui les effets pervers et les dérives communautaristes, avec l’ "accommodement raisonnable", une mesure juridique corrective dont la finalité première n’est pas l’intégration des immigrants mais la protection du droit à l’égalité.

Ce n’est donc pas l’accommodement comme mesure juridique intégrative qui est en cause mais son utilisation à des fins ségrégatives par des minorités religieuses radicales. C’est cette tendance qu’il faut contrer en circonscrivant le champ du « raisonnable » en matière religieuse dans une société laïque et pluraliste.

Mais attention, au final les deux modèles, républicain comme multiculturaliste. sont actuellement mis à rude épreuve, pour ne pas dire en échec, par des dérives et des replis identitaires .

Un modèle viable devrait emprunter aux deux : le souci de la cohésion sociale à la française et le désir de coexistence pacifique à l’anglo-saxonne… Quelque part entre le culte du moi et la tyrannie du nous !

Propos recueillis par Laure Constantinesco
23 mars 2010

Rachida Azdouz

Cette psychologue spécialiste en relations interculturelles est vice-doyenne de l'université de Montréal. D'origine marocaine, elle a vécu en France et au Maroc avant s'installer au Québec. Elle a participé en 2007-2008 à la commission Taylor-Bouchard, qui a réuni une quinzaine d’universitaires chargés de réfléchir à la question des valeurs communes à tous les Québécois.

L'accommodement raisonnable, qu'est-ce-que c'est ?

L’accommodement raisonnable est une mesure juridique dont la finalité est de protéger le droit à l’égalité en atténuant les effets discriminatoires des normes institutionnelles sur les individus.

En effet, il arrive que des règles ou normes, à première vue neutre et sans intention discriminatoire aient un effet discriminatoire sur des personnes appartenant à des groupes potentiellement vulnérables à l’exclusion – par exemple les femmes, les personnes handicapées, les personnes âgées, les minorités religieuses etc.. –
Treize groupes sont ainsi protégés par les deux chartes des droits de la personne, québécoise et canadienne, articles 10 et 15 , et sont donc susceptibles de demander des accommodements.

Par exemple, les exigences physiques pour accéder à des emplois dans la police excluaient d’entrée de jeu une majorité de femmes, parce que les normes régissant la progression de carrière dans l’armée faisaient en sorte que les femmes devaient choisir entre leur carrière et la maternité.

Concrètement, l’accommodement se traduit par une exception ou une dérogation accordée aux personnes discriminées par des normes institutionnelles.

L’accommodement est une obligation de moyens et non de résultat.
L’organisation doit démontrer qu’elle a respecté son obligation de débarrasser la norme contestée de son caractère discriminatoire. En revanche, le demandeur doit consentir des efforts pour débarrasser sa demande de son caractère contraignant. C’est le principe de réciprocité.

En cas de contrainte excessive – par exemple atteinte à la sécurité, aux droits des autres employés ou citoyens, atteinte à l’ordre public ou à l’intérêt général…- , l’accommodement cesse d’être raisonnable et l’organisation est déliée de son obligation.


Les dérives de l’application de l‘accommodement raisonnable : affaires et polémiques

- Les fenêtres givrées : Confondant l’obligation juridique d’accommodement, destinée à corriger une discrimination, un droit qui est lésé, avec l’adaptation volontaire à la diversité culturelle et religieuse (qui tient davantage de la sensibilité à une valeur , sans obligation juridique) un centre sportif communautaire a givré ses fenêtres afin de ne pas heurter la sensibilité religieuse de ses voisins, une synagogue tenue par des juifs hassidiques qui se plaignaient de voir leurs garçons exposés à des femmes en tenue de sport

- La cabane à sucre : Là aussi il y a eu confusion entre obligation juridique et adaptation volontaire. Dans une cabane à sucre privée, un groupe de visiteurs musulmans a demandé un menu sans porc et un espace pour prier. Le propriétaire a demandé à l’orchestre de cesser de jouer et aux autres visiteurs de se retirer pour permettre la prière dans le restaurant même (NDLR : la cabane à sucre est une tradition québécoise qui consiste à se rendre dans une érablière pour déguster un repas , visiter les lieux pour voir comment on fabrique le sirop ; le menu est composé essentiellement de porc et de produits de l’érable comme des crêpes au sirop

-Les cours prénataux : Pour tenir compte de la sensibilité religieuse de certaines patientes, des intervenants ont exclu tous les conjoints accompagnateurs masculins d’un cours prénatal.


L’affaire Naema, qui a remis le feu aux poudres

Naema, une femme d'origine égyptienne a été expulsée à deux reprises (novembre 2009 et mars 2010) d'une classe de français pour avoir refusé de retirer son niqab. Le ministère de l'Immigration et des Communautés culturelles a déclaré que toute personne qui souhaitait suivre un cours de francisation devait le faire le visage à découvert. Naema a porté plainte à la Commission des droits de la personne.


Charles Taylor : « La peur s’alimente de l’ignorance mutuelle »

Philosophe et ancien coprésident de la Commission Taylor-Bouchard

Quelle est votre position sur une loi qui proscrirait le port du voile intégral ?

Ce ne sera pas admissible en pays libéral d’interdire quelque costume que ce soit en dehors de contextes spéciaux, où il y a une motivation sérieuse, par exemple pour des raisons de sécurité, ou dans l’enseignement.

Pourquoi la visibilité de l’islam dans l’espace public occidental pose tant de problèmes ?

Plusieurs raisons convergent : le contexte géo-politique (11 sept, etc) ; la longue histoire de conflit chrétienté-islam, depuis les croisades ; mais aussi, les pays occidentaux sont assez sécularisés, et cela dérange de voir des gens qui affichent leur appartenance religieuse si visiblement, surtout quand il s’agit d’une religion « étrangère ». Enfin, il y a la réaction dans tout pays où la diversité augmente rapidement : on a peur de perdre sa culture traditionnelle.

La peur de perdre sa culture et ses traditions est parfaitement compréhensible, mais très exagérée. Les pays qui reçoivent des immigrants depuis des siècles, comme les États-Unis, ont tous réagi de la sorte au départ - par exemple les réactions anti-irlandaises à Boston au 19e siècle. Mais ils ont tous fini par intégrer les nouveaux venus. Cela entraîne une évolution de la culture commune, mais celle-ci en est enrichie. Et sans immigration, les sociétés occidentales vont stagner. Mais dans l’immédiat il faut calmer les esprits. Ceux qui attisent ces craintes pour pouvoir en bénéficier politiquement font un tort considérable à leurs sociétés respectives.

Comment instaurer le dialogue avec les communautés musulmanes ?

Il faut surtout se connaître davantage. La peur s’alimente de l’ignorance mutuelle. Sous deux conditions : d’abord une intégration véritable - de l’éducation, de l’emploi - et ensuite de multiples contacts et échanges. Mais la première condition, l’intégration, est beaucoup plus difficile à réaliser en Europe.

Plus globalement, assiste-t-on à l’éclatement d’un système, qui prônait le "vivre-ensemble" et qui ne fonctionne plus aujourd’hui dans ce Canada multiculturel ?

Absolument pas. Tout élargissement du bassin des immigrants provoque des réactions. On a déjà vu ça à partir des années 60 quand on a levé les restrictions raciales à l’immigration, tant au Canada qu’aux États-Unis. On a déjà surmonté plusieurs défis de ce genre dans le passé, et de beaucoup plus graves.