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Entretien avec Shen Dali, écrivain et “enfant de la révolution“

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“J’ai compris que la révolution dévore ses enfants“

Entretien avec Shen Dali, professeur de littérature à l'université de Pékin , écrivain et traducteur de Victor Hugo et Balzac en chinois



Vous avez 71 ans, quelques années de plus que l’âge de la proclamation de la République populaire de Chine. Vous considérez-vous comme un enfant de la révolution ?


Je suis né dans une grotte à Yenan dans le nord de la Chine. Cette ville était le haut lieu de la résistance chinoise lors de l’invasion japonaise pendant la Seconde guerre mondiale. Mes parents étaient entrés en résistance et s’étaient réfugiés dans les grottes. C’est dans cet endroit que je suis venu au monde le 4 septembre 1938. Je me considère tout à fait comme un enfant de la révolution.

Retracez-nous votre parcours au cours de ces 60 ans…

En tant qu’écrivain, j’ai retracé mon parcours dans une trilogie que j’ai intitulée respectivement en trois étapes : « La marche des enfants de Yenan », « L’étoile filante » et « Les amoureux du lac ».
Mon premier livre entièrement écrit en français, était titré au départ « Les lys rouge ». L’éditeur a préféré le rebaptiser : « La marche des enfants de Yenan ». Dans tous les cas, ce premier ouvrage symbolise la force. « L’étoile filante » symbolise mes nombreux voyages à travers le monde et « Les amoureux du lac », représente l’âge mur que j’ai atteint maintenant.

Tout a commencé le 19 mars 1947, lors de la prise de la ville de Yenan par les troupes de Thang Kaï-chek (ndlr : homme politique chinois, nationaliste, soutenu par les Américains dans la guerre civile qui opposa nationalistes et communistes au lendemain de la seconde guerre mondiale)

Trois cent cinquante enfants de mon âge - huit ans et demi à l’époque - et moi-même, avions entrepris une longue marche à travers monts et vaux pendant 2 ans (ndlr : à l'image de la longue marche des combattants autour de Mao Zedong).

Nous étions poursuivis par les hommes de Thang Kaï-chek. Seuls, abandonnés de nos parents qui étaient actifs sur le front de guerre (ndlr : la guerre de libération contre les envahisseurs japonais). À pied, la mort aux trousses, nous avons survécu malgré la faim et les animaux sauvages que nous croisions sur notre chemin. Cette marche devenue populaire était pour nous une façon d’échapper aux massacres des nationalistes de Thang Kaï-chek. Nous arrivions juste aux portes de Pékin au moment de la proclamation de la République populaire de Chine en 1949.

C’est à l’âge de 10 ans que j’ai retrouvé mes parents et nous formions enfin une famille normale. La longue marche fut quand même l’un des meilleurs moments de ma vie, malgré toutes ces péripéties. Parce que la fin de la guerre et la proclamation de la République populaire sonnaient le début d’une nouvelle vie. Une vie qui ne sera pas malheureusement très facile pour nous.

L’après révolution fut une période difficile ?

J’ai intitulé la deuxième partie de ma trilogie : « L’étoile filante ». C’est un roman que j’ai écrit en chinois semi-classique. Un livre qui traduit le doute qui m’a habité pendant une partie de ma vie.
Vous savez, « L’étoile filante » raconte l’histoire vraie d’une jeune Russe, Élisabeth Dmitriev, qui a participé au mouvement communaliste de 1871 à Paris, à l'âge de 20 ans. Par beaucoup d'aspects, elle me rappelait ma mère. Pour moi, ce roman marquait avant tout la prise de conscience de l’auteur que je suis, par rapport au phénomène d’aliénation, une idée de Karl Marx développée dans son ouvrage « Le Capital ». J’ai vite compris à travers ce livre que le pouvoir quel qu’il soit est corrosif. En d’autres termes, j’ai compris que la révolution dévore ses enfants.

Autant la grande marche représentait pour nous le chemin vers la liberté et vers un monde meilleur, autant la réalité a été tout autre.
Je peux juste vous citer l’exemple d’un copain avec qui j’ai accompli cette marche et qui il y a quelques années était atteint de cancer. Il n’a pas pu se soigner dans un hôpital de Pékin faute d’argent et en est mort. Ceci pour illustrer la désillusion qui a suivi la révolution.

Pendant la révolution culturelle qui a suivi, de nombreux intellectuels y compris mes parents ont été pourchassés. Ils ont œuvré pour une cause et en ont souffert au cours de leur vie. Mon père était pourtant communiste, mais cela n’a pas empêché que le régime le qualifie de « droitier ». Un terme qui dans la Chine de Mao signifiait être contre-révolutionnaire ou carrément un ennemi du peuple. C’est-à-dire contre le système en place et il en a énormément souffert.

Enfin dans « Les amoureux du lac », au delà d’une simple histoire d’amour, je soulève une question fondamentale : Que sont devenus les enfants de Yanan ? Nous sommes une espèce en voie de disparition. Ce n’est certes pas un roman autobiographique, mais dans chaque œuvre, il y a une part de l’auteur. Certains comme moi sont partis vers des horizons lointains pour chercher une vie meilleure. Je suis arrivée en France dans un pays de liberté en 1978. J’ai été dans les pays scandinaves et même en Amérique du Nord.
Je ne sais toujours pas si j’ai trouvé le bonheur. Un proverbe chinois dit : « au nid d’argent, je préfère mon nid de chien ». Allez comprendre.

Vous avez vécu la marche des enfants et la révolution culturelle. Quels souvenirs en gardez-vous ?

De toute cette époque, je garde le souvenir du moment où l’armée de libération a franchi le fleuve jaune. C’était un tournant dans la guerre civile qui marquait la défaite de Thang Kaï-chek en 1947. On avait très faim ce jour là, nous étions très fatigués, mais l’espoir renaissait dans le cœur des enfants que nous étions.


Vos parents étaient très actifs à l’époque de la révolution, il y a un peu plus d’un demi-siècle. Parlez-nous d’eux.

Mes parents étaient des intellectuels patriotes qui ont très tôt adhéré au mouvement révolutionnaire. Ils sont entrés en résistance contre les Japonais et ont fait la guerre de libération. Mais ils n’ont pas survécus aux persécutions politiques de l’après-révolution. Au moment où l’on célèbre les soixante ans de la République populaire de Chine, je pense à tous ceux qui, comme eux, ont sacrifié leur vie pour l’avènement d’une Chine nouvelle.

Vous pensez qu’ils seraient fiers de la Chine d’aujourd’hui… à la fois riche, prospère et fermée politiquement ?

Mes parents étaient des communistes, mais je ne peux pas savoir ce qu’ils auraient pensé. Ils sont morts il y a longtemps. Moi par contre j’ai compris la révolution parce que j’ai vécu longtemps pour voir où cela nous a menés.


Comment qualifiez-vous votre pays après 60 ans ? On sait que la Chine en 2009 est la 3ème puissance mondiale, mais les délicates questions du Tibet et des Ouïghours entachent ce dynamisme.

Avec l’économie de marché, beaucoup de choses ont changé en Chine. Certes, on n'a plus faim, mais la Chine est en train de devenir une société de consommation terrible où l’argent régit le quotidien de nombreuses gens. Personnellement, je trouve cette situation vraiment malheureuse. Même si la Chine est devenue un grand pays, cela est incontestable.

Propos recueillis par Christelle Magnout
06 septembre 2009