Entretien avec Stéphane Lathion

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“La burqa Chanel on l’accepte et la burqa Tati on la refuse…“


“Burqa et tensions sociales“

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“Burqa et tensions sociales“


Après les minarets, le voile intégral crée-t-il la polémique au sein de l’opinion publique suisse ?


On en a parlé pendant trois jours après la votation sur les minarets. Certains hommes politiques ont voulu faire de la surenchère en disant que la prochaine interdiction sera celle de la burqa mais cela n’a pas pris.

Il existe peut-être une dizaine de femmes qui portent le voile intégral dans un des quartiers de Bâle à forte population musulmane. Ce n’est qu’un micro phénomène. En revanche, la réalité suisse, ce sont des dizaines et des dizaines de femmes voilées, princesses, épouses ou sœurs des hauts dignitaires des pays du Golf qui viennent se détendre sur le lac Léman. Autrement dit, des personnes qui apportent des millions de dollars à l’économie helvétique.



Fin février, le Conseil fédéral a affirmé qu’il restait opposé à une interdiction de la burqa. Les responsables politiques redoutent-ils une politisation de la question de la burqa après celle des minarets ?

En effet, ils ne veulent pas se faire encore piéger comme ils l’ont été sur la question des minarets. En prenant cette position, le conseil fédéral a voulu calmer le jeu et mettre un holà aux hommes politiques qui s’emparent de la question du voile intégral à des fins politiciennes.

En outre, la Confédération helvétique est attentive à son économie. Donc, si le voile intégral est interdit comment distinguer les touristes musulmanes millionnaires des autres ? La burqa « Chanel » on l’accepte et la burqa « Tati » on la refuse… Ce n’est pas tenable.


Mosquée Mahmud - Zurich (Suisse)
Mosquée Mahmud - Zurich (Suisse)

Malgré cette prise de position du Conseil fédéral, une votation, inspirée de l’initiative française, pourrait-elle avoir lieu au sujet du voile intégral ?


Cela me paraît peu probable même si, le 19 mars 2010, le conseiller national Oskar Freysinger de l’Union démocratique du centre lançait une motion parlementaire « Bas les masques » s’attaquant directement au voile intégral. Le « choc minarets » n’aura pas eu l’impact positif d’un vrai débat de fond ; au contraire la surenchère semble prendre le dessus. On a voté en novembre 2009 l’interdiction de construire de nouveaux minarets alors que le pays n’en compte que quatre. Il faut donc rester prudent.

Mais la Suisse, contrairement à la France, ne fonctionne pas sur la proclamation de principes. En général, on discute et on cherche un compromis. Et si une initiative était prise pour interdire la burqa, je ne pense pas que l’on aille jusqu’à la votation. Le processus politique serait bloqué plus tôt. La religion relevant des compétences des cantons, des arrangements seraient trouvés à l’échelle locale. L’optique belge considérant le voile intégral comme un déguisement seulement autorisé à certains moments de l’année colle parfaitement à la mentalité helvétique. Des cantons, comme Genève par exemple, ont déjà des lois qui vont dans ce sens.



Constatez-vous une montée de l’islamophobie au sein de la population helvétique ?

La votation sur les minarets est un signe offensif contre la population musulmane. Mais, contrairement au contexte britannique et français marqué par un passé colonial complexe, il n’y a pas de climat islamophobe en Suisse. Je parlerais plus facilement de xénophobie. En Suisse, le problème, c’est l’étranger. Or, depuis une quinzaine d’années, l’étranger, c’est le musulman. Celle qui est tunisienne ou celui qui est turc se voient stigmatisés en tant que musulmans.



Considérez-vous que les musulmans font face aux mêmes difficultés d’intégration que les immigrés européens dans la première partie du 20e siècle ?

C’est le même processus à une différence près : la visibilité religieuse qui devient plus forte qu’avant. Le rapport que la Suisse entretient avec l’islam est très récent. Jusque dans les années 70, aux yeux des Suisses, les musulmans se résumaient aux richissimes citoyens des pays pétroliers et aux réfugiés politiques. L’islam avait une aura plutôt positive.

La situation s’est dégradée à partir de 1979 avec la révolution iranienne et les défilés de femmes en tchadors, et plus encore à partir de 1989 avec les premières affaires du voile en France et les autodafés des ouvrages de l’essayiste Salman Rushdie au Royaume-Uni. L’islam a été alors associé à la violence, est devenu une chose « bizarre », « pas-de-chez-nous ». A partir de 2001 et des tensions terroristes, la situation n’a fait qu’empirer, avec en plus un accroissement des populations musulmanes et une certaine crise identitaire européenne. Vous avez alors tous les éléments réunis pour dérégler le processus d’intégration.

Aujourd’hui, avec la montée du fondamentalisme dans certaines zones du globe, la peur de l’islam en Europe est compréhensible. Il faut donc faire un effort des deux côtés, musulmans et non musulmans, pour déconstruire ce sentiment de peur.



Un dialogue avec les communautés musulmanes s’avère t-il indispensable aujourd’hui ?

Sans aucun doute. Je pense avant tout qu’un dialogue intracommunautaire est essentiel aujourd’hui. Il est temps que les musulmans du Maghreb reconnaissent, par exemple, que les Turques, les Bosniaques ou les Sénégalais sont autant musulmans qu’eux. Et, au lieu d’afficher une unité de façade, les musulmans d’Europe devraient reconnaitre leur diversité et la valoriser comme une richesse. Leur rapport avec la laïcité, qui permet de faire coexister la pluralité, en serait d’autant plus simplifié.

N’étant soumis à aucun clergé « officiel », les musulmans devraient assumer leurs pratiques sans complexe et montrer qu’ils ne sont pas enfermés dans une orthodoxie coincée.
De leurs côtés, les autorités publiques devraient entendre cette diversité et reconnaitre les musulmans comme des citoyens à part entière et arrêter de mettre du religieux là où il n’y en a pas.



Les imams n’ont-ils pas un rôle à jouer dans ce dialogue ?

Bien sûr, mais pas seulement. L’imam peut se contenter de dire la prière du vendredi mais peut aussi jouer un rôle d’interface entre le spirituel et le social. De mêmes, les associations musulmanes peuvent avoir un rôle très actif pour rassurer et apporter de la sérénité tant à l’interne que vis-à-vis du reste de la société. Ce qui permettrait de construire un contre-pouvoir et de faire valoir la diversité des pratiques musulmanes dans le respect de chacun.


Propos recueillis par Camille Sarret
Mars 2010

Stéphane Lathion

Sociologue des Religions à l'Université de Fribourg (Suisse), Stéphane Lathion est spécialiste de l'islam. Co-fondateur du Groupe de recherche sur l’Islam en Suisse, auteur de l’ouvrage « Islam et Modernité ».


La question des minarets en Suisse

Le résultat a été un choc. Lors de la votation de novembre 2009, 57,5 % des Suisses ont approuvé l’interdiction de construire de nouveaux minarets, alors que la fédération helvétique n’en compte que quatre et que les musulmans ne représentent que 4% de la population. Dans ce pays sans passé colonial, la visibilité de l’islam dans l’espace publique semble poser problème.

Islam et modernité: Identités entre mairie et mosquée, Stéphane Lathion, DDB éditions
Sortie: 1er avril 2010