Entretien avec Stéphanie Latte Abdallah

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Le voile intégral,“ce n'est pas la question de l'islam“



Quelle est la différence de signification entre le voile intégral et le foulard islamique ?

Il faut replacer ces deux vêtements dans une pluralité de significations. Si on se réfère au religieux, on peut dire qu'il y a un consensus de l'orthodoxie musulmane sur l'obligation du port du hijab, le voile couvrant les cheveux, bien que de rares penseurs plus contestataires récusent son caractère obligatoire. Ce qui n’est pas le cas du voile intégral, le niqab, qui n’est pas du tout une obligation. Certes, les Salafistes, surtout les Wahabites, le préconisent mais ils sont largement minoritaires.

Il est mentionné que le voile intégral peut être porté selon l’appréciation des femmes dans certains contextes quand les regards des hommes sont perçus comme insistants ou concupiscents. Dans ces circonstances, les femmes peuvent alors cacher leur visage pour éviter la séduction qui, dans l'islam, provoque le désordre.

Sur le plan du droit, la situation varie d'un Etat musulman à un autre. En Iran et en Arabie Saoudite, le port d’un voile couvrant les cheveux et un manteau cachant le corps (abaya ou tchador)est obligatoire alors que le hijab est interdit en Tunisie et en Turquie, notamment à l'université.

Dans le cas français, je pense que le choix du niqab, qui concerne d’ailleurs aussi un certain nombre de converties, relève plus d'une démarche individuelle particulière. Je crois que c'est une manière de se redonner une certaine valeur, celle liée au fait de protéger un corps perçu comme très précieux, de s'octroyer une forme de place que l’on a pas pour des motifs qui peuvent être tout autant psychologiques, personnels que sociaux. Ces choix individuels qui témoignent d’un rapport inquiet au corps et aux hommes se fait bien sûr dans un contexte où une lecture extrêmement rigoriste de la religion est sollicitée et les justifie.



Que pensez-vous du débat qui est en cours en France sur le voile intégral ?

Le problème a été créé de toute pièce par le politique puisque sur le terrain, dans le champ social, le niqab n'a pour l’instant provoqué aucun problème. Dès le départ, le débat a été posé dans des termes conflictuels plaçant l’Etat et la société française dans une position défensive. Les mots employés sont d'ailleurs significatifs. Avant d'utiliser le terme plus neutre de voile intégral, on a d'abord parlé de burqa. Ce qui renvoie à la situation afghane de guerre et de terreur avec, en arrière fond, la peur des taliban. Et le Front national ne s'y est pas trompé puisque ses affiches de campagne montraient des femmes entièrement voilées avec des minarets en forme d'obus.

Si on veut un vrai débat, il faut le poser dans les bons termes, au bon moment, et non pas de manière opportune pour occulter d’autres problèmes. Dès que la droite perd les élections, cet épi phénomène qu'est le niqab devient une menace encore plus terrible pesant sur la France.



Que pensez-vous d’une loi qui proscrirait le port du voile intégral de l’espace public ?


Je ne suis pas favorable à une loi qui interdirait le niqab dans tout l'espace public. En revanche, je pense qu'il faudrait empêcher le port du voile intégral dans les institutions et les administrations publiques en recourant à des textes juridiques déjà existants et non pas en légiférant à haute voix. Sinon, on risque se lancer dans de grands débats ayant d’autres enjeux nationaux et internationaux, ce qui n'est pas nécessaire à la compréhension et à la résolution du problème.

Il est certain que le niqab provoque une vraie rupture dans l'échange social. Il permet de voir sans être vu. C'est un peu comme prendre sans donner. Donc je comprends bien que ce choix du voile intégral choque. Mais ici ce n'est pas la question de l'islam qui est posé. Et à ce propos il serait sans doute plus intéressant de réfléchir par exemple à former en France des imams qui soient des femmes, comme le réclament certaines féministes islamiques. Ce serait sans doute contesté par certains mais cela aurait au moins le mérite d’avancer dans le sens de propositions positives plutôt que de se situer dans une perspective toujours défensive et hostile.


Femme en tchador à Shiraz en Iran<br/>
Femme en tchador à Shiraz en Iran
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Comment le voile intégral est-il perçu par le mouvement féministe islamique ?

Ce n'est pas un enjeu pour les féministes islamiques puisque l'orthodoxie musulmane a déjà statué en disant que ni les mains ni le visage ne sont des zones indécentes qu'il faut cacher. Sur le plan religieux, le problème est résolu. Les féministes islamiques ont donc d'autres urgences en matière d'égalité des droits.



Sur quelles thématiques les féministes islamiques sont-elles actives ?

Etant insérées dans un mouvement transnational, elles se placent sur des enjeux plus larges comme le droit familial et l'accès au savoir et aux fonctions religieuses. Elles travaillent beaucoup sur le droit au divorce, la question de l'héritage, l'âge minimum au mariage, la transmission de la nationalité... Leur objectif est d'obtenir un droit familial complètement égalitaire en établissant et en s'appuyant sur de nouvelles interprétations des textes religieux et de la jurisprudence islamique. C'est la grande nouveauté qu'elles apportent.

Elles sortent d’un discours essentialiste sur la sharia, et déconnectent par exemple le droit familial du religieux et du sacré en montrant qu'il s'agit d'une construction humaine et historique sur laquelle il est donc possible d'agir. C'est ce qui s'est passé au Maroc avec la réforme du code de la famille, la Moudawana, en 2004. Cette avancée des droits des femmes dans la sphère familiale s'explique par la conjonction de trois facteurs.

D'abord un militantisme féministe de longue date, ancré dans une tradition séculière et universaliste, puis les apports intellectuels du féminisme islamique et enfin la volonté du jeune roi Mohammed VI de s'emparer de la question pour faire changer la société marocaine tout en réaffirmant sa place dans le champ religieux alors que son pays venait de subir des attentats terroristes. C'est un des succès du féminisme arabo-musulman. L’Etat marocain s’est d’ailleurs aussi lancé dans la promotion de femmes docteures en religion et de prédicatrices.



Quatre modèles de hidjab
Quatre modèles de hidjab
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Comment instaurer un meilleur dialogue entre les féministes laïques d'Occident et les féministes islamiques du monde arabo-musulman ?

Le féminisme est un concept maniable. Il peut être beaucoup de chose. Il suffit d'en avoir la volonté. Or, en France, les grandes figures du féminisme comme Elisabeth Badinter sont d'une surdité incroyable en ce qui concerne l'islam. Elles s'appuient en général sur d'autres femmes liées au monde arabo-musulman souvent d'origine algérienne qui ont un rapport violent avec l'islam. Ce qui ne facilite pas le dialogue.

Pourtant, je crois qu'il y a des possibilités d'échange. Mais il faudrait d'abord sortir du vieux débat entre universalisme et particularisme. Il est temps d'arrêter d'imaginer que l'universalisme est porté uniquement par quelques pays européens et par quelques féministes héritières des Lumières. Sur la question du corps par exemple, l'échange pourrait être fructueux.

Derrière le hijab, c'est bien le rapport au corps et à la sexualité qui est posé. Et, là, de nombreux malentendus existent sur par exemple la supposée interdiction de la contraception ou même de l’avortement en islam, ce qui est faux puisqu’il est permis, là encore diversement selon les écoles, mais avant que l’âme ne soit insufflée dans l’embryon (avant 120 jours). En revanche, sur d’autres questions relatives aux diverses formes de sexualité, on peut dire que le féminisme islamique s’est peu prononcé.

De même, en France et en Occident en général, on a de vraeis questions à résoudre sur cette exigence qui pèse sur le corps féminin, sur cette quasi obligation de tout dévoiler. Il est d'ailleurs possible que certaines françaises chrétiennes de naissance et converties à l'islam agissent en réaction à ce formatage du corps et du sexe. Un débat pourrait donc s'engager sur cette problématique entre féministes islamiques et laïques. Il serait certainement houleux mais permettrait de clarifier certaines prises de position.


Propos recueillis par Camille Sarret
Mars 2010

Stéphanie Latte Abdallah

Historienne et politologue, chercheuse au CNRS, spécialiste du féminisme islamique.

Le féminisme islamique, vingt ans après : économie d'un débat et nouveaux chantiers de recherche
Critique internationale
Les Presses de Science Po Paris, janvier-mars 2010