Entretien avec Vangelis Demiris, journaliste grec

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« Les Grecs se sentent comme des cobayes de laboratoire ! »

Vangelis Demiris est journaliste, correspondant à Bruxelles pour la télévision publique grecque ERT et l’agence de presse grecque ANA.

Des employés de la banque d'affaires américaine Goldman Sachs le 5 février 2010 au New York Stock Exchange
Des employés de la banque d'affaires américaine Goldman Sachs le 5 février 2010 au New York Stock Exchange
AFP
Pourquoi la Grèce ?

Notre pays avait des taux de croissance très élevés dans les années 80. Mais nous n’avons pas réglé à cette époque les problèmes structurels : l’évasion fiscale, un manque de recettes, le problème de la fonction publique, les dépenses de santé et les retraites. Nous avons aussi un gros problème de compétitivité.

La fraude serait un sport national selon l’ancien vice-président de la banque centrale, Panayothis Thomopoulos : l’économie souterraine représenterait  entre 20 et 40% du PIB !

Je ne peux pas confirmer les chiffres. Mais oui, il y a un problème de recettes pour l’État. Parmi les mesures d’austérité prises actuellement, l’État demande aux citoyens –particuliers et entreprises - de récupérer des reçus pour leurs achats, en promettant des déductions d’impôts. L’idée est de motiver les gens à déclarer leurs revenus.

Le gouvernement précédent, conservateur, aurait maquillé les comptes grecs avec l’aide de grandes banques comme la Goldmann Sachs… On sait aussi que les chiffres officiels sur lesquels ce gouvernement communiquait, notamment au niveau européen, étaient faux. Pourquoi avoir menti et triché ?

C’est sûr qu’il y a aujourd’hui un problème de crédibilité de la Grèce vis à vis de l’Union européenne. Mais il ne faut pas oublier de dire que Eurostat – l’organisme européen de statistiques - a validé ces chiffres venant des instituts grecs.  Il y a donc aussi une part de responsabilité européenne ici.
En ce qui concerne la Goldmann Sachs, la Commission européenne a demandé à Athènes de lui fournir des explications pour le 19 février. Là aussi, il faut savoir que les outils utilisés – qu’on appelle des options exotiques (produit financier complexe, NDLR) - étaient légaux à l’époque (en 2001, lorsque la Grèce est entrée dans la zone euro en présentant des comptes falsifiés, NDLR). Ces outils auraient aussi été utilisés, d’après les bruits qui courent,  par l’Allemagne et l’Italie. Alors pourquoi l’Europe n’enquête-t-elle pas aussi sur eux ? Enfin, cette enquête européenne a été déclenchée par un article du Wall Street journal. Je trouve ça un peu léger comme « déclencheur ». Pour finir, depuis que ces outils sont illégaux, la Grèce ne les utilise plus.

Le ministre grec des Finances, Georges Papaconstantinou,le 16 février 2010 à une réunion des ministres des Finances européens à Bruxelles
Le ministre grec des Finances, Georges Papaconstantinou,le 16 février 2010 à une réunion des ministres des Finances européens à Bruxelles
AFP
Jean-Claude Juncker a exclut l’hypothèse d’une faillite de la Grèce. Qu’en pensez-vous ? La Grèce peut-elle s’en sortir avec les mesures d’austérité décidées par le gouvernement et le soutien de l’UE ?

Pour moi la faillite n’est effectivement pas plausible. Il y a une grande détermination du gouvernement grec. L’essentiel est d’être dans la justice sociale : ces mesures doivent être justes pour tout le monde, et ces sacrifices ne doivent pas être vains.
Sinon, le plan d’austérité me paraît solide et ambitieux. Les mesures mises en place sont vraiment draconiennes. Par exemple, des réformes structurelles qui étaient prévus sur des années devront être réalisés en quelques mois. Mais je suis optimiste.
Côté européen, je trouve que le message du Conseil reste abstrait. Mais depuis la Commission a assuré qu’elle était prête à venir au secours de la Grèce, tout en restant floue sur les moyens. Cependant je pense que c’est positif pour les marchés.

Justement comment réagissent les Grecs ? Sont-ils prêts à se serrer la ceinture ?

Selon un sondage de ce week-end (13et14 février 2010), 65% de la population soutient l’action du gouvernement. Il y a certes de la grogne sociale, mais ça va encore. Le parti socialiste, au pouvoir depuis quatre mois, a toujours 10% d’opinions favorables de plus que le parti conservateur, qui paye évidemment le prix des falsifications et des erreurs passées.
L’autre danger est que l’opinion publique se retourne contre l’Union européenne, qui n’a pas été tendre avec nous, même si le ton est redescendu d’un cran aujourd’hui.


Le siège de la Banque centrale européenne à Francfort
Le siège de la Banque centrale européenne à Francfort
AFP
Selon vous, la souveraineté du pays est-elle menacée par cette forme de tutelle économique européenne, comme le craint ouvertement le chef du gouvernement George Papandréou ?

C’est déjà fait ! Une grande partie du budget grec est dicté par Bruxelles aujourd’hui. Et cela me fait dire que la situation est un peu injuste. En tant que grec, je suis en colère : nous nous sentons comme des cobayes dans un laboratoire ! En 2004, Athènes organisait les Jeux Olympiques, on était décrit partout comme un pays exemplaire, et aujourd’hui on fait la Une de façon très négative ! Mais nous ne sommes pas le seul maillon faible de l’Union européenne.

Vous pensez à une contagion à d’autres pays de la zone euro ?

L’effet domino n’est pas à exclure. Ça peut déraper très vite. Je pense à l’Espagne, à l’Italie, au Portugal. Les institutions européennes se rendent compte que la Grèce n’est pas seule. Il y a la question plus globale de la stabilité de la zone euro. Les dirigeants des 27 essaient actuellement d’ouvrir un parapluie pour la protéger.

Le système européen va-t-il survivre à cette crise ?

Je l’espère bien ! L’euro marche bien. Ce qui me gêne le plus, c’est de voir que ce sont les marchés qui dictent les règles du jeu, et que les dirigeants ne sont que des « suiveurs », des « réactionnaires ».

Propos recueillis par Laure Constantinesco
16 février 2010

La crise grecque en chiffres


12,7% du PIB : le déficit public actuel de la Grèce
8,7% du PIB: le déficit public à atteindre pour fin 2010
3% du PIB : le déficit à atteindre en 2012


Les critères de la zone euro

Le traité de Lisbonne a fixé des règles pour les États membres

- Un déficit public sous les 3 % du produit intérieur brut (PIB).

- Une dette publique sous les 60 % du PIB.

- Un taux d'inflation moyen qui ne doit pas dépasser de plus de 1,5 % celui des trois meilleurs États membres.

- Un taux d'intérêt nominal moyen à long terme qui ne doit pas excéder de plus de 2 % celui des trois meilleurs États membres en matière d'inflation.