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Escalade militaire avec la Corée du Nord : que veulent vraiment Kim Jong-Un et ses généraux ?

Des écrans géants diffusent un tir de missile à Pyongyang, capitale de la Corée du Nord, le 29 juillet 2017 (Photo : AP/Jon Chol Jin)

L'escalade verbale entamée entre le 45è président américain et le dirigeant de Corée du Nord a atteint un seuil inédit. Vu le déséquilibre des forces en présence, comment interpréter les provocations de plus en plus belliqueuses de Kim Jong-Un face aux menaces d'intervention militaire de Donald Trump ? 

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Les moyens militaires de la Corée du Nord sont excessivement faibles comparés à ceux des Etats-Unis, et pourtant, les généraux de Pyongyang indiquent vouloir tirer quatre missiles balistiques à proximité de l'île américaine de Guam, dans l'océan Pacifique, et ce, avant la fin du mois d'août. Le président américain se fait de plus en plus menaçant, au point de parler des "moyens nucléaires" de l'Amérique, avec — visiblement — une volonté assumée de "mater" les provocations nord-coréennes par une attaque militaire préventive, si celles-ci continuaient ("le feu et la fureur", selon les mots de Donald Trump). Après le bombardement d'Hiroshima, le président américain Truman avait déclaré : "s'ils n'acceptent pas nos conditions maintenant, ils peuvent s'attendre à une pluie de ruines qui tombent du ciel". La ressemblance des déclarations des deux chefs d'Etat pose question sur l'emploi possible — de nouveau — de l'arme nucléaire par les Etats-Unis, 72 ans après Hiroshima et Nagazaki. 

L'escalade semble donc inexorable, et pourtant son dénouement, totalement improbable : si les Etats-Unis attaquaient la Corée du Nord, avec l'unique prétexte de tirs de missiles s'échouant dans les eaux internationales, les répercussions de cette attaque seraient démesurément dramatiques. Un acte de guerre que le secrétaire d'Etat à la Défense américain a lui-même qualifié hier — s'il survenait — de "catastrophique", prenant le contrepied du président des Etats-Unis. En effet, la Chine a signé en 1961 un accord de protection de la Corée du Nord, et serait obligée de prendre la défense du petit pays en cas d'attaque américaine. La Russie, alliée "par défaut" de la Chine pourrait basculer du côté des "alliés contre l'Amérique" : la troisième guerre mondiale tant redoutée pourrait-elle débuter simplement sur une provocation maritime de Pyongyang ? La Corée du Nord pourrait-elle avoir plus à gagner avec ce scénario qu'à perdre ? Pourquoi Pyongyang continue-t-elle à narguer Donald Trump, qui à chaque provocation, sans surprise, accentue son discours belliqueux, au point de ne plus pouvoir se dédire et de "se sentir obligé" de procéder à une attaque militaire ?

Entretien avec Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique et enseignant à Sciences-Po, que nous avions déjà interrogé au début de cette escalade, au mois de mai 2017.

La phrase de Donald Trump sur le "feu et la fureur" semble être l'élement déclencheur du programme de tir des 4 missiles à proximité de l'île américaine de Guam. Qu'en pensez-vous ? 
 
Antoine Bondaz

Antoine Bondaz : D'un point de vue chronologique, la déclaration du commandant des forces balistiques nord-coréennes vient effectivement après la déclaration de Trump. Est-ce que c'est une réponse ou est-ce que c'était prévu dans tous les cas ? Personne ne peut le dire. Du côté nord-coréen, l'objectif avec cette déclaration d'envoi futur de missiles après les déclarations de Donald Trump, c'est avant tout de prouver aux Etats-Unis la crédibilité de leur dissuasion. Essayer des missiles dans la mer du Japon avec une trajectoire en cloche, pour prouver la portée théorique d'un missile, ce n'est pas vraiment la même chose que de vraiment tester un missile à sa pleine puissance. Avec l'île de Guam, ce ne serait pas le Hwansong14 qui serait testé, qui est un missile intercontinental, mais un missile à portée intermédiaire, le Hawsong12. L'objectif n'est pas d'atteindre l'île de Guam, mais de montrer qu'il est possible d'atteindre une cible. Je pense qu'ils ne feront pas tomber leurs missiles au sud de Guam, puisqu'ils pourraient être considérés comme traversant l'espace aérien américain.

L'objectif de la Corée du Nord n'est pas de provoquer à court terme, mais de démontrer aux Etats-Unis qu'ils ont une capacité... pour éviter un conflit. Et c'est là où c'est paradoxal.

En terme tactique, ce qui est très important pour la Corée du Nord, c'est de démontrer qu'ils sont capables de faire plusieurs tirs de missiles simultanés, et bien que l'on n'ait pas ce détail, pas du même endroit. Historiquement, les Nord-coréens tiraient des missiles de bases d'essai, une ou deux bases étaient toujours utilisées. Depuis l'arrivée au pouvoir de Kim Jong-Un, l'objectif est de multiplier les bases de lancement. Ces éléments sont importants puisque cela démontre aux Etats-Unis que la Corée du Nord est opérationnelle au niveau stratégique, s'entraîne à une potentielle guerre avec les Etats-Unis. 

Vue la puissance de feu ridicule de la Corée du Nord face au géant américain, il est difficile de comprendre pourquoi Pyongyang pousse autant la provocation : que veulent les généraux nord-coréens ? Pousser Trump à déclencher une attaque pour forcer la Chine à intervenir militairement de leur côté contre les Américains ?

A.B : Je ne crois pas que les Nord-coréens tenteront d'attaquer directement les Américains. Si les missiles tombent dans les eaux internationales comme ils l'ont prévu et que les Américains répliquent à ces essais par des frappes, la Corée du Nord n'aura pas initié un conflit. Dans ce cas de figure, la Chine pourrait intervenir.

Les Etats-Unis n'ont aucun intérêt à initier un conflit avec la Corée du Nord.

Mais ce ne serait pas l'intérêt de la Corée du Nord parce qu'il y aurait très probablement un effondrement du régime. En cas de guerre dans la péninsule coréenne, il est difficile d'imaginer une guerre "limitée". L'escalade serait extrêmement rapide, avec l'intervention de la Corée du Sud, peut-être du Japon, peut-être de la Chine, etc. Ca peut être considéré comme paradoxal, mais l'objectif de la Corée du Nord n'est pas de provoquer à court terme, mais de démontrer aux Etats-Unis qu'ils ont une capacité... pour éviter un conflit. Et c'est là où c'est paradoxal. 

Mais si c'est le cas, ils ont Donald Trump en face...

A.B : Oui, et on a parlé beaucoup de nouveau ces jours-ci de la "théorie du fou" développée par Nixon. Je ne pense pas que Trump soit fou. Les Américians ont conscience du coût humain, militaire, économique qu'aurait une intervention militaire. Le dernier tweet de Donald Trump précise que la capacité de frappe militaire américaine est prête et "verrouillée", au cas où la Corée du Nord agirait de façon "pas sage". Donc Donald Trump indique qu'il conditionne sa réponse militaire, c'est déjà un peu plus précis et un peu plus rassurant que le "Fire and Fury" (le feu et la fureur). S'ils menacent, il y aura une réponse. Que les Américains soient prêts à répliquer si leurs intérêts sont touchés par la Corée du Nord, il n'y a rien de nouveau, ils sont toujours prêts. Ce qu'il se passe avec Trump, c'est qu'il s'est enfermé dans cette logique avec son ego. On a plus l'impression qu'il y a une question personnelle plutôt qu'une question sur l'intérêt national des Etats-Unis. Mais il faut quand même savoir que quasiment tous les leaders d'opinion, dirigeants américains et autres, ont appelé à une désescalade. Encore une fois, les Etats-Unis n'ont aucun intérêt à initier un conflit avec la Corée du Nord. Sur la déclaration de Trump au sujet de l'arsenal nucléaire américain, c'est une erreur de communication, puisque avec les termes employés, il a implicitement menacé nucléairement la Corée du Nord. Et ça, c'est exactement ce qu'il fallait au régime nord-coréen, pour renforcer encore un peu plus la légitimité, l'autorité du régime et la cohésion nationale.

Les sanctions économiques s'accentuent sur la Corée du Nord depuis les nouvelles provocations de Kim Jong-Un : pourquoi le dirigeant nord-coréen continue-t-il à provoquer Donald Trump, alors que son pays a tout à perdre économiquement à continuer dans cette voie ?

A.B : C'est un calcul coût-bénéfice. Le régime nord-coréen considère que le bénéfice militaire, donc la dissuasion, est politique, de légitimation interne, de cohésion, de renforcement du régime, continue de dépasser largement le coût économique des sanctions et l'isolement diplomatique qui s'ensuit.

Si la Corée du Sud et les Etats-Unis frappaient la Corée du Nord ou tentaient de provoquer un changement de régime, alors la Chine ne pourrait pas ne rien faire.

Ca ne veut pas dire que l'économie n'est pas importante, preuve en est, puisque la stratégie du régime est ce qu'on appelle la ligne de Byungjin, qui signifie le développement simultané des capacités nucléaires et économiques. Il faut réaliser que l'année dernière, selon la Corée du Sud, et ce n'est pas à son avantage de le constater, la Corée du Nord a eu un taux de croissance de 3,9%, c'est-à-dire le taux de croissance le plus élevé depuis 1999, malgré les sanctions. Malgré tout, les récentes sanctions avec la résolution 2371 de l'ONU vont frapper durement le commerce extérieur nord-coréen.

Quel rôle la Chine peut-elle avoir dans cette crise ? On l'entend moins ces derniers temps.

A.B : On l'entend moins parce que tout le monde est concentré sur les propos de Trump, et qu'on lit moins la position chinoise. La diplomatie chinoise dans ces situations là est toujours sur le même registre : elle appelle à la retenue et au dialogue. Mais il est intéressant de lire les médias chinois, comme l'éditorial du Global Times, journal du Parti, ce matin, qui indiquait que si la Corée du Nord attaquait les Etats-unis, la Chine n'interviendrait pas nécessairement. Mais si la Corée du Sud et les Etats-Unis frappaient la Corée du Nord ou tentaient de provoquer un changement de régime, alors la Chine ne pourrait pas ne rien faire. Donc oui, si les Américains frappent la Corée du Nord de façon préventive, il est fort possible que la Chine intervienne d'une façon ou d'une autre. 

Si les quatre missiles nord-coréens sont tirés près de l'île de Guam et que Donald Trump décide de procéder à une attaque préventive à l'encontre de la Corée du Nord en représailles, quel est le scénario qui pourrait se dérouler dans la région ? 

A.B : Ce scénario est peu probable, mais si l'on admet l'hypothèse que demain les Américains frappent la Corée du Nord, il y aura une réponse militaire nord-coréenne. Les Nord-coréens se préparent à une guerre depuis 70 ans, c'est la grande différence qu'ils ont avec les autres pays du monde. Ce n'est pas le pays avec la population et les militaires les mieux équipés, mais ils sont les mieux préparés - mentalement - à un conflit militaire.

Si tous les missiles ne sont pas interceptés, ce sont les Etats-Unis qui se décrédibilisent complètement.

La Corée du Nord pourrait viser les intérêts américains dans la région, dont les troupes américaines en Corée du Sud, au Japon, attaquer Séoul. Avec la risposte nord-coréenne sur les intérêts américains, il y aurait une offensive totale américaine pour neutraliser les bases de lancement de missiles, mais ça ne suffirait pas. Il faut neutraliser les stocks d'armes conventionnelles, chimiques, cela fait énormément de cibles potentielles. La Chine en cas d'attaque américaine serait obligée de réagir. Certainement en menaçant d'intervenir, en espérant geler le conflit. Mais il pourrait y avoir potentiellement une intervention chinoise.

Les Américains peuvent toujours intercepter les missiles ?

A.B : C'est effectivement un point important : est-ce que les Etats-Unis vont tenter d'intercepter ces missiles ? S'ils le font c'est très risqué : en cas de succès de l'interception, c'est le jackpot, ça rassure l'opinion publique américaine, ça donne un coup symbolique à la Corée du Nord, en relativisant sa capacité militaire. Par contre un niveau de réussite à 100% n'est en aucun cas garanti. Si tous les missiles ne sont pas interceptés, ce sont les Etats-Unis qui se décrédibilisent complètement, avec des conséquences en termes de politique intérieure qui seraient considérables. Les Américains ne se sentiraient pas protégés et un message terrible serait aussi envoyé aux alliés, Japon et Corée du Sud. Le tout apporterait en plus une victoire symbolique énorme pour la Corée du Nord. Politiquement, c'est de toute manière très compliqué : est-ce qu'il est légitime pour un Etat d'intercepter des missiles qui sont testés ?

Antoine Bondaz