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Espagne 2011 : des élections de crise

Une procession de flagellants, (Francisco de Goya, vers 1812; Académie Royale San Fernando, Madrid)
Une procession de flagellants, (Francisco de Goya, vers 1812; Académie Royale San Fernando, Madrid)

36 millions d'électeurs espagnols étaient appelés à élire ce dimanche 20 novembre 350 députés et 208 sénateurs. Une vingtaine de partis nationaux ou régionaux présentaient des candidats. La plupart des derniers sondages créditaient le Parti populaire (PP), principale formation de l'opposition, d’une majorité absolue en sièges. Le Parti socialiste ouvrier espagnol, aux affaires depuis huit ans, fait les frais de l'aggravation de la crise et de la progression du chômage, qui touche aujourd’hui 21,5 % de la population active.
Maître de conférences à Sciences Po et auteur de "Madrid et le monde" (éditions Autrement, 2007), Sylvia Desazars de Montgailhard analyse ces élections, les transformations de la société espagnole et le bilan de Jose Luis Zapatero.

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“Le pays traverse une phase où les bases de la démocratie adoptées en 1978 sont remises en question“

Sylvia Desazars <br/>de Montgailhard
Sylvia Desazars
de Montgailhard
Au-delà du scrutin du 20 novembre, assiste t-on à un basculement de l’Espagne à droite ?
 
Oui, je crois qu’on assiste à un basculement et il est attesté par les élections locales. On l’a vu dans des régions comme l’Andalousie qui est un fief du PSOE, dans des villes comme Cordoue - qui était communiste -  qui sont passées dans les mains de la droite alors que les enjeux locaux ne sont pas les mêmes. L’Espagne a été riche, on a beaucoup construit etc… Le basculement local est moins fréquent que le basculement national. Or, on peut dire qu’il y a eu un véritable tsunami en Espagne du point de vue local. Et l’Espagne, contrairement à la France, n’est pas habituée aux cohabitations ou aux votes contraire du local et du national. Ce qui s’est passé en région annonce sans doute le même tsunami au plan national.
 
Mais s’agit-il d’un simple épisode électoral ou d’une mutation de fond ?
 
Je pense qu’on est au-delà d’un processus d’alternance électorale. Je pense que le pays traverse une phase où les bases de la démocratie adoptées en 1978 sont remises en question, révélées par la crise économique. En particulier, le système de décentralisation tel qu’il existe aujourd’hui. C’est un système ouvert, qui permet toutes sortes de chantages permanents entre le centre et la périphérie. A partir du moment où le centre n’a pas la majorité absolue les partis régionaux jouent un rôle de charnière et négocient tous les reports de voix. On en a peu parlé dans la presse mais chaque fois que Zapatero faisait adopter des lois ou des plans d’austérité dictés par les marchés, les centres-droits catalans ou basques négociaient en retour des petits morceaux de la souveraineté nationale. Ce qui revient à l’État s’est réduit comme une peau de chagrin, ce qui lui laisse assez peu de moyen pour agir dans ces régions. Les questions qui se posent sont, « faut-il réformer la Constitution ? L’État veut-il s’annoncer comme une monarchie fédérale avec ce que cela suppose de contreparties, de non-négociation à chaque vote, de mêmes droits pour toutes les régions, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui ? ». L’Espagne est en somme dans une crise de croissance démocratique. Elle a connu une transition qui a bien fonctionné, qui a été idéalisée, avec une constitution un peu sacralisée. Il faut aujourd’hui s’interroger sur ce qui est à revoir, notamment au plan territorial.

Faut-il déduire de cette poussée de la droite une adhésion subite à ses valeurs ?
 
Non. Nous sommes dans une campagne extraordinaire. On a un chef de l’opposition qui ne dit rien et qui va gagner les élections parce qu’il ne dit rien. Je pense qu’il y a une immense déception vis-à-vis de la gauche. Quand on regarde, depuis la mort de Franco, il y a eu quatorze  ans de socialisme avant Zapatero. Felipe Gonzalez a fini dans les scandales et les difficultés mais il demeure dans l’opinion collective de droite comme de gauche un homme d’État. C’est sous sa direction que l’Espagne est entrée dans l’Europe. C’est lui qui a lancé le programme de privatisation. C’est lui qui a pris tout une série de décisions qui ont contribué à forger l’Espagne d’aujourd’hui. L’impression qu’a donnée Zapatero, c’est d’être un peu l’autruche qui refusait de voir la crise quand elle était là et même de la nommer. Et même si après, il a pris des décisions positives, son problème a été de refuser pendant dix huit mois la réalité et de faire du keynésianisme à un moment où il ne fallait pas vraiment en faire. Plutôt qu’une victoire du P.P., on assiste à une immense perte de confiance dans le pouvoir actuel. C’est plus le P.S.O.E. qui va perdre que la droite qui va gagner. Cela ne veut pas dire que l’effondrement du P.S.O.E., qui est un vieux parti, soit durable. Aujourd’hui, l’Espagne est devenue un pays de bipartisme avec, en plus de l’abscisse « droite-gauche », une ordonnée « régionale ».
 
Qu’est-ce qui peut changer avec Rajoy ? La marge de manœuvre n’est pas si grande …
 
De toute façon, ce qui a caractérisé l’Espagne depuis trente-cinq ans, c’est que la droite et la gauche ont été en accord du point de vue économique. Gonzalez a commencé les privatisations ; Aznar les a continuées. Si vous prenez les ministres des finances, ils ont eu pendant les seize dernières années exactement les mêmes approches. Et aujourd’hui, en effet, les marges de manœuvre sont très étroites et les différences droite-gauche limitées. La seule différence est que Rajoy continue à dire qu’il va baisser les impôts mais je ne vois pas très bien comment il va faire.
 
La différence peut alors vouloir se marquer sur le plan sociétal ?
 
Je pense qu’il est difficile de revenir en arrière sur certaines choses qui ont été décidées, votées et demeurent approuvées par deux tiers à trois quarts de l’opinion espagnole. Il est clair que l’Église n’en est pas enchantée, ce serait beaucoup lui demander. Mais le P.P. doit il calquer sa politique sur ce que dit la conférence des évêques espagnols ? Je ne pense pas que ce soit une excellente idée. Certaines lois, comme celle sur la fin de vie, qui n’est pas encore votée, seront peut-être gelées mais il est improbable qu’on revienne sur ce qui a déjà été adopté.

Avant l’été dernier, les « indignés » ont donné de l’Espagne une image assez éloignée de celle d’un peuple se jetant dans les bras de la droite conservatrice. Se sont-ils évaporés ou sont-ils devenus inaudibles ?
 
On peut d’abord s’étonner qu’il n’y ait pas eu ce mouvement d’indignés plus tôt. On est à cinq millions de chômeurs, 1,5 millions de ménages dont l’homme et la femme sont au chômage.
Ce mouvement s’est essoufflé notamment car il fonctionne en assemblée et l'arrivée du froid est un problème. Sur le plan électoral, on sait que les « indignados » votent moins que le reste de l’Espagne. Ils s’expriment moins dans les urnes par définition puisque l’un de leurs slogans était « ils ne nous représentent pas ». Mais ils demeurent l’un des éléments de la crise de croissance de la démocratie espagnole et la victoire de Rajoy peut les redynamiser.
 
Finalement, quel bilan tirez-vous des années Zapatero ?
 
Je pense que les lois sociales – dont le mariage homosexuel, par exemple – vont rester. C’est un bilan qu’on aime ou qu’on n’aime pas mais c’est là. Certaines comme la loi sur la dépendance [garantissant un certain nombre de prestations aux personnes les plus dépendantes, NDLR] n’ont malheureusement pu être implémentées pour des raisons économiques.
Il y a une chose majeure : l’ETA a déposé les armes. Dans l’état de déconfiture où se trouve Zapatero, c’est passé inaperçu et cela vient trop tard pour lui être utile, mais ce n’est pas rien et cela restera.
Mais l’envers de ce bilan, ce sont ces cinq millions de chômeurs sur une population de 23 millions d’actifs. En Espagne, tout le monde connaît forcément un chômeur, beaucoup de chômeurs. Cela touche chaque famille. A la mort de Franco, les gens étaient partis d’une relative pauvreté. Il y a eu des années de forte croissance, la constitution d’une classe moyenne encore suivie des années du boum. Les gens se sont habitués et tout à coup : ça. Et sur le plan extérieur, l’image de l’Espagne qui était partout citée en exemple s’est détériorée.

Une lueur à gauche : Cayo Lara

Agriculteur de son métier, Cayo Lara est le candidat de la coalition Izquierda Unida (Gauche unie) réunissant notamment le Parti communiste espagnol (PCE) dont il est membre et les Verts. Le mouvement, qui avait recueilli près d’un million de voix en 2008 préconise la révolution économique et « une alternative globale au capitalisme ».
Renvoyant dos à dos la droite conservatrice incarnée par Rajoy et le P.S.O.E. il pourrait profiter du rejet de ce dernier chez une partie des électeurs de gauche et de la colère de la rue. Des sondages le créditent de 7 % à 9 % des voix; il obtiendrait alors le 20 novembre plus d'une dizaine de députés (contre deux actuellement).

dossier préparé par Pascal Priestley, novembre 2011