Espagne-Catalogne : le procès à risques d'Artur Mas

Artur Mas à la sortie du tribunal le 6 février 2014<br />
<sub>(AP Photo/Manu Fernandez) </sub>
Artur Mas à la sortie du tribunal le 6 février 2014
(AP Photo/Manu Fernandez)

L'ancien président de la Catalogne, Artur Mas, comparait cette semaine devant la justice espagnole. Il lui est reproché d'avoir organisé un référendum sur l'indépendance de la région alors que la justice le lui avait interdit. Les nationalistes catalans s'efforcent de faire du procès une tribune de leur cause.

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«Ce n'est pas l'indépendance de la Catalogne qui est en jeu, c'est la démocratie elle-même.» Par cette phrase, Artur Mas a donné le ton de ce que devrait être sa défense lors de son procès qui s'est ouvert, ce lundi 6 février 2017, à Barcelone. L'ancien président de la Catalogne avait organisé, en novembre 2014, une consultation sur l'indépendance de sa région. Un vote jugé illégal par la Cour suprême espagnole.

"Je suis le principal responsable de l'idée de ce processus de participation" citoyenne, a déclaré Artur Mas aux trois magistrats de la Cour d'appel de Barcelone chargés de le juger, installé entre son ancienne vice-présidente et l'ex-conseillère en charge de l'Education, également poursuivies.

"Je suis responsable de tout", a insisté Artur Mas, qui s'est exprimé en catalan même quand le juge lui parlait en espagnol, et n'a répondu qu'aux questions de la défense comme la loi le permet en Espagne.

Artur Mas avait auparavant gravi les marches du tribunal sous les vivats de milliers de sympathisants brandissant des drapeaux indépendantistes.

Il a ensuite déroulé une longue liste d'arguments en vertu desquels cette consultation, organisée le 9 novembre 2014, était au minimum légitime, voire même légale.

Le processus, auquel 2,3 millions des 6,3 millions d'électeurs potentiels ont participé, votant à 80% pour la sécession, est motivé par des "raisons profondes...  et strictement démocratiques", a-t-il dit. "Ce n'est pas un caprice... c'est la conséquence de mandats bien précis donnés par le Parlement catalan", issus d'élections démocratiques.

Après s'être vu interdire par la Cour constitutionnelle le 29 septembre 2014 d'organiser un référendum, M. Mas avait décidé de planifier cette consultation alternative.

"Nous avons changé le format, sans renoncer à l'objectif (...) connaître l'opinion du peuple de Catalogne", a-t-il expliqué à la Cour en assurant que le processus avait ensuite été mené par des bénévoles pour ne pas enfreindre la loi.

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Il ne s'est pas vraiment justifié sur les réquisitions de collèges et de lycées ou encore la mise à disposition de 7.000 ordinateurs, que l'accusation présente comme des preuves de la participation de son exécutif à l'organisation du scrutin.

Mais il a souligné en revanche les contradictions du gouvernement conservateur de Mariano Rajoy qui a attendu le 4 novembre pour demander à la cour d'interdire aussi cette consultation et insisté sur son absence d'intérêt, allant jusqu'à s'en moquer.

M. Mas, qui espère que son procès servira "d'accélérateur" à la cause indépendantiste, risque dix ans d'interdiction d'exercer une fonction publique.

Après avoir entendu les deux autres accusées, la Cour a levé la séance jusqu'à mardi matin. Le procès se tient en principe jusqu'à vendredi.

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L'extérieur du tribunal à la sortie d'Artur Mas, le 6 février 2017.<br />
<sub>(AP Photo/Manu Fernandez) </sub>
L'extérieur du tribunal à la sortie d'Artur Mas, le 6 février 2017.
(AP Photo/Manu Fernandez)
Artur Mas, improbable champion de l'indépendance catalane
par Daniel BOSQUE (AFP)

L'ancien président catalan Artur Mas n'a pas toujours été un séparatiste. Mais le procès qui lui est fait pour avoir organisé un référendum sur la sécession de la Catalogne avec l'Espagne en a fait un champion de l'indépendantisme. Lundi, des dizaines de milliers de manifestants l'ont accompagné jusqu'au Palais de justice."Il aspirait à se retrouver devant les foules et le tribunal lui a facilité la tâche. Quand il sortira de la salle, il aura derrière lui ceux qui avaient commencé à l'oublier", écrit un commentateur du journal libéral en ligne El Confidencial.

Quand il accède en décembre 2010 à la présidence de la Catalogne, cet homme aux lèvres minces, à la mâchoire forte et à la coiffure impeccable, n'est pourtant partisan que d'une autonomie accrue pour cette région du nord-est de l'Espagne. Mais la Cour constitutionnelle espagnole retoque le statut d'autonomie voté par le Parlement à Madrid qui reconnaissait une "nation" catalane, provoquant de vastes manifestations indépendantistes en Catalogne.

Deux ans plus tard, le chef du gouvernement conservateur Mariano Rajoy refuse une plus grande autonomie fiscale pour cette région dont le PIB représente un cinquième de la richesse nationale, mais qui croule sous les dettes. L'intransigeance de Madrid le pousse à rejoindre la vague indépendantiste qui envahit la rue le 11 septembre 2012 à l'occasion du "Jour de la Catalogne". Il entreprend alors d'organiser un référendum d'autodétermination sur le modèle de ceux du Québec ou de l'Ecosse en 2014, mais Madrid s'y oppose et fait valoir que la Constitution ne permet pas à une région de se prononcer seule sur l'avenir de l'Espagne.

Bravant les injonctions de la Cour constitutionnelle, il finira par organiser le 9 novembre 2014 un vote consultatif, sans effets juridiques, auquel participent 2,3 millions de Catalans sur les 6,3 appelés à voter, le oui à l'indépendance l'emportant à 80%.

C'est ce qui lui vaut aujourd'hui de s'asseoir au banc des accusés, avec deux anciens membres de son gouvernement, qui risquent comme lui des peines d'inéligibilité et d'interdiction d'exercer des fonctions publiques.L'ancien président n'avait pas un profil de tribun nationaliste.

- De fonctionnaire à dirigeant -

Né en 1956 dans une famille d'industriels, il a 19 ans à la mort du dictateur Franco et reconnaît n'avoir pas été imprégné "d'idéologie catalaniste".  Passé par le lycée français - il parle français, anglais, espagnol et catalan -, il étudie économie et droit, s'essaie à l'exportation d'ascenseurs dans l'entreprise paternelle, puis échoue en tant que dirigeant d'une autre société, qui fait faillite. Il rejoint le parti catalaniste et centriste de Jordi Pujol, président de la région de 1980 à 2003, mais rattrapé en 2014 par une retentissante affaire de fraude fiscale et de corruption.  Ce père de trois enfants va se révéler un "fonctionnaire efficace", concèdent même ses détracteurs. Au gouvernement régional, Jordi Pujol lui confie les travaux publics puis l'économie avant d'en faire son dauphin, le jugeant "préparé et sérieux".

Une fois au pouvoir, Artur Mas affronte deux scrutins au cours desquels son parti se scinde et perd des voix, mais le mouvement indépendantiste se renforce. Fin 2015, il remporte les élections régionales à la tête d'une coalition séparatiste mais ses alliés les plus radicaux, les anti-capitalistes de la CUP, refusent de le reconduire au pouvoir en lui reprochant la politique d'austérité menée pendant la crise.

En janvier 2016, il s'efface au profit de Carles Puigdemont, pour ne pas nuire au mouvement. Son successeur promet de tenir cette année un référendum contraignant pour sortir d'Espagne."Nous ne sommes ni martyrs ni héros, nous sommes serviteurs publics et servir un pays requiert des gens convaincus et fermes dans la défense de leurs convictions", déclarait Artur Mas avant son procès.