Espagne : des élections riches en incertitudes

Rassemblement de<em> Podemos</em> au Pays Basque durant la campagne électorale.<br />
<sub><em>(AP Photo/Alvaro Barrientos)</em></sub>
Rassemblement de Podemos au Pays Basque durant la campagne électorale.
(AP Photo/Alvaro Barrientos)

Les élections législatives en Espagne se tiennent ce dimanche 20 décembre. Si l’arrivée en tête du Parti Populaire du Premier ministre sortant Mariano Rajoy reste probable, il ne pourra plus gouverner seul. En perspective : un fort recul des partis traditionnels et l’irruption de trublions.

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Dernière minute :
Les Espagnols ont commencé à se rendre aux urnes. Les bureaux de vote ont ouvert à 9h00 (8h00 TU) et accueilleront les électeurs -- 36,5 millions en tenant compte des résidents étrangers -- jusqu'à 20h00 (19h00 TU) pour ce scrutin


C’est finalement un scrutin à suspens, au vainqueur pressenti sans surprise et pourtant plein d’incertitudes. Selon tous les sondages, le Parti populaire du Premier ministre sortant Mariano Rajoy devrait arriver en tête des élections générales espagnoles du 20 décembre. Ce pourrait être pourtant une amère victoire.

Lors des dernières élections générales de 2011, le PP triomphait avec près de 45 % des voix, lui assurant une majorité parlementaire absolue. Cinq ans d’austérité plus tard et en dépit d’un retour à la croissance qui laisse les Espagnols sur leur faim et toujours accablés d’un taux de chômage stratosphérique, il risque fort de devoir se contenter de 25 % à 30 % des voix (selon les dernières estimations). Il ne pourra donc gouverner seul.

Partisans du Parti Populaire le 13 décembre près de Madrid<br />
<sub>(AP Photo/Daniel Ochoa de Olza)</sub>
Partisans du Parti Populaire le 13 décembre près de Madrid
(AP Photo/Daniel Ochoa de Olza)

Situation, dans cette hypothèse plus que probable, d’autant plus inconfortable qu’autour de lui, le paysage politique a aussi bien changé en quatre ans. D’abord timide, le mouvement se précise de scrutin en scrutin: le bipartisme en cours depuis la mort de Franco est à bout de souffle. Crise économique, financière, immobilière, austérité, corruption … autant d’ingrédients qui alimentent la montée d’une défiance à l’égard du monde politique traditionnel. Au pouvoir pendant une vingtaine d’années – dont les premières de la crise-, le PSOE (socialiste) la paye plus encore que la droite. De 44 % en 2008 (second mandat de José Luis Zapatero), il n’est plus aujourd’hui crédité par les sondages que de ... moins de la moitié.

Trublions

En face, deux formations jeunes mais déjà plus débutantes. Née il y a juste deux ans, la première se nomme Podemos. Souvent comparée au mouvement grec Syriza d’Alexis Tsipras, il en diffère en réalité sensiblement. Syriza procède d’une coalition de petits partis d’extrême-gauche, écologistes, communistes ou socialistes dissidents, tous rompus au militantisme. Moins enraciné idéologiquement, Podemos apparaît d’avantage comme le fruit indirect du mouvement des Indignés qui, dans les années 2010 a jeté des centaines de milliers d’Espagnols dans les rues contre l’austérité et les expulsions de logements, hors des structures politiques ou syndicales traditionnelles.

Son nom même (Podemos : « nous pouvons »), marque une allusion au « yes we can » d’Obama, fort éloigné du verbe marxiste. Son leader, Pablo Iglesias, est un politologue rompu aux plateaux de télévision. Anti-libéral, son mouvement n’en est pas moins positionné, en terme d’image, à la gauche de la gauche. Ses députés au parlement européen siègent dans le groupe GUE (Gauche unie européenne) au côté de ceux de Syriza ou du Front de gauche français.

Le dirigeant de Podemos Pablo Iglesias à Mdrid le 6 décembre.<br />
<sub>(AP Photo/Daniel Ochoa de Olza)</sub>
Le dirigeant de Podemos Pablo Iglesias à Mdrid le 6 décembre.
(AP Photo/Daniel Ochoa de Olza)

Rapidement médiatisé, Podemos connaît dès sa première année une ascension fulgurante dans les sondages, lui promettant jusqu’à 28 % des suffrages dans un éventuel scrutin. Il en recueille plus prosaïquement environ la moitié lors des élections locales (municipales et régionales) de mai dernier. Résultat en réalité difficile à juger car il n’a pu se présenter partout. Même plus modeste qu’annoncée, sa percée n’en demeure pas moins réelle. Madrid, Barcelone, Saragosse, Cadix … des personnalités alliées remportent avec lui des villes emblématiques.

Succès qui restent à traduire nationalement. Les dernières estimations lui accordent entre 16 et 21 % le 20 décembre, en hausse après un moment d’affaissement. A sa gauche, le mouvement Izquierda Unida (plus comparable, lui, au Front de gauche français) pâtit de l’ombre de Podemos et reste crédité de 5 à 6 % des voix.

Meeting de Ciudadanos à Madrid le 13 décembre.<br />
<sub>(AP Photo/Francisco Seco)</sub>
Meeting de Ciudadanos à Madrid le 13 décembre.
(AP Photo/Francisco Seco)

Plus énigmatique encore, l’autre inconnue occupe a priori le bord adverse: Ciudadanos (« Citoyens »). Né en Catalogne en 2006 contre le nationalisme dominant, il s’est progressivement imposé comme acteur national de premier plan. Avocat de 36 ans, son fondateur et président Albert Rivera vient de la droite mais l’identité de son parti est plus ambiguë. Réformiste de centre-droit, attaché à l’unité du Royaume, pro-européen, Ciudadanos prône l’équilibre entre économie de marché et protection sociale. Sa relative virginité lui permet de cultiver, contre la corruption ambiante, une image d’intégrité. Si sa percée aux élections régionales de mai dernier est restée inégale (autour de 10 % en général mais 18 % en Catalogne) les niveaux que lui prêtent les sondages pour le 20 décembre sont assez mouvants : de près de 25 % au début de la campagne, ils semblent être revenus au voisinage plus modestes de ceux de Podemos, de 16 à 21 %. Sa position en fait, en tout état de cause, la clef des alliances futures.

Le fantôme du Portugal

Beaucoup d’hypothèses, à cet égard, sont ouvertes. S’ils n’ont pas de grandes divergences politiques de fond (Mariano Rajoy a surtout accentué une politique d’austérité initiée, sous l’égide de Bruxelles, par son prédécesseur socialiste Jose Luis Zapatero), les deux partis habituels au pouvoir en alternance paraissent aujourd’hui se haïr un peu trop pour gouverner ensemble.

Lors de leur dernier débat télévisé, le Premier ministre sortant et le chef du PSOE Pedro Sanchez se sont entre autres amabilités traités mutuellement d’ « indécent », « minable», « vil », voire « détestable », ce qui augure mal d’une éventuelle vie conjugale à la Moncloa. Le réalisme ou l’appétit peuvent certes les rapprocher mais, même dans ce cas, il est improbable, au vu des sondages, que ces deux partis rassemblent à eux deux une majorité parlementaire absolue. L’appoint de Ciudadanos serait alors une possibilité, si tel est son choix ... ce qu’il n’a pas révélé dans la campagne.

Si elle n’est pas la plus vraisemblable au regard du centre de gravité politique de Ciudadanos et de ses électeurs, l’éventualité d’une alliance à gauche l’associant ne peut être à l’inverse totalement exclue. L’exemple tout proche du Portugal ou une « victoire » relative de la droite vient de déboucher sur la formation d’un gouvernement d’union de la gauche (radicale et communistes inclus) a montré que l’ambiance de rejet des politiques d’austérité pilotées de Bruxelles pouvait créer des surprises et des retournements. La fin du bi-partisme promet en tout cas bien des imprévus.