Espagne : la victoire en trompe-l’œil de l'indépendantisme catalan

Des partisans de l'indépendance de la Catalogne rassemblés après le vote symbolique, le 9 novembre 2014 à Barcelone (Photo Josep Lago. AFP)
Des partisans de l'indépendance de la Catalogne rassemblés après le vote symbolique, le 9 novembre 2014 à Barcelone (Photo Josep Lago. AFP)

Malgré les proclamations de ses organisateurs, le référendum du 9 novembre en Catalogne ne marque guère un triomphe de la cause indépendantiste. Celui-ci passé, la classe politique espagnole incite cependant le chef du gouvernement Mariano Rajoy à davantage de souplesse.

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Le coup d'après

Sans valeur légale, sans effet immédiat, sans surprise et sans incident particulier, chacun peut tirer le bilan qu'il souhaite du référendum « symbolique » sur l'indépendance de la Catalogne du 9 novembre et se déclarer vainqueur de l'épreuve de force qui l'a accompagné.

L’enthousiasme en la matière de ses initiateurs et organisateurs a visiblement influencé la tonalité dominante des réactions – dans la presse étrangère, particulièrement - concluant le plus souvent et sans grand examen au succès de la cause indépendantiste :

1/ la consultation, observe-t-on, s'est finalement déroulée malgré l'opposition de Madrid, pour qui elle représente un camouflet.
2/ Plus de deux millions d'électeurs y ont pris part.
3/ Plus de 80 % d'entre eux ont voté en faveur de l'indépendance.

Lecture

Vote symbolique sur l'indépendance de la Catalogne, samedi 9 novembre à Paris. | MIGUEL MEDINA / AFP
Vote symbolique sur l'indépendance de la Catalogne, samedi 9 novembre à Paris. | MIGUEL MEDINA / AFP

Factuellement peu discutables, ces trois constatations peuvent cependant donner lieu – et l'autre camp ne s'en prive pas – à une interprétation inverse.

1/ Sauf à poster des chars dans les rues de Barcelone et faire cerner par l'armée les 6700 points de vote encadrés par 40 000 volontaires acquis, pour la plupart, à l'option indépendantiste, on ne voit pas très bien ce que pouvait, in fine, faire le pouvoir central pour empêcher la consultation.

2/ La Generalitat de Catalogne compte 7, 5 millions d'habitants. Pour accroître la participation, les organisateurs avaient élargi le droit de vote aux étrangers (sous condition de résidence), aux expatriés et surtout aux jeunes à partir de 16 ans. Au total près de 5,4 millions d'électeurs potentiels selon les organisateurs, mais jusqu’à 6,3 millions selon d'autres calculs avancés par le camp adverse. Un peu plus de 2 millions seulement se sont déplacés dimanche, malgré l'absence de risque, les organisateurs étant menacés de poursuites mais non les votants. En comparaison, 3,6 millions de suffrages s'étaient exprimés lors des dernières élections régionales, sans vote des mineurs et des étrangers, dans un contexte émotionnel et politique moins mobilisateur. « Autrement dit, peut commenter le quotidien madrilène de droite ABC, la dernière fois que les Catalans sont allés aux urnes, ils étaient presque deux fois plus nombreux que lors de la simulation d'indépendance. » Les partis qui ont organisé la consultation « pensaient obtenir beaucoup plus », estime pour sa part Gabriel Colome, politologue de l'Université autonome de Barcelone cité par l'AFP. « Ça veut dire que dans un hypothétique référendum en bonne et due forme, ils auraient un problème ».

3/ Sans remettre en question la véracité des résultats publiés, la dimension quasi poutinienne même de la victoire annoncée par les nationalistes (80 % pour l'indépendance) pose question, les multiples sondages antérieurs donnant, dans le meilleur des cas pour eux, une petite moitié des Catalans en sa faveur. Il faut donc que ceux-ci soient tous imaginaires ou falsifiés, mais ce serait un vaste complot ... ou plus simplement que le scrutin du 9 novembre, en mobilisant essentiellement sa partie indépendantiste, donne de l'opinion une image fort déformée en termes de pourcentages.

L’analyse du nombre de voix plaide pour la seconde hypothèse : environ 1,8 millions d’entre elles se sont prononcées dimanche dernier pour l'indépendance. C’est un peu plus que lors des dernières élections régionales (1,7 millions pour les partis nationalistes catalans). Un peu ironiquement, il se rapproche des performances avancées imprudemment par les autorités catalanes lors des dernières grandes mobilisations de rue  : 1,8 millions de participants à la Diada (fête « nationale » catalane, devenue ces dernières années journée d'expression nationaliste), le 11 septembre 2014, selon la mairie de Barcelone.

Intercessions

Le Président du gouvernement régional catalan Artur Mas à la Generalitat de Catalogne à Barcelone, le 31 Octobre 2014 | QUIQUE GARCIA / AFP
Le Président du gouvernement régional catalan Artur Mas à la Generalitat de Catalogne à Barcelone, le 31 Octobre 2014 | QUIQUE GARCIA / AFP

Nul raz de marée ni inversion de l'opinion catalane (la seule consultée), en somme, le 9 novembre, mais une mobilisation persistante de sa partie engagée pour l'indépendance, et un test qui, ceci constaté, ne prouve finalement pas grand-chose.

La voix nationaliste s'étant, ces derniers temps, faite particulièrement sonore, elle domine aujourd’hui, permettant au président de la région Artur Mas d’affirmer sa victoire en dépit du résultat en demi-teinte. Par-delà ses communiqués triomphants, celui-ci, à l'origine nationaliste-conservateur et peu enclin à cette marche forcée à l’indépendance, demeure prisonnier de ses alliés plus radicaux en ascension (Gauche indépendantiste, notamment) et d'un mouvement qu'il feint de contrôler mais lui échappe chaque jour d’avantage.

À moins que son adversaire de Madrid Mariano Rajoy, d'un bord idéologique pas si opposé que cela et contraint, tout de même, à quelque concessions, ne lui offre sous la pression - indépendantiste mais aussi des siens - une porte de sortie négociée. « La loi à elle seule ne suffit pas pour arrêter une demande d'indépendance qui capte des adeptes chaque jour », écrit le journal conservateur El Mundo. Ce que le chef de l’opposition socialiste Pedro Sanchez dit autrement, plaidant pour « en finir avec l’immobilisme ». « M. Rajoy doit cesser de s'appuyer sur les tribunaux pour régler une crise qui est politique, dont l'origine est politique et la solution aussi ». Les lampions du vrai-faux référendum éteints, la partie ne fait que commencer et c’est à Madrid de jouer.

La Catalogne moderne (cliquez sur l'image pour l'agrandir)
La Catalogne moderne (cliquez sur l'image pour l'agrandir)
Avec 7,5 millions d'habitants, la Catalogne pèse 19 % du PIB espagnol et représente 25 % de ses exportations. Région la plus riche d’Espagne (mais aussi la plus endettée), elle est le moteur industriel du pays.
 

Longue marche

A l'inverse d'autres régions d'Espagne et en dépit d'une relecture récente de son passé, la Catalogne n'a jamais formé dans son histoire de royaume ni a proprement parler d’État indépendant durable.

Province romaine conquise par les Wisigoths (Vème siècle) puis par les Arabes (732), la Catalogne est reprise par Charlemagne qui en fait une marche de son empire. A la désagrégation de celui-ci, le Comté de Barcelone s'affranchit de la suzeraineté des rois francs et connait, jusqu'au XIIème siècle une relative indépendance de fait tout en résistant à la poussée maure. Il est rattaché par mariage à la Provence (1113) puis à la couronne d'Aragon (1137), sous laquelle la Catalogne jouit d'une réelle autonomie, participant à la conquête des Baléares, de Valence, de la Sicile et de la Sardaigne. Les XIIIème et XIVème siècles sont pour elle une période de prospérité et d'épanouissement.

Au XVème siècle, elle tombe sous l'autorité castillane qui va d'avantage se tourner vers ... les Amériques. C'est le début d'un repli, qui n'empêchera pas la France et l'Espagne de se la disputer. En conflit avec Madrid, les révoltés catalans forment une éphémère "république catalane" avant de faire appel au roi de France Louis XIII qui prend le titre de Comte de Barcelone. Par le traité des Pyrénées (1659) son fils Louis XIV conclut avec le roi d'Espagne une partition de la Catalogne.

Dans la longue guerre de succession d'Espagne (début du XVIIème siècle), les Catalans choisissent les Habsbourg contre les Bourbon. Ce sont les seconds qui l'emportent et Barcelone est prise le 11 septembre 1714 (défaite à l'origine de la "Diada", fête nationale catalane revisitée ces dernières années). Un déclin prolongé s'ensuit.

Précocement industrialisée elle connait un réveil au XIXème siècle qui se manifeste par le "catalanisme". Après une victoire de partis indépendantistes, une brève république est proclamée qui débouche en 1932 sur un statut d'autonomie, ressuscitant le terme médiéval de "generalitat". La guerre civile et la défaite républicaine y met un terme en 1939. La Généralité de Catalogne est rétablie en 1978, deux ans après la mort de Franco, avec une importante autonomie, renforcée en 2006 : selon le préambule de son statut, la Catalogne est reconnue "nationalité" d'Espagne, ce qui ouvre des controverses d'interprétations, et des contestations venues à la fois du Parti populaire (conservateur) et d'autres régions.

En juillet 2010, le Tribunal constitutionnel récuse les nouveaux statuts comme non conformes à la constitution sur plusieurs points tels que la notion de "nation", de justice autonome ou de fiscalité. C'est le détonateur du conflit actuel.