Espagne : le scandale des bébés volés

Ce système de vol aurait perduré jusque dans les années 1980, avec un trafic de ventes de bébés volés.
Ce système de vol aurait perduré jusque dans les années 1980, avec un trafic de ventes de bébés volés.
Frantz Vaillant

L'enlèvement de nouveaux-nés a démarré dans les prisons du franquisme pendant la dictature. Après la mort de Franco, les vols de bébés se sont prolongés sous la démocratie, jusque dans les années 1980.

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Les faits remontent à 1969. Nous sommes à la clinique madrilène de San Ramon. Un prêtre discute avec son ami, le docteur Eduardo Vela. Il lui parle d'un couple qui n'arrive pas à avoir d'enfant. La femme, qui travaille comme bénévole dans un couvent, lui a fait part de son désarroi. Le gynécologue rencontre le couple le 5 juin. Le praticien les informe qu'il lui est possible de leur "donner" un nouveau-né "hors la loi".  Marché conclu. Tous trois conviennent de cacher la réelle identité du bébé grâce à une falsification dans le registre d'état civil. Un simple tour de passe-passe en écriture. Il permet au bébé volé de "naître" officiellement.

L'enfant volé se nomme Ines Madrigal.
Aujourd'hui, près de 50 ans après les faits, cette femme  accuse Eduardo Vela d'avoir falsifié son certificat de naissance. Comment a-t-elle pu savoir ?  Sa mère adoptive, aujourd'hui décédée, lui a un jour avoué la vérité.
Ines Madrigal porte plainte.
Une du site du journal espagnol El Mundo du 21 février 2017. On peut lire apparu la fille "<br />
Ouvrir le procès contre le Dr Vela dans le cas des bébés volés"<br />
 
Une du site du journal espagnol El Mundo du 21 février 2017. On peut lire apparu la fille "
Ouvrir le procès contre le Dr Vela dans le cas des bébés volés"
 
(capture d'écran)

Dans une ordonnance de renvoi consultée mardi par l'AFP, un juge d'instruction a donné son feu vert pour le procès de l'ancien médecin Eduardo Vela, aujourd'hui âgé de 82 ans.

Il est poursuivi notamment pour soustraction de mineure et falsification de documents officiels. Le procureur souligne que le gynécologue, qui a exercé à San Ramon entre 1961 et 1981, avait les pleins pouvoir concernant " l'élimination des naissances qui s'y déroulaient."

300 000 bébés volés ?

Dans le pays, le scandale est immense et ravive des plaies infiniment douloureuses. L'affaire réveille les heures les plus sombres du franquisme.
La date d'audience n'a pas été fixée mais il s'agit du premier procès en Espagne relatif à "l'affaire des bébés volés".
Déjà, en novembre 2015, le juge Baltasar Garzòn évoquait ces événements comme des crimes ou comme des délits contre l’humanité. Il  affirmait  que "150 000 personnes" seraient touchées par ces disparitions d’enfants ! En fait, ce sont près de 300 000 bébés qui auraient été volés et vendus. En 2008,  le juge avait ouvert une première instruction sur ces "disparus" du franquisme, mais la procédure avait été refermée au nom d'une loi d'amnistie votée en 1977.

" Les militants marxistes sont de préférence des psychopathes antisociaux"
                                                                                  Dr Antonio Vallejo Nágera

Une bonne "éducation morale"

Francisco Franco en 1964.
Francisco Franco en 1964.
(DR)

L'enlèvement de nouveau-nés était pratiqué après les accouchements par des médecins et infirmières - dont de nombreuses religieuses- dans trois cas : lorsque les parents étaient censés être des opposants au régime de Franco ; quand l'enfant était né hors mariage ou que sa future "éducation morale" était supposée en danger.

A l'origine de cette affaire, les travaux du Docteur  Antonio Vallejo Nágera, écrivain et médecin psychiatre. En août, 1938, Franco lui confia la direction des Services psychiatriques militaires et l'autorisa à créer le Cabinet d'investigations psychologiques.

Ce médecin affirmait que "Les relations intimes existant entre le marxisme et l’infériorité mentale sont évidentes et concluent, sur base de ce postulat, que la mise à l’écart des sujets, dès l’enfance, pourrait affranchir la société de cette idéologie…" Sa haine des antifranquistes était évidente. Il écrivit encore : "Les militants marxistes sont de préférence des psychopathes antisociaux, la ségrégation totale de ces sujets dès l'enfance pourrait libérer la société d'une plaie si terrible.

Des groupes de victimes regroupés en association affirment que le trafic a continué jusqu'à la loi de 1987 encadrant l'adoption. Sont en cause principalement les maternités gérées par des institutions catholiques. Le personnel hospitalier faisait croire aux parents que leur bébé était mort peu après la naissance et que l'établissement avait pris en charge leurs funérailles.
 

Plus d'un millier de plaintes ont déjà été déposées en Espagne, mais beaucoup ont été classées sans suite au motif qu'il y avait prescription des faits.