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Espagne : les élections de Catalogne en forme de seconde manche

Drapeaux adverses de l'Espagne et de la Catalogne arborés sur des balcons de Girone.<br />
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Drapeaux adverses de l'Espagne et de la Catalogne arborés sur des balcons de Girone.
(AP Photo/Emilio Morenatti)

Les Catalans sont rappelés aux urnes ce 21 décembre pour l'élection de leur parlement régional. Un scrutin d'une importance cruciale après la crise encore ouverte qui a vu les nationalistes tenter de forcer l'obtention de l'indépendance et le gouvernement conservateur de Madrid y répondre par la répression. Malgré ses conséquences désastreuses, le conflit ne s'apaise en rien et l'influence des deux camps reste, selon les sondages, assez stable et égale.

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Une campagne électorale presque calme, après la tempête du mois d'octobre . Officiellement, il est vrai, il ne s'agit plus de décider l'indépendance mais de renouveler le parlement régional catalan : 135 députés élus pour quatre ans à la proportionnelle, scrutin à un tour.

A la lumière du psychodrame des trois derniers mois,  l'événement est moins banal, et même grave : la consultation est en avance d'un an ; une partie des candidats très éligibles se trouve en exil, une autre en prison ; le sort de l'Espagne et pas seulement de la Catalogne, peut s'y jouer.

Lire aussi : Catalogne: histoire et causes d'un «referendum» à hauts risques
 

Lendemain de fête

Rappel des derniers épisodes: après le « référendum » organisé le 20 octobre en Catalogne- non reconnu par Madrid et boycotté par les grands partis loyalistes – accordant une écrasante majorité des voix exprimées à l'indépendance, cette dernière est proclamée solennellement le 27 octobre par le président de la région, Carles Puigdemont, et validée par le parlement catalan.
 
Nous irons aux urnes (...) Nous sommes très attachés à ce que la société catalane puisse s’exprimerMarta Pascal, dirigeante indépendantiste
Réplique de Madrid votée par le Sénat à la demande du chef du gouvernement Mariano Rajoy : le déclenchement de l'article 155 de la constitution suspend l'autonomie de la « Généralité » (province) et transfère ses prérogatives à l'autorité centrale.

 
Carles Puidemont à Bruxelles le 31 octobre dernier, peu après son arrivée.<br />
<sub>(AP Photo/Olivier Matthys) </sub>
Carles Puidemont à Bruxelles le 31 octobre dernier, peu après son arrivée.
(AP Photo/Olivier Matthys)
Alors que deux responsables indépendantistes sont déjà emprisonnés depuis quelques jours, huit membres de l’exécutif catalan sont arrêtés pour rébellion.

Réfugié en Belgique avec plusieurs de ses ministres, Puigdemont tente d'y maintenir un gouvernement en exil mais échoue à trouver la reconnaissance internationale espérée.

Pendant de la sanction implicite de l'article 155, Mariano Rajoy annonce l'organisation de nouvelles élections régionales en Catalogne pour le 21 décembre.

Divisés et affaiblis par l'échec peu glorieux de leur aventure, les plupart des acteurs indépendantistes finissent par consentir à y participer … faisant peu de cas de leur souveraineté auto-proclamée quelques jours plus tôt : « Le 21 [décembre], nous irons aux urnes, nous irons avec conviction et nous sommes très attachés à ce que la société catalane puisse s’exprimer », explique laborieusement Marta Pascal, proche de Puigdemont. Ce dernier entend relever ce «défi» des élections pour « ratifier » un processus d'indépendance seulement « ralenti » par les événements.
 

Permanences et percée

Infligé ou subi, le nouveau scrutin est du moins supposé rebattre les cartes pour sortir de la crise d'une manière ou d'une autre. Les derniers sondages, à cet égard, laissent perplexes. Ils indiquent deux camps face à face, au niveau d'influence peu différent de ce qui prévalait dans l'assemblée sortante.

Celui des indépendantistes, quoique minoritaire en voix y détenait – grâce à un découpage des circonscriptions électorales en leur faveur - une majorité absolue des députés : 72 sur 135, le seuil étant de 68 sièges. Malgré un tassement, ils pourraient conserver une majorité relative voire absolue, avec, selon de multiples enquêtes, 63 à 69 sièges. Et le camp résolument espagnoliste ne peut espérer beaucoup mieux.
 
 Je veux être la présidente de tous les Catalans, indépendantistes et non-indépendantistes Ines Arrimadas
De significatives recompositions internes, en revanche, se dessinent.

Première, du côté anti-séparatiste : la forte montée du parti de centre-droit Ciudadanos (« Citoyens », en catalan « Ciutadans »), crédité de 23 % des intentions de vote.

 
Ines Arrimadas en meeting le 19 décembre.<br />
<sub>(AP Photo/Manu Fernandez) </sub>
Ines Arrimadas en meeting le 19 décembre.
(AP Photo/Manu Fernandez)
Fondée en 2005 par des intellectuels et décideurs catalans en réaction, notamment, à la montée du nationalisme, la formation est devenue une pièce importante du paysage politique dans le contexte de la déroute du bipartisme espagnol.

Opposant de premier plan (25 députés élus en 2015) à la majorité régionale catalaniste, il confirme dans les dernières semaines un essor inédit au détriment des acteurs traditionnels, Parti populaire (droite) surtout, Parti socialiste catalan (émanation du PSOE national) dans une moindre mesure.

Outre la réaction à l'aventure séparatiste et des soutiens étrangers aux effets incertains – l'écrivain Vargas Llosa, l'ex-Premier ministre ex-socialiste français Manuel Valls … - la clé de sa percée porte un nom : Ines Arrimadas. Un slogan : « Je veux être la présidente de tous les Catalans, indépendantistes et non-indépendantistes ». 36 ans, originaire de Cadix (Andalousie) mais parlant un parfait catalan, formée à Séville mais aussi à Nice, consultante en droit et gestion, sensibilité moderniste-libérale et anti-identitaire, élue députée de Ciutadans en 2012, elle en est devenue l’égérie et le cauchemar des nationalistes… en pleine confusion.
 

Nationalistes divisés

Chez ces derniers,  la coalition « Ensemble pour le oui » n'a pas survécu au lendemain douloureux du referendum et ses deux branches principales abordent séparément l'élection du 21 décembre. La plus importante électoralement semble rester l'ERC (Esquerra Republicana de Catalunya), qui incarne la gauche catalaniste et plane encore dans les sondages à plus de 20 %. Son chef de file Oriol Junqueras, ex-vice président du gouvernement catalan, reste pourtant emprisonné contrairement à la plupart de ses collègues vite remis en liberté et sa campagne, relayée avec plus ou moins de talent, s'en est trouvée très affaiblie.

 
Manifestation indépendantiste catalane à Bruxelles le 7 décembre 2017.<br />
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Manifestation indépendantiste catalane à Bruxelles le 7 décembre 2017.
(AP Photo/Virginia Mayo)
Son ex-allié de droite et désormais concurrent nationaliste Carles Puigdemont, bien que démonétisé par ses atermoiements au lendemain du referendum et sa fuite sans gloire a pu au contraire demeurer depuis la Belgique un pôle actif, regagnant une part de sa position perdue.

Provisoirement tranquillisé en terme d'agenda judiciaire, l'ex-président de la Généralité n'a cessé de recevoir à Bruxelles des délégations d'élus, y organisant une manifestation de plusieurs dizaines de milliers de participants. Il y multiplie apparitions et discours vidéo-retransmis dans des centaines de rassemblements. Les derniers sondages indiquent sa formation « Ensemble pour la Catalogne » en hausse vers 17 %, encore loin de l'ERC.
 

Des partis traditionnels réduits

Paradoxe, l'ennemi principal et peut être vainqueur des séparatistes, le Parti Populaire (PP) de Mariano Rajoy compte fort peu dans la compétition. Honni pour son intransigeance centraliste par les nationalistes de droite comme de gauche, ce dernier s'est déconsidéré dans l'autre camp par son absence de diplomatie, son aveuglement initial devant la gravité des événements suivi de ce qui est perçu ici comme une brutalité répressive maladroite, choquant la part de l'opinion initialement peu engagée. Les enquêtes accordent au PP de 5 à 8 %.

Lié à un PSOE très anti-nationaliste mais assez peu actif dans la dernière séquence, le Parti socialiste catalan, en revanche, parvient à conserver sa part dans le vote de centre gauche espagnoliste et semble se hisser à un peu plus de 15 %.
 

Voie de gauche incertaine

Xavier Garcia Albiol (Parti Populaire), à gauche, et Xavier Domenech (Catalogne en commun), deux adversaires lors d'une séance de photo le 19 décembre.<br />
<sub>(AP Photo/Manu Fernandez) </sub>
Xavier Garcia Albiol (Parti Populaire), à gauche, et Xavier Domenech (Catalogne en commun), deux adversaires lors d'une séance de photo le 19 décembre.
(AP Photo/Manu Fernandez)
Nationalistes, loyalistes … les niveaux des deux sensibilités s'annonçant au total assez proches et le résultat peu gouvernable, il convient de surveiller l'émergence  d'un troisième courant, moins fracassant et un peu acrobatique : Calalunya en Comú (Catalogne en commun), soutenue par Podemos (gauche « radicale »), la maire de Barcelone Ada Colau et un certain nombre de figures politiques de gauche ou écologistes.

Opposée à l'indépendance mais tenante d'un « État plurinational », leur formation prône  l'organisation d'un référendum réellement légal sur le sujet, la libération des dirigeants détenus et la fin de la répression. Si elle obtient comme le prévoient plusieurs sondages entre 8 et 12 sièges, ils pourrait en théorie jouer un rôle charnière dans la future assemblée.

Voie bien étroite, du fait non seulement des incertitudes du scrutin mais aussi de l'intransigeance des deux camps, que trois mois de désastres ne semblent pas avoir particulièrement amenés à la modération.

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