Espagne : les insurgés de Saragosse

A Saragosse, le parvis de la Cathédrale Notre-Dame del Pilar, le 20 mai (photo Jesusblogka)
A Saragosse, le parvis de la Cathédrale Notre-Dame del Pilar, le 20 mai (photo Jesusblogka)

Madrid et sa Puerta del Sol sont loin d'être le seul lieu de manifestation des "indignés" espagnols, dont le mouvement s'est aussi développé un peu partout dans le pays.

A Saragosse, près de six mille personnes ont investi la célèbre place de la Cathédrale del Pilar et quelques centaines y campent en permanence.

Parmi les participants de ce mouvement atypique, José Juan Lanuza, 43 ans, enseignant du secteur socio-éducatif et personnalité engagée.

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“Un mouvement non partisan mais de la “Politique“ avec une majuscule“

(photo Jesusblogka)
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Comment se développe le mouvement à Saragosse ?

Avec beaucoup de vitalité. On s’attendait logiquement à une baisse du nombre de « campeurs » à la fin de la semaine, d’autant que beaucoup de gens travaillent ou étudient. En fin de semaine, il y avait deux cents tentes et plus de six mille personnes ont participé à l’assemblée générale du soir, s’exprimant de façon spontanée au mégaphone durant deux heures et demie. D’innombrables lieux spécifiques se sont créés dans cette petite « ville-état » aux abords de la place principale. Il y a l’information, la communication, la logistique, les sanitaires, la garderie… Et toute la journée des débats, des concerts …

Comment s’est-il déclenché ?

Comme un peu partout. Le dimanche 15 mai, des manifestations ont été appelées en différentes villes et travers les réseaux sociaux sur le thème « La démocratie réelle, maintenant ». Ces manifestations n’ont pas été extrêmement nombreuses, 3000 personnes pour la plus importante. A Madrid, il y a eu des incidents et des interpellations et une partie des manifestants, environ quatre-vingts, ont décidé de camper pour la nuit sur la place Puerta del Sol. C’est cette nuit-là qu’ils ont été expulsés. Les vidéos de ces expulsions ont commencé à circuler sur les réseaux et des petits rassemblements ont spontanément commencé à se développer dans différentes villes d’Espagne, avec l’intention de camper sur place. Ici, à Saragosse, deux cents personnes se sont retrouvées dans la nuit de mardi et une vingtaine ont commencé à camper, et c’est devenu samedi 300 campeurs pour 6000 personnes dans la journée.

Première assemblée générale à Saragosse, le 17 mai (photo Jesusblogka).
Première assemblée générale à Saragosse, le 17 mai (photo Jesusblogka).
Qu’elles en sont les causes profondes ?

Elles sont diverses. La crise a évidemment accentué le mécontentement social. Le gouvernement Zapatero a pris une série de mesures extrêmement dures pour la population en général et particulièrement pour les plus défavorisés et les jeunes. : baisse de 5% et gel des salaires des fonctionnaires, réforme du travail, augmentation de la TVA, suppression de subventions pour les sans-emploi, dans un contexte de cinq millions de chômeurs et 40 % de la jeunesse sans travail. Et tout cela dans le système du bipartisme du « PPSOE » [contraction ironique du Parti populaire (PP) et du Parti socialiste (PSOE), ndlr], dénoncé dans les manifestations, avec des soupçons de corruption dans les listes électorales, et une soumission totale au marché international et à la banque. C’est tout cela, plus des causes « superficielles » autant que profondes qui constitue ce mouvement tellement hétérogène qu’il est impossible à résumer.

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S’agit-il d’un mouvement apolitique ?

Il serait plus juste de dire qu’il s’agit d’un mouvement non partisan. Parce que c’est de la véritable « Politique », avec une majuscule. Sur les places d’Espagne, on voit se réunir des gens de toutes les sensibilités et de tous les âges, même si les jeunes sont prédominants. Il y a des féministes, des chômeurs, des universitaires, des professions libérales, des petits entrepreneurs, des antifascistes, des « okupas » [occupants de terres abandonnées, ndlr], des militants de gauche, des libertaires…. Tous débattent, s’écoutent ; ils tentent de trouver un consensus sur les seuls points qu’ils peuvent avoir en commun, parfois peu de chose.
Les campements sont en train de devenir des écoles de la démocratie. Personnellement, j’y détecte des caractéristiques variées. Elles sont éminemment pacifiques et non violentes. On accorde beaucoup de vigilance à la consommation d’alcool et d’autre type de drogue. On insiste sur le fait que les campements ne sont pas des « botellon » [concentrations de jeunes dans la rue les fins de semaines pour boire et s’amuser qui sont devenues un problème social, ndlr], qu’ils sont une « zone de lutte ». Ils s’autogèrent et se réinventent constamment dans l’espace et l’organisation. Ils se développent et subsistent uniquement grâce à la solidarité des citoyens qui leur apportent de tout, de la nourriture à l’informatique en passant par les glacières et les pizzas. Et ils discutent constamment, de l’organisation, la communication, les activités, l’avenir du mouvement…

Le succès de la droite aux dernières élections ne crée t-il pas une certaine gêne dans le mouvement ?

Je pense que dans l’absolu, cela ne change rien. Le mouvement transcende les deux grands partis, le PP et le PSOE.. L’un et l’autre agissent comme des partis de droite et l’un et l’autre sont complices aussi bien en Espagne que vis-à-vis du système économique mondial. Le résultat des élections est celui qui était annoncé par les prévisions. Bien que le mouvement ait pu être plus préjudiciable au PSOE, son influence n’a pas été déterminante, fondamentalement parce qu’il va bien au-delà de ce que signifient concrètement ces deux partis. La critique est bien plus profonde et questionne le système lui-même, que ce soit pour l’améliorer ou la changer.

(photo Jesusblogka)
Avez-vous l’impression d’assister à un événement historique ?

Oui et non. Ce mouvement peut se comparer à d’autres de ces dernières décennies qui forment l’histoire des luttes sociales en Espagne, bien que la plupart se soient focalisés sur des questions concrètes et moins « globales ». Je pense aux grèves de l'Enseignement et de l'Université en 1987. Je pense aussi au mouvement d’ « Insoumission » des années 90 qui a conduit en prison des centaines d'objecteurs de conscience et ne s’est achevé qu’avec la fin du service militaire obligatoire. Et plus récemment, aux mobilisations contre la guerre de l'Irak sous la présidence d'Aznar. Mais cette fois, le mouvement est transversal et global, et c’est aussi en cela qu’il peut sembler plus dispersé. Nous n’avons qu’une semaine de recul et il faut attendre un peu pour voir. Nous saurons s’il s’agit seulement d’un mouvement d’indignation générale, ce qui ne lui retire pas sa valeur, ou une nouvelle forme de lutte qui réinvente des nouvelles stratégies et se dirige vers des objectifs plus radicaux que dans d’autres mobilisations.

Est-il absurde de faire un lien avec les mouvements du monde arabe ?

Je pense que la comparaison est plutôt esthétique. Évidemment les points de départ sont totalement distincts : nos manques de liberté ne sont pas comparables avec ceux que subissent les citoyens des pays arabes, et la situation économique de ces sociétés est beaucoup plus violente que la nôtre. Cela ne nous empêche pas de nous demander comment nous nous rejoignons dans l'économie globale, la façon dont nous en sommes victimes, avec des niveaux distincts de souffrance. Le FMI agit sur l'Égypte et sur l'Espagne, le Portugal et l'Amérique latine. La politique extérieure nord-américaine agit sur l'Irak et conditionne l’action des forces armées espagnoles en l'Afghanistan.
Si le monde est global, la lutte est aussi globale et là nous pourrions non seulement trouver des parallélismes mais reprendre le "témoin" que nous a passé l'Égypte. L’idéal serait que ce témoin passe de main en main dans toute Europe.
(traduit de l'espagnol par Pascal Priestley)

Les Indignés : notre dossier


“Si vous nous empêchez de rêver, nous vous empêcherons de dormir“.

Les mots du mouvement

(photo Jesusblogka)

+ La voz no hay quien la pare.
Nul ne peut arrêter la voix

+ Cada corazón es una célula revolucionaria. Ni rejas, ni paredes.
Chaque coeur est une cellule révolutionnaire. Ni grille, ni murs.

+ Deja de pensar qué puede pasar. Haz que pase ya.
Ne pense pas à ce qui peut se passer
fait que cela se passe maintenant

+ Cría ricos y te comerás sus crisis.
Élève des riches, tu mangeras leur crise.

+No dejes que piensen por ti.
Ne permets pas qu’on pense pour toi.

+ No somos antisistema, el sistema es antiNOSOTR@S.
Nous ne sommes pas anti-système, le système est anti-nous.

+ Si no nos dejáis soñar, no os dejaremos dormir.
Si vous nous empêchez de rêver, nous vous empêcherons de dormir.

+ Libera tus miedos y únete.
Libère tes peurs et rejoins-toi

+ No se pueden robar los sueños.
On ne peut pas voler les rêves

+ Lo deseable no es cultivar el respeto por la ley sino por la justicia.
Ce qui est souhaitable, ce n’est pas de cultiver le respect pour la loi mais celui de la justice.

+ Somos lo que hacemos para cambiar lo que somos.
Nous sommes pour changer ce que nous sommes.

+ Podemos…. Si queremos.
Nous pouvons si nous voulons.

+ Primero, las personas.
D’abord les personnes.

+ Pienso, luego estorbo.
Je pense donc je dérange

+ SI nosotros no despertamos, no puede amanecer.
Si nous ne nous réveillons pas, l’aube ne peut pas arriver.

+ Apaga la TV, enciende tu mente.
Éteins la télé et allume ta tête.

+ Más vale bueno por conocer que malo conocido.
Mieux vaut du bon à connaître que du mauvais connu.

+ No busques tu lugar en el mundo… ocúpalo.
Ne cherche pas ta place dans le monde, occupe-la