Espagne : tout va mieux, sauf les Espagnols

Manifestation à Madrid le 22 mars 2014 : la plus importante des dernières années (dr)
Manifestation à Madrid le 22 mars 2014 : la plus importante des dernières années (dr)

Démentant sèchement l'optimisme affiché par ses dirigeants et les tutelles financières, le taux de chômage de l'Espagne a encore augmenté au premier trimestre 2014, à 25,93%, proche de son record historique, indique ce 29 avril l'Institut national de la statistique (INE).
Une très légère croissance au trimestre précédent et certains résultats macro-économiques avaient permis au chef du gouvernement espagnol Mariano Rajoy de parler pour son pays de « signes d'amélioration » et même de « sortie de la crise ». Alors que plusieurs rapports sont venus récemment souligner un appauvrissement massif de certaines couches de la population - et, pour beaucoup, total - et que se profile l'ombre redoutée de la "déflation", ce n'est guère la perception des Espagnols...

[Mise à jour le 29 avril 2014]

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Trompe l'oeil

Il y a ceux qui y croient et ceux qui n'y croient pas, peut-être aussi ceux qui se frottent les mains, et les autres. Pour qui suit la situation de l'Espagne dans la presse financière, le pire, c'est juré, est passé. Au fond de la classe des PIGS, le royaume égaré revient, pénitence faite, au rang des pays méritants. « L’Espagne était le fardeau de l'Europe. Aujourd'hui, elle est perçue comme une partie du moteur » triomphait fin février Mariano Rajoy lors du débat parlementaire sur l'état de la nation. Et le chef du gouvernement conservateur d'énumérer tous les indicateurs redevenus positifs : investissements étrangers, baisse des taux d'intérêts de la dette, amélioration de la compétitivité et du commerce extérieur et surtout retour de la croissance (+ 0,3 % au dernier trimestre 2013). « C'est le fruit de l'effort, des sacrifices et de la confiance des Espagnols », ajoutait-il.

Mariano Rajoy au parlement en février 2014
Mariano Rajoy au parlement en février 2014
Là, c'était peut-être un peu trop. « Monsieur Rajoy, dans quel pays vivez-vous ? », lui rétorque le chef de l'opposition, le socialiste Alfredo Perez Rubalcaba, ajoutant « pour des millions d'Espagnols, le pire est à venir ». Peu suspecte d'hostilité à l'endroit d'un homme d’État de son bord soumis aux doctrines de son organisation, la directrice générale du Fonds monétaire internationale Christine Lagarde elle-même tempère l'enthousiasme : « la croissance reste trop basse et le chômage trop haut pour chanter victoire face à la crise ».

Appauvrissement

File de chômeurs
File de chômeurs
Trop haut, le chômage ? Une litote. Avec un taux de 26 %(1) (près du double chez les jeunes), celui-ci reste en Espagne – redevenue pays d'émigration - le deuxième de la zone euro, juste derrière la Grèce et rien, pas même la maigre croissance arrachée ces derniers mois aux prix de braderies sociales et patrimoniales sans précédent, ne semble vouloir le faire reculer de façon significative (- 0,35 % en mars, - 0,04 % en février mais ... + 2,41 en janvier). Démentant le mythe d'une préservation de la population par la grâce d'une forte économie parallèle échappant aux statistiques, plusieurs rapports ou études indépendantes sont venus ces derniers jours donner un sens particulier à ces chiffres entrés, après tout, dans la banalité macro-économique européenne.

Selon le dernier rapport « Analyse et perspectives 2014 » de la fondation Foessa (Fondation des études sociales et de sociologie appliquée, organisme qui évalue la situation sociale en Espagne et son évolution), cinq millions d'Espagnols vivent désormais dans l'extrême pauvreté, deux fois plus qu'en 2007. Pire : le nombre de foyers sans revenu a progressé en Espagne de 300 000 en 2007 à 700 000 fin 2013. Et si 200 000 de ceux-ci perçoivent malgré tout certaines aides, les 500 000 restants, souligne l'étude, « ne disposent d'aucune ressource ». Seule la solidité des relations sociales et familiales, observe le rapport, permet une relative limitation du désastre humain.

Pour l'organisation internationale Caritas, très implantée dans le royaume, l'Espagne affiche cependant le plus fort taux de pauvreté infantile (29,9 %), juste derrière la Roumanie. Secrétaire général de sa branche Europe, Jorge Nuno juge coupable et en tout cas « incohérente » en la matière l'Union européenne. « Elle s'était engagée à diminuer la pauvreté, à créer de la croissance et à augmenter la scolarisation. Les plus vulnérables sont ceux qui paient les conséquences de la crise ».

Un autre chiffre émane crûment de la justice espagnole par la voix de son « Conseil général du pouvoir judiciaire » : 67 189 ordres d'expulsion de propriétaires et locataires surendettés ont été exécutés au cours de l'année dernière, soit un rythme de 184 par jour. Et si ce nombre connaît un léger tassement, c'est en grande partie du fait de l'action d'associations et « collectifs de citoyens » actifs pour empêcher ou retarder les procédures.

Incrédulité

Car si la crise et les plans de rigueur à répétition ont épuisé la société espagnole, ils n'en ont pas complètement détruit les résistances. Un peu disparu de la scène publique, le mouvement des « indignés » s'est aujourd'hui dilué dans diverses initiatives locales ou ciblées mais l'exaspération qui l'avait porté resurgit périodiquement. Des centaines de milliers d'Espagnols (deux millions, selon les organisateurs, en tout cas le plus grand rassemblement de ces dernières années) ont ainsi envahi les rues de Madrid le 22 mars dernier pour une « marche de la dignité ». Si les grands médias européens – notamment français - se sont, comme à l'accoutumé, focalisés sur les incidents violents qui ont émaillé la manifestation (une centaine de blessés), ils ont ignoré le vrai message de l'événement : la persistance – avec un niveau de mobilisation constant - d'une opposition toujours vive aux programmes d'austérité et l'incrédulité dominante quant à leurs bénéfices.

Dans les jours suivants, des étudiants ont défilé par milliers à Madrid et dans la plupart des grandes villes d'Espagne contre les coupes budgétaires dans l'éducation, se traduisant notamment par une hausse considérable des droits d'inscription et une réduction des bourses. « Nous ne voulons pas payer votre dette avec l'éducation », était-il écrit sur leurs banderoles.

Or, au plan même des seuls indicateurs financiers, rien n'indique que cette dette soit une affaire résolue. Malgré les terribles purges opérées, le déficit budgétaire de 2013 (6,5 %) reste un peu supérieur aux promesses faites aux bailleurs de fonds. Pour réel qu'il soit, le retour célébré à une petite croissance reste surtout porté par la demande extérieure. Celle de la population exténuée demeure atone et l'Espagne se découvre aujourd'hui une nouvelle menace - d'ailleurs européenne et perceptible également en Grèce et au Portugal : la déflation.

Conséquence d'une diminution de la demande du fait de celle du pouvoir d'achat, les prix à la consommation y ont baissé pour la première fois depuis cinq ans. Ce qui paraît à court terme une bonne nouvelle pour la ménagère constitue un grave danger pour l'économie du pays. Vécue par le Japon pendant près d'une décennie, la déflation se traduit par une diminution des achats des consommateurs et des entreprises qui préfèrent les reporter dans l'espoir de payer moins cher plus tard. L'économie ralentit. Plus exsangue que vraiment convalescente, l'Espagne n'a pas besoin de cela.



(1) Exactement 26,93 %, taux confirmé en avril 2014 par l'Institut national de la statistique (INE) pour l'ensemble du premier trimestre. En outre, dans près de 2 millions de foyers en Espagne, tous les membres actifs sont à la recherche d'un emploi, un chiffre en constante hausse. Aucune des 17 régions d'Espagne n'affiche un taux de chômage inférieur à 17%, et parmi elles l'Andalousie, avec 34,94%, les îles Canaries, avec 32,55%, et l'Extrémadure, avec 32,14%, sont celles qui en souffrent le plus.

(mise à jour le 29 avril 2014)

L'ombre de la déflation

28.03.2014AFP
Les prix à la consommation ont baissé en Espagne en mars pour la première fois depuis octobre 2009, alimentant les craintes d'une déflation dans ce pays comme dans l'ensemble de la zone euro, malgré les propos rassurants de la BCE. L'inflation dans la quatrième économie de la zone euro, déjà très basse ces derniers mois, a glissé en mars en territoire négatif, avec un recul des prix de 0,2% sur un an, selon les données provisoires publiées vendredi par l'Institut national de la statistique (Ine).
A l'horizon: le risque de voir apparaître la déflation, c'est-à-dire une baisse des prix prolongée minant l'ensemble de l'économie.
La déflation a notamment pour effet de décourager les achats des consommateurs et des entreprises, qui préfèrent les reporter dans l'espoir de payer moins cher plus tard.

L'Espagne, sortie récemment de deux ans de récession, avait déjà connu une période de déflation en 2009, avec un recul des prix pendant huit mois consécutifs.
Son risque de renouer avec un tel phénomène est désormais l'écho d'une crainte plus large en zone euro, où l'inflation a atteint 0,7% en février, alors que la Banque centrale estime qu'elle peut aller jusqu'à 2%.
Au Portugal, les prix ont déjà baissé en février, tandis qu'en Grèce ils reculent depuis maintenant un an.
"Il y a un risque de déflation" en zone euro et même s'"il n'est pas élevé", la BCE "doit prendre des mesures pour anticiper cette possibilité, avec une politique monétaire encore plus détendue", a déclaré mercredi le gouverneur de la Banque d'Espagne et membre du conseil des gouverneurs de la BCE, Luis Maria Linde.
La veille, le patron de la BCE Mario Draghi avait affirmé être "prêt à prendre des mesures supplémentaires" si l'inflation ne retrouvait pas des niveaux plus élevés, estimant toutefois que "le risque de déflation est limité".
Ce danger semble, pour l'instant, surtout menacer le sud de la zone euro: "les pressions déflationnistes s'intensifient dans les pays périphériques mais sans être un problème généralisé dans l'ensemble de la zone euro", affirmaient vendredi les analystes de la maison de courtage Renta4.