Espagne : la Couronne embourbée

La famille royale : au centre Juan Carlos et la Reine Sofia; à droite, Cristina et son mari (dr)
La famille royale : au centre Juan Carlos et la Reine Sofia; à droite, Cristina et son mari (dr)

Survenant après d'autres scandales ou manquements de la famille royale, l'inculpation le 7 janvier de l'infante Cristina n'est pas une grande surprise judiciaire mais elle accentue sévèrement l'affaiblissement de la monarchie espagnole.

dans

Annus horibilis


Ce pourrait être l'annus horibilis de la couronne espagnole. L'inculpation par un juge de la fille du roi Juan Carlos, l'infante Cristina, pour fraude fiscale et blanchiment de capitaux présumés, marque un nouveau pas dans les déboires d'une monarchie affaiblie par les scandales et les ennuis de santé du souverain. C'est la première fois qu'un membre direct de la Famille royale est touché par l'enquête pour corruption qui vise Iñaki Urdangarin, l'époux de Cristina, ancien champion olympique de handball reconverti en homme d'affaires, âgé de 45 ans, soupçonné d'avoir détourné plus de 6 millions d'euros d'argent public avec son ancien associé, Diego Torres.

Il aurait passé via l'institut Noos, une société à but non lucratif qu'il présidait entre 2004 et 2006, des contrats avec les autorités régionales des Baléares et de Valence pour l'organisation et la promotion de congrès liés au sport. Or, Cristina était à cette époque membre du comité de direction de Noos. Elle détient aussi pour moitié, avec son époux, la société Aizoon, soupçonnée d'avoir servi de société écran dans les détournements et sur laquelle le juge Castro a porté son enquête.

Le scandale a éclaté en 2011, lorsque celui-ci a mis en examen l'époux de Cristina. Ce dernier a alors été mis à l'écart des activités officielles de la Famille royale, qui tente depuis, en vain, de redorer son image. Cristina, avec sa famille, a déménagé en 2013 en Suisse. La luxueuse villa où le couple vivait avec ses quatre enfants dans le quartier huppé de Pedralbes, à Barcelone, achetée en 2004, a été mise en vente l'an dernier pour 9,4 millions d'euros et saisie pour moitié par la justice, parmi seize biens appartenant à Iñaki Urdangarin et Diego Torres.

En avril 2013, le même juge avait mis en examen une première fois l'infante, mais il ne s'agissait alors « que » de trafic d'influence et cette décision avait été annulée après un recours du Parquet qui avait jugé les indices insuffisants. Pour cette nouvelle inculpation, la Maison Royale a exprimé son "respect" face à la décision du juge, qui ne vaut évidemment pas condamnation, tandis que la défense de Cristina, convoquée le 8 mars au tribunal de Palma de Majorque (Baléares) a annoncé qu'elle ferait appel.

Frasques

Manifestation républicaine à Madrid en avril 2013 (AFP)
Manifestation républicaine à Madrid en avril 2013 (AFP)

Pour le roi Juan Carlos,la mise en examen de Cristina ne pouvait en tout cas plus mal tomber.

Le souverain, qui a fêté le 5 janvier ses 76 ans est apparu le lendemain lors d'une cérémonie militaire, visiblement fatigué et appuyé sur des béquilles, pour la première fois en public depuis une opération de la hanche le 21 novembre. Au cours des cinq dernières années, Juan Carlos est passé huit fois au bloc opératoire pour blessures mais aussi des affections diverses et de gravité variable.

Si ces revers de santé ont pu un temps servir l'image d'un roi humain ou fantasque payant ses audaces sportives et son goût de la vie, leur accumulation finit par donner un certain sentiment de décrépitude d'autant moins glorieux qu'il s'accompagne de doutes sur la probité de la personne même du roi.

L'une des royales blessures est le résultat d'une chute survenue en 2012 lors d'une chasse à l'éléphant au Bostwana qui aurait dû rester clandestine. Sa révélation et celui de son coût (37000 euros) avaient indigné les Espagnols qui s'étaient entendus dire quelques jours plus tôt par le même roi que les malheurs de son peuple se débattant dans la crise l'empéchaient de dormir. Malgré des excuses inédites, l'aura de Juan Carlos en est restée durablement affectée.

Et parmi les nouvelles fâcheuses de la nouvelle année : un sondage désastreux pour la popularité du roi. Selon une enquête publiée dimanche - avant, donc, l'inculpation de Cristina - par le quotidien de centre droit El Mundo, 62% des Espagnols souhaitent qu'il abdique et à peine un sur deux (49,9%) soutient aujourd'hui la monarchie (voir ci-contre).

Le seul recours, d'après ce sondage, viendrait du prince Felipe: 66% des personnes interrogées ont une opinion "bonne ou très bonne" de l'héritier de la Couronne, âgé de 45 ans, et 57% pensent qu'il serait à même de redorer son image. Mais il faudrait pour cela l'abdication du roi Juan Carlos qui, malgré les pressions de la classe politique dominante (conservateurs et socialistes), n'y est guère disposé. Et au train où vont les choses, il n'est pas certain qu'il suffise à sauver une royauté assaillie à la fois par les courants républicains, les divers nationalismes, l'indifférence d'une population frappée par 25 % de chômage … et ses propres turpitudes.
 

Une image atteinte

07.01.2014d'après AFP
Même si cette convocation ne préjuge en rien des suites judiciaires de l'affaire, l'image de la princesse, malmenée depuis des mois, devrait souffrir durablement.
Connue comme l'enfant turbulente de la famille mais aussi pour ses activités sociales, Cristina avait passé une licence de Sciences politiques en 1989 à l'Université complutense de Madrid, avant de poursuivre ses études à New York.
Elle deviendra par la suite directrice du département social de la Fondation La Caixa, à Barcelone, et présidente d'honneur de la Commission espagnole de l'Unesco.
Le scandale a aussi brisé le masque de l'époux et gendre modèle qui collait à Iñaki Urdangarin, un ancien champion olympique de handball, depuis le mariage du couple, le 4 octobre 1997 à Barcelone.
Le roi avait alors offert le titre de duchesse de Palma à sa fille, septième dans l'ordre de succession au trône d'Espagne après son frère Felipe et ses deux filles, sa soeur aînée Elena et les enfants de cette dernière.
Née le 13 juin 1965 à Madrid, passionnée de sport, Cristina avait rencontré son futur époux aux Jeux olympiques d'Atlanta, en 1996, où il jouait dans l'équipe espagnole de handball, lauréate de la médaille de bronze.
Elle-même avait fait partie de l'équipe espagnole de voile aux Jeux de Séoul en 1988.
Le couple aura quatre enfants, nés entre 1999 et 2005: Juan Valentin, Pablo Nicolas, Miguel et Irene. En 2009, tous déménageront à Washington, où Iñaki Urdangarin est nommé conseiller chez le géant espagnol Telefonica.
Rattrapée par le scandale Noos à la fin 2011, la famille reviendra s'installer à Barcelone en août 2012, dans la luxueuse villa du quartier de Pedralbes.
Devant la justice, Iñaki Urdangarin cherchera alors à protéger la Maison royale et son épouse.
Offrant un front uni malgré le scandale, le couple vit depuis 2013 avec ses enfants en Suisse, où l'infante travaille toujours pour la Fondation La Caixa. La villa de Pedralbes, mise en vente pour 9,4 millions d'euros, a été saisie pour moitié par la justice.
La Famille royale, elle, a pris ses distances et le gendre suspect est depuis deux ans écarté des activités officielles.
 

Sombre sondage

Soixante deux pour cent des Espagnols souhaitent que le roi Juan Carlos abdique et à peine un sur deux soutient désormais la monarchie, selon un sondage publié dimanche par le journal de centre droit El Mundo, le jour du 76e anniversaire du souverain. Le soutien des Espagnols à la monarchie est tombé à 49,9%, soit une chute de cinq points au cours des 12 derniers mois, selon ce sondage. 62% des personnes interrogées souhaitent que le roi abdique, soit une augmentation de 17 points, mais une large majorité soutient en revanche le prince héritier Felipe.
66% des personnes interrogées ont en effet une opinion "bonne ou très bonne" du prince, âgé de 45 ans, tandis que 57% pensent qu'il serait à même de redorer l'image de la monarchie.
Depuis trois ans, la popularité de Juan Carlos n'a cessé de chuter.