Et que fait-on si l’Etat islamique l’emporte ?

Le drapeau du groupe Etat islamique flotte sur une ligne de front située entre Erbil et Kirkouk, à 290 kilomètres au nord de Bagdad, en Irak.
Le drapeau du groupe Etat islamique flotte sur une ligne de front située entre Erbil et Kirkouk, à 290 kilomètres au nord de Bagdad, en Irak.
© AP Photo/Hadi Mizban

Et si les barbares finissaient par établir un gouvernement durable dans les zones qu’ils contrôlent entre la Syrie et l’Irak? Le politologue Stephen M. Walt a un point de vue très pragmatique: d’abord, il faudra vivre avec. Et il faudra mettre toute notre énergie pour éviter qu’ils n’accroissent leur territoire.

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Le moment est venu d’étudier une éventualité troublante: que devrions-nous faire si l’Etat islamique gagnait? Par «gagner», je ne veux pas dire se répandre comme une traînée de poudre dans tout le Moyen-Orient et fonder un califat de Bagdad à Rabat et au-delà. Certes, c’est bien là le projet des chefs de l’EI, mais les ambitions révolutionnaires ne sont pas la réalité et cette éventualité-là est farfelue. Non, une victoire de l’EI signifierait ceci: le groupe conserverait le pouvoir dans les régions qu’il contrôle actuellement et parviendrait à déjouer les efforts extérieurs visant à l’«affaiblir et le détruire». Ainsi la question que je pose est la suivante: que fait-on si l’Etat islamique devient un vrai Etat et qu’il démontre une vraie capacité à conserver le pouvoir?

Cette hypothèse devient plus probable ces jours-ci, étant donné l’incapacité de Bagdad à monter une contre-offensive digne de ce nom. Si Barry Posen1 a raison (et c’est généralement le cas), l’armée irakienne n’existe plus comme force combattante significative. Voilà qui révèle deux choses: de un, l’échec total des efforts américains pour entraîner les forces irakiennes (et l’échec collectif de tous les commandants américains successifs qui, encadrant ces efforts, ont attesté de notables améliorations). De deux, seule une intervention étrangère à large échelle est susceptible de refouler et, à terme, de détruire l’EI. Cela n’arrivera pas à moins qu’une coalition de pays arabes ne s’entende pour engager des milliers de soldats sur le champ de bataille, car les Etats-Unis ne vont pas et ne doivent pas faire le travail pour des pays dont l’intérêt en jeu dépasse le leur.

Ne nous méprenons pas. Comme tout le monde je serais satisfait d’assister à la défaite et au discrédit total de l’Etat islamique et de son message hyperviolent. Mais il ne faut pas anticiper les choses uniquement selon ses désirs mais aussi selon l’éventualité, ici très sérieuse, que nous ne parvenions pas à nos fins – du moins à un coût jugé acceptable.

Alors que ferons-nous si l’EI parvient à rester sur son territoire et à devenir un vrai Etat? Posen dit que les Etats-Unis (et les autres aussi) devraient gérer l’Etat islamique de la même manière qu’avec d’autres mouvements révolutionnaires constructeurs d’Etats: par une politique d’endiguement. J’abonde dans son sens.

Malgré ses tactiques sanguinaires et macabres, l’EI n’est pas un acteur global puissant. Ses recrues, il les attire parmi la jeunesse occidentale déboussolée. Et 25 000 partisans mal entraînés sur une population globale de 7 milliards n’est pas significatif. Voire, nous pourrions tirer bénéfice du fait que ces gens désertent leur pays d’origine, se frottent à la dure réalité du djihad islamique et reviennent, pour certains, avec la conscience que la brutalité et l’injustice de ce régime mènent tout droit au désastre. Les autres, les irréductibles, resteront isolés et contenus et ne feront pas de grabuge dans leur pays.

Plus important, la poignée d’étrangers qui rejoignent les rangs de l’EI ne constituent qu’une minuscule fraction des musulmans du monde. Le message djihadiste fanatique ne déchaîne pas les foules au sein de cette vaste et diverse population.

Je ne suis pas naïf. Les sympathisants de l’EI mèneront sans aucun doute des actes terroristes et autres troubles dans différents lieux du monde. Mais on est loin de l’objectif affiché par l’EI de conquérir et subjuguer le monde islamique. Ce groupement a le potentiel pour semer le trouble au-delà de la portion de désert qu’il contrôle actuellement, mais il n’a pas encore montré toute sa capacité à s’agrandir au-delà des populations sunnites aliénées de l’ouest irakien et de l’est syrien.

De plus, le territoire de l’EI a peu de ressources naturelles et une faible puissance industrielle. Ses forces militaires, bien que menées adroitement, ne sont pas celles d’une grande puissance (ni même d’une puissance régionale). L’EI se voit opposer une forte résistance dès qu’il essaie de dépasser les régions sunnites (vers le Kurdistan par exemple, ou vers Bagdad dominé par les chiites). Dans ces zones-là, il ne peut plus exploiter le ressentiment contre Bagdad ou Damas.

L’EI est face à un autre obstacle de taille: il n’a plus l’avantage de la surprise. Souvenons-nous qu’il a émergé de manière inattendue du chaos irakien post-invasion américaine et de la guerre civile syrienne. Il illustre l’improbable mariage entre un courant extrémiste de l’islam et certains anciens grands officiels baassistes qui sont rodés dans la gestion d’un Etat policier. La combinaison des deux s’est révélée payante, tout comme l’armée irakienne s’est révélée (ici sans surprise) corrompue et peu fiable. Mais maintenant que le potentiel néfaste de l’EI est sorti au grand jour, les Etats arabes, du golfe Persique à l’Egypte et au-delà, feront tout pour s’assurer que le modèle de l’EI ne prendra pas racine sur leur propre sol. (La Libye est une autre affaire, après l’imprudente intervention occidentale, mais l’émergence d’un Etat islamique bis est aussi un problème susceptible d’être endigué.)

A présent, laissons courir notre imagination. Supposons que l’EI, contenu mais pas renversé, finisse par créer une forme de gouvernement durable. Comme il sied à ce groupe bâti en partie par l’ancienne cleptocratie baassiste, il est déjà en train de créer les structures administratives d’un Etat: levée d’impôts, surveillance des frontières, mise sur pied de forces armées, cooptation de groupes locaux, etc. Certains pays voisins admettent tacitement cette réalité en fermant les yeux sur la contrebande qui maintient le business de l’EI. Si cela devait continuer, combien de temps faudrait-il avant que les autres pays se mettent à reconnaître l’Etat islamique comme un gouvernement légitime?

Cela peut sembler ridicule. Mais rappelons-nous que la communauté internationale a souvent essayé d’ostraciser les mouvements révolutionnaires avant de les reconnaître en maugréant lorsque ceux-ci ont prouvé leur capacité de maintenir leur pouvoir. Les puissances occidentales ont refusé de reconnaître l’Union soviétique plusieurs années après la révolution bolchevique de 1917: les Etats-Unis ont attendu 1933. De même, les Etats-Unis n’ont pas établi de relations diplomatiques complètes avec la République populaire de Chine avant 1979, soit trente ans après le début du régime communiste. Au vu de ces précédents, peut-on être certain que l’EI ne deviendra pas un jour membre légitime de la communauté internationale, avec un siège aux Nations unies?

Vous me direz sans doute que la barbarie de l’EI – femmes réduites à l’esclavage, civils torturés, otages décapités – lui fermera à jamais les portes du club des nations civilisées. N’est-ce pas plus probable que ses chefs finissent à la barre de la Cour pénale internationale plutôt qu’à la tribune de l’Assemblée générale de l’ONU? On aimerait le croire, mais l’histoire suggère une leçon plus cynique.

Les si raffinés Britanniques qu’on aime voir dans la série Downton Abbey? Leurs ancêtres ont fondé le Royaume-Uni par la conquête et la contrainte violente, comme tout Ecossais ou Gallois qui connaît son histoire vous le dira.

Les pionniers américains qui ont répandu l’«Empire de la Liberté» à travers l’Amérique du Nord? Ils ont massacré, violé, affamé les Amérindiens pour y arriver, jusqu’à collecter leurs scalps le long du chemin.

Les bolcheviques et les maoïstes qui ont fondé l’URSS et la République populaire de Chine? Ils n’ont jamais consolidé leur pouvoir par la persuasion et la douceur, pas plus que les wahhabites sous Ibn Saud ou les sionistes fondateurs d’Israël. Comme l’a écrit si clairement le sociologue américain Charles Tilly dans un ouvrage monumental, Contrainte et capital dans la formation de l’Europe (990-1990) (Aubier, 1992), la construction étatique a été une entreprise brutale pendant des siècles, et ces mouvements qui historiquement ont fondé des Etats ont commis d’innombrables actes qu’on jugerait aujour­d’hui proprement abjects. (Et ne prétendons pas qu’aujourd’hui les sociétés «avancées» sont plus distinguées ou morales. L’innocent qui explose par un tir de drone mal guidé est victime exactement au même titre qu’un autre brutalement décapité par l’EI.)

Les normes de l’acceptable ont changé du tout au tout au cours du siècle dernier, ce qui explique pourquoi nous jugeons aujour­d’hui les actes de l’EI comme particulièrement odieux. Souligner que les autres bâtisseurs d’Etats ont mal agi dans le passé n’excuse en rien ni ne justifie ce que font actuellement les djihadistes en Irak et en Syrie. Mais cette histoire longue nous fait prendre conscience que les mouvements, hier sans foi ni loi, finissent quelquefois par être acceptés et légitimés, s’ils parviennent à s’accrocher au pouvoir suffisamment longtemps.

Pour être acceptés dans la communauté des nations, toutefois, les mouvements radicaux ou révolutionnaires se retrouvent contraints d’abandonner une partie (si ce n’est toutes) leurs pratiques les plus féroces. Ainsi que Kenneth Waltz2 le soulignait il y a plus de trente ans, les Etats radicaux finissent tous par «se socialiser dans le système». Avec le temps, ils apprennent que leurs grandioses ambitions idéologiques ne vont pas se réaliser et que la fidélité intransigeante aux ambitions premières s’avère coûteuse, contre-productive, voire peut compromettre leur survie à long terme. Au sein du mouvement, des voix s’élèvent pour en appeler au compromis, du moins à une approche plus pragmatique face au monde extérieur. Au lieu d’une «révolution mondiale», il faut désormais construire «la révolution dans un seul pays». A la place de répandre la «révolution islamique», le temps est à la négociation avec les Grands et les Petits Satans3. Le nouvel Etat s’adapte graduellement aux normes et pratiques internationales en vigueur, et finalement passe de paria à partenaire, surtout quand ses intérêts se mettent à coïncider avec ceux des autres Etats. Celui-ci peut bien rester problématique dans la politique mondiale, mais il n’est plus ostracisé. Je pense que si l’Etat islamique survit et se consolide, c’est ce qui arrivera.

Mais ne nous y trompons pas. Ce processus de socialisation ne se produit pas automatiquement. Les Etats radicaux ne se rendent compte du coût de leur comportement bestial que lorsque d’autres Etats s’unissent pour imposer les pénalités nécessaires. Si l’EI arrive à se cramponner au pouvoir, consolide sa position et crée un authentique Etat de facto à cheval entre Syrie et Irak, alors d’autres pays devront travailler ensemble pour lui apprendre à vivre dans le système international. Et parce que l’EI n’est en fait pas si puissant, il ne devrait pas être extrêmement difficile de l’empêcher de s’agrandir et d’augmenter son pouvoir, et de lui imposer des sanctions pour sa barbarie.

Aussi la tâche des Etats-Unis devrait être de coordonner et soutenir une campagne internationale d’endiguement dans laquelle les acteurs locaux – Arabie saoudite, Jordanie, Turquie, Iran, c’est-à-dire ceux qui risquent le plus gros dans l’affaire – jouent le rôle principal. Cela veut aussi dire aider les autres à contrer les efforts de l’EI pour répandre son message, convaincre d’autres Etats de faire davantage pour limiter ses sources de revenus, et attendre patiemment que les propres excès de l’EI finissent par le miner de l’intérieur.

Retrouvez l'article sur le site du journal Le Temps.