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Et si la zone euro ne passait pas l'automne ?

Les propos du ministre finlandais des Affaires étrangères, Erkki Tuomioja rapportés par le quotidien conservateur The Daily Telegraph renvoient la possibilité d'une sortie de l'euro de plusieurs pays membres. La Finlande semble envisager franchement cette option et d'autres pays la suivent sur ce registre, au point que cette possibilité, hier impensable, de quitter la monnaie unique européenne, est aujourd'hui envisagée sans tabous par plusieurs capitales. 

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Erkki Tuomioja, ministre des affaire étrangère finlandais
Erkki Tuomioja, ministre des affaire étrangère finlandais
"Les dirigeants européens doivent se préparer à la possibilité d'un éclatement de la zone euro, comme le fait déjà la Finlande" a affirmé vendredi le ministre des Affaires étrangères, Erkki Tuomioja dans un entretien accordé au journal britannique The Daily Telegraph. Puis il a insisté : "Nous devons nous préparer ouvertement à la possibilité d'un éclatement de la zone euro, (...) c'est quelque chose que personne ne préconise en Finlande, pas même le parti des Vrais Finlandais (droite nationaliste), sans parler du gouvernement. Mais nous devons nous tenir prêts (...) Les dirigeants finlandais ont préparé des plans pratiques pour faire face à toute éventualité (...) Il y a un consensus sur le fait qu'un éclatement de la zone euro coûterait plus cher à court ou moyen terme que de continuer à gérer la crise. Mais un éclatement ne signifierait pas la fin de l'Union européenne, cela pourrait au contraire permettre à l'UE de mieux fonctionner".

Cette libération de la parole à propos de l'éclatement possible de la zone euro de la part de dirigeants européens s'accentue avec l'accélération de la crise, et ce depuis plusieurs mois. Le doute est dans tous les esprits : "et si la monnaie unique était en fin de compte notre ennemi plutôt que notre force" semblent dire les responsables politiques européens visiblement impuissants à endiguer une crise qui, de financière a basculé en crise de liquidités, en crise bancaire, de la dette souveraine, et arrive aujourd'hui au stade de crise économique, politique et monétaire. Mais qui participerait à cet éclatement de la zone euro, à quelle échéance, et avec quelles conséquences ?

Le vent tourne et la parole se libère

"Même si un éclatement de la zone euro n'est pas notre scénario de base, nous élevons notre estimation de 25% à 35%, et réduisons la durée de ce passage de cinq ans à 12-18 mois." : voici ce que renvoyaient les analystes de Morgan Stanley, l'une de plus grandes banques d'investissement au monde, au printemps dernier. 

David Cameron, son ministre des Finances, George Osborne et le gouverneur de la Banque d'Angleterre, Mervyn King, se sont réunis en urgence le 28 mai dernier. Personne n'a vraiment su ce qu'il en était ressorti, mais le premier ministre britannique avait fait la déclaration suivante, des plus inquiétantes, deux semaines auparavant : "la zone Euro est à la croisée des chemins. Elle doit se ressaisir ou elle fait face à un possible éclatement".

En France, le 30 mai 2012, le PDG du groupe AXA affirmait qu'"une sortie ordonnée de la zone euro par la Grèce, dans la concertation, aurait probablement un impact moindre qu'une sortie désordonnée avec des effets de contagion sur les autres pays et à la fin une rupture totale de la zone euro".

Georges Soros, le milliardaire, quant à lui, confiait à la presse en juin dernier : "à mon avis les autorités disposent d'une fenêtre de trois mois pendant laquelle elles peuvent encore corriger leurs erreurs et inverser les tendances actuelles".

Mais qu'ont-ils tous à envisager un éclatement de la zone euro ?

Les scénarios catastrophe de sortie...sans la sortie

La possibilité d'une sortie de l'euro de pays au "bord de la rupture", comme la Grèce, n'était pas considérée comme une solution profitable, il y a moins d'un an. Thierry Chopin, Directeur des études de la Fondation Robert Schuman et Professeur associé au CNAM et Jean-François Jamet, Porte-parole d’EuropaNova, enseignant à Sciences Po, décrivaient le scénario de sortie de l'euro dans les termes suivants, le 21 novembre 2011 :

"Prenons l'exemple d'un possible éclatement de la zone euro, caractérisée par de fortes divergences mais aussi pas un degré très élevé d'interdépendance. Les conséquences en seraient d'abord catastrophiques à court terme pour les Etats les plus fragiles qui seraient contraints à la faillite et devraient sortir de la zone euro. La sortie de celle-ci entraînerait inévitablement une dépréciation massive de leur monnaie nationale retrouvée : ceci leur permettrait sans doute de redynamiser leurs exportations, mais il faudrait de nombreuses années avant de retrouver le même niveau de richesse. Par ailleurs, la faillite imposerait des ajustements sociaux extrêmement douloureux dans la mesure où ces Etats devraient revenir à l'équilibre budgétaire brutalement, n'ayant plus accès aux financements des marchés ou de leurs partenaires européens. Le coût politique de ce qui serait perçu comme un abandon serait immense. Par ailleurs, pour les Etats moins fragiles, y compris ceux hors de la zone euro, il est illusoire de penser qu'ils ne seraient pas touchés s'ils laissaient à leur sort les Etats en faillite. L'ensemble du système bancaire serait affaibli avec le risque d'une nouvelle crise bancaire, et leurs exportations vers les pays en faillite reculeraient sensiblement."

Le problème actuel est que le scénario décrit par ces deux analystes, il y a 8 mois est celui qui s'est déroulé depuis, sans avoir "besoin" de sortir de l'euro : la nouvelle crise bancaire a eu lieu, avec les deux plans de sauvetage des banques espagnoles, l'ensemble du système bancaire est affaibli, les "ajustements sociaux douloureux" ont bien eu lieu pour revenir à l'équilibre budgétaire "brutalement" (Grèce, Espagne, Italie, Portugal, Irlande), l'accès au financement des marchés est très difficile : les taux d'emprunts des trois premiers pays cités ont explosé.

Les effets négatifs d'une sortie de la zone euro sont donc presque tous présents aujourd'hui...sans sortie de la monnaie unique. Mais les effets positifs, comme la relance à l'exportation n'ont pas lieu d'être puisqu'une dévaluation ne peut être effectuée. Alors, la question qui arrive aujourd'hui pourrait se résumer à la phrase suivante : "à quoi bon conserver la monnaie unique si c'est pour simplement en subir les inconvénients sans les avantages de ne plus l'avoir ?"

Jean-Claude Juncker, président de l'Eurogroupe
Jean-Claude Juncker, président de l'Eurogroupe
Pour qui sonne le glas ? 

La Grèce ne pourra rester indéfiniment dans la zone euro si son problème d'endettement et d'emprunts à des taux prohibitifs n'est pas résolu : les analystes estiment que son incapacité à se plier aux plans européens de rigueur et de privatisations l'obligeront sous peu à faire défaut. A moins que la BCE ne change sa règle et décide de racheter directement de la dette grecque. Mais même dans ce cas, sans application des plans, avec un refus du délai de deux ans demandé il y a peu par le gouvernement grec à la commission, les aides cesseront de s'effectuer. L'idée de revenir à la drachme fait donc son chemin en Grèce (mais aussi dans plusieurs pays du nord de l'Europe, dont l'Allemagne), même si ceux qui brandissent cette option savent les difficultés qui s'en suivront. 

Cette sortie pourrait "contaminer" d'autres pays comme l'Espagne, de plus en plus endettée, subissant une crise bancaire sans précédent. Mais il n'est pas certain que les premiers à vouloir sortir soient ceux que l'on attende, en l'occurrence les "mauvais élèves" de la zone euro. Les "mauvais élèves" ont beaucoup à perdre : leurs finances exsangues sont soutenues par les plans de sauvetage à répétition que la Troïka (BCE, FMI, Commission) leur accorde, et sortir de l'euro signifierait pour eux se retrouver sans aide extérieure. Et donc revenir 10 ou 15 ans en arrière en termes de capacité économique, sans garantie de pouvoir retrouver un niveau d'efficacité [économique] équivalent à aujourd'hui.

Michael Spindelegger, le  ministre autrichien des Affaires étrangères favorable à un mécanisme d'exclusion de la zone euro des “mauvais élèves“.
Michael Spindelegger, le ministre autrichien des Affaires étrangères favorable à un mécanisme d'exclusion de la zone euro des “mauvais élèves“.
"mais qu'ils s'en aillent..."

L'éclatement de la zone euro actuelle est presque acté, ce que le président de l'Eurogroupe, Jean-Claude Juncker a commencé à exprimer au début du mois d'août avec cette sentence "la sortie de l'euro de la Grèce est gérable mais pas souhaitable. Parce qu'il y aurait beaucoup de risques associés pour la population en Grèce" (voir vidéo en encadré). Questionné sur la possibilité pour la Grèce de rester dans l'euro, le président de l'Eurogroupe, qui est aussi le premier ministre du Luxembourg à répondu de façon étrange : "Au moins jusqu'à la fin de l'automne. Et après également." Pas franchement rassurant. Mais Juncker s'est ensuite rattrapé auprès de la presse ce samedi 18 août en indiquant : "Non je ne pense pas que cela se produise", à propos d'une sortie possible de l'euro de la Grèce. Pas encore parfaitement rassurant. 

Des pays peu endettés et très compétitifs, mais subissant de plein fouet la crise de la zone euro, comme la Finlande ou l'Autriche commencent à émettre du bout des lèvres la possibilité d'un éclatement de la zone euro, tout comme des conseillers d'Angela Merkel l'avaient fait en fin d'année dernière en Allemagne. Ces pays ne prendront pas d'initiative pour eux-mêmes à ce sujet, mais si un éclatement débute avec la sortie de la Grèce, il n'est pas certain que l'intérêt des "bons élèves" soit de de subir la tempête monétaire et bancaire qui s'en suivrait. Faire sortir les mauvais élèves pour préserver la zone serait alors une issue. 

Michael Spindelegger, ministre autrichien des Affaires étrangères a demandé il y a quelques jours "que la zone euro crée un mécanisme légal permettant aux pays membres qui ne respectent pas les critères de la zone euro d'en être exclus" (voir la dépêche AFP en encadré). L'Allemagne, les Pays-bas, le Luxembourg la Finlande semblent favorables à cette option : la zone euro ne sera peut-être plus la même à la fin de l'automne. La monnaie unique semble en cours de mutation. Les décisions à venir peuvent permettre sa survie dans les mois qui viennent. Ou sa mort. Mais une chose est certaine : continuer à 17 n'est pas l'option la plus probable. Quoi qu'en pensent les sauveurs à répétitions de l'eurozone.

La zone Euro

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Dépêche AFP du 16/08/12

Le ministre autrichien des Affaires étrangères, Michael Spindelegger, a demandé que la zone euro crée un mécanisme légal permettant aux pays membres qui ne respectent pas les critères de la zone euro d'en être exclus.
"Nous avons besoin de trouver les moyens nous permettant d'éjecter quelqu'un de la zone euro», a déclaré Michael Spindelegger, qui est également vice chancelier, dans une interview au quotidien Kurier, à paraître vendredi, et qui est postée sur le site du journal. Ce mécanisme serait destiné aux pays "qui ne respectent pas leurs engagements". Il nécessite, a-t-il dit, un changement des traités de l'Union européenne --un processus qui pourrait facilement prendre cinq ans selon lui.
"Si nous avions déjà un tel mécanisme (...) nous aurions alors tiré les conséquences", a souligné le ministre, en référence selon le journal à la Grèce qui a déjà bénéficié de deux plans de sauvetage et qui pourrait avoir besoin de davantage. Créer un tel mécanisme de sortie renforcerait la confiance des marchés dans l'euro, a déclaré le ministre, du centre-droit, pour qui une telle idée est soutenue par des pays de la zone euro tels que l'Allemagne, le Luxembourg, la Finlande et les Pays-Bas.