Etats-Unis : condamner la peine de mort ?

Manifestation aux Etats-Unis en 2009 ©AFP
Manifestation aux Etats-Unis en 2009 ©AFP

Un condamné à mort aux États-Unis succombe d’une crise cardiaque après 40 minutes d’agonie alors qu’il avait reçu une injection létale… dont les médicaments n’avaient jamais été testés. Cette condamnation qui a mal tourné relance le débat sur la peine de mort dans la démocratie américaine où près de 40 personnes ont encore été exécutées en 2013. Éclairage.

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Quarante minutes d’agonie. L’exécution de l’Américain Clayton Lockett a mal tourné mardi 29 avril au soir. Condamné à mort en 2000 pour le viol et le meurtre d’une jeune femme qu’il a enterré vivante, le prisonnier devait être exécuté dans l’Oklahoma avec un autre prisonnier : Charles Warner. Mais le cocktail létal injecté au premier prévenu (un sédatif, un anesthésiant et du chlorure de potassium à dose mortelle) n’avait jamais été testé dans cet État. Inquiète, la défense des deux prisonniers avait déposé de nombreux recours pour obtenir des informations sur les produits utilisés. En vain.

Le porte-parole de la prison, Jerry Massie, a d’ailleurs déclaré à la presse mardi soir qu’en raison de cette première utilisation des médicaments, « la durée de l’exécution restait incertaine ». Mais il a ajouté qu’au cours des 19 dernières exécutions dans l’État, la mort était prononcée 6 à 12 minutes une fois le cocktail létal administré. Or, dans le cas de Clayton Lockett, cela a pris quatre fois plus de temps. Une fois l’injection faite, le corps tremblant du prévenu s’est beaucoup agité sur la table, il a prononcé des grognements et des mots incompréhensibles, selon la presse locale et la journaliste Bailey Elise McBride d’Associated Press qui a témoigné de l’exécution sur son compte Twitter (lire tweet ci-dessous : "La mort du dernier homme exécuté dans l'Oklahoma Kenneth Hogan a été annoncée après 13 minutes. Nous en sommes à 47 minutes et ça continue...").




Après avoir conclu que les médicaments n’étaient pas entrés dans le système veineux suite à « l’échec d’une intraveineuse », la direction de la prison a finalement déclaré que le prisonnier avait succombé à « une crise cardiaque foudroyante. » « Clayton Lockett a été torturé  à mort », a dénoncé Madeline Cohen, l’avocate de Charles Warner dont l’exécution a été repoussée d’une quinzaine de jours.

Mais ce n’est pas la première fois qu’une exécution aux États-Unis tourne mal au cours de ces derniers mois. En janvier dernier, Dennis McGuire, exécuté dans l’Ohio avec une injection médicamenteuse jamais expérimentée, a suffoqué pendant 25 minutes avant de mourir.

Table d'exécution létale au Texas ©AFP
Table d'exécution létale au Texas ©AFP
Pendaison, chambre à gaz, …

Les produits utilisés dans le cocktail létal sont également mis en cause. Depuis que l’Europe ne fournit plus l’anesthésiant pentobarbital, certains États américains peinent à  trouver un produit de remplacement et ont recours à des barbituriques fabriqués par des pharmaciens non homologués. « Chaque Etat a sa méthode d’exécution avec un protocole défini, explique Anne Denis, responsable de la commission Abolition de la peine de mort chez Amnesty International. L’Oklahoma a récemment formulé cinq combinaisons de produits possibles en particulier pour l’anesthésiant, le premier produit à être injecter. Apparemment, dans le cas de Clayton Lockett, c’est ce produit-là qui n’a pas fonctionné. »

Face à ces difficultés d’approvisionnements, certains États américains « font passer des lois imposant le secret sur leur approvisionnement en produits létaux, explique Anne Denis. En Oklahoma, les autorités n’ont pas donné de détails ni sur la provenance des drogues utilisées hier, ni sur leur composition. »

D’autres États pourraient revenir à de vieilles méthodes. Dans le Missouri et le Wyoming, des Républicains souhaitent faire du peloton d’exécution - déjà légal dans l’Utah - une option pour les prisonniers. En Arizona, dans le Missouri et  le Wyoming, l’utilisation de la chambre à gaz est autorisée. Quant à la pendaison, elle a été légalisée dans trois États : Delaware, New Hampshire et Washington.

Badge contre la peine de mort ©AFP
Badge contre la peine de mort ©AFP
Moins d’exécutions

Si certains États cherchent à trouver des alternatives d’exécution, la peine de mort recule dans le pays. Désormais, dix-huit États sur cinquante l’ont aboli dont six depuis ces sept dernières années : New Jersey et New York (2007), Nouveau Mexique (2009), Illinois (2011), Connecticut (2012) et enfin le Maryland en mai 2013. Légale ailleurs sur le territoire américain, les exécutions n’ont été pratiquées que dans neuf États dont le Texas qui enregistre 41% des condamnations, « C’est le champion ! » souligne Anne Denis.

En 2013, selon le dernier rapport d’Amnesty International, 39 personnes ont été exécutées aux États-Unis contre 43 en 2012. Un net recul également par rapport aux années 1990. L’année 1999 marque un triste record avec une centaine de prisonniers exécutés. Depuis la reprise des exécutions en 1976, près de 1380 prévenus américains ont reçu l’injection létale, principalement pour des meurtres avec préméditation.

 

Drapeau américain ©AFP
Drapeau américain ©AFP
Un coût

La diminution du nombre d’exécutions ces dernières années s’explique notamment par le « coût d’un procès d’une peine de mort et de tous les appels possibles pouvant aller jusqu’à dix, explique Anne Denis. Cela coûte très très cher. De plus, 95% des personnes condamnées à mort sont déclarées indigentes et ne peuvent donc pas payer. Aux États-Unis, aucune instruction n’est faite avant le procès comme en France. Elle se fait parallèlement au procès, à la fois par la défense et l’accusation. C’est donc l’État qui paye pour la défense, les frais de détectives et des analyses ADN par exemple. »

Selon le Death penalty information center américain, (centre d’information sur la peine de mort), le coût des condamnations à mort s’élèverait à 130 millions de dollars par an rien qu’en Californie. Dans cet État, les prisonniers en attente dans le couloir de la mort «  meurent pour la plupart de maladie ou de vieillesse, constate Anne Denis d‘Amnesty International. Car avec tous les appels, la procédure dure jusqu’à 14 ans en moyenne. »

Dans le couloir de la mort ©AFP
Dans le couloir de la mort ©AFP
Pour ou contre ?

Mais cette dernière exécution catastrophe de Clayton Lockett pourrait aussi participer à remettre en cause la peine de mort. Cette affaire va « laisser des traces dans l’opinion américaine, assure Anne Denis. Car on se trouve dans un système où la justice n’est plus rendue. C’est de la vengeance. On veut absolument qu’il meure. » Le débat dans le pays pourrait être relancé sur cette pratique, à nouveau en place, depuis 1976.

Selon le dernier sondage de l’institut américain Gallup d’octobre 2013, 60% des citoyens américains sont en faveur de la peine de mort. Le taux le plus bas de ces 40 dernières années. Les mentalités changent (un peu). « La discussion a lieu à l’intérieur de la société américaine même au niveau des procureurs qui se posent des questions, explique Anne Denis. Même si les juges étaient en faveur de cette exécution il y a quelques années, ils sont aujourd’hui plus mesurés et considèrent que la peine de mort n’est pas appliquée de manière équitable et impartiale. »

Les positions changent jusque dans les familles des victimes : « Dans le cas de Charles Warner (l’autre prisonnier censé être exécuté mardi soir, ndlr), par exemple, accusé d’avoir tué et violé un bébé de 11 mois, la mère de la victime était contre la peine de mort. Elle a demandé à ce que l’on n’exécute pas cet homme car moralement elle condamne la peine de mort », raconte Anne Dennis.

Sur Twitter, certains internautes ont d’ailleurs vivement réagit face à cette exécution tortionnaire :

- "Si Clayton Lockett avait été exécuté en Arabie saoudite (décapitation) ou en Irak (pendaison) il serait mort plus vite qu'aux États-Unis."

- "Clayton Lockett est mort comme un cobaye d'une expérience d'essai médical américain qui cherche de nouvelles façons de tuer des gens. L'humanité se transforme en monstre. #2014"





Un autre facteur remet considérablement en question la peine de mort : l’innocence des prisonniers exécutés. « De nouveaux rapports montrent que le problème est  beaucoup plus important que ce que l’on imaginait, souligne Anne Denis. L’Académie des sciences a récemment publié un rapport attestant que le pourcentage de prisonniers innocents mais condamnés à mort s’élève à plus de 4%. » Depuis la reprise des exécutions en 1976, 142 personnes attendant dans le couloir de la mort ont été innocentées.

Manifestation d'Amnesty International ©AFP
Manifestation d'Amnesty International ©AFP
Et ailleurs

Les États-Unis ne sont pas la seule démocratie à autoriser la peine de mort. Le Japon aussi est concerné. « Les condamnés restent des dizaines d’années dans  le couloir de la mort. Et chaque matin peut être le dernier car ils ne sont prévenus de leur exécution que le jour même », raconte Anne Denis.

Amnesty International répertorie dans son dernier rapport de mars 2014 que 778 exécutions ont eu lieu dans 22 pays en 2013, contre 682 en 2012. Se retrouvent dans le trio de tête des pays ayant exécuté le plus de prisonniers : la Chine où aucun chiffre n’est communiqué ; Iran avec 369 exécutions et où sont visées les minorités, les opposants kurdes et dans 80% des cas pour trafic de drogue ; et enfin l’Irak avec 169 exécutions en 2013 pour terrorisme.  « Arabie saoudite des accusations de blasphème, sorcellerie, etc, peuvent vous faire condamner à mort », raconte Anne Denis.

Condamnation à mort dans l'Oklahoma

30.04.2014Récit de Pascale Veysset
Condamnation à mort dans l'Oklahoma

Source Amnesty International
Source Amnesty International

Nombre d'exécutions par an aux Etats-Unis

Source Death penalty information center
Source Death penalty information center