Etats-Unis, Corée du Nord et Chine : que se passe-t-il ?

Parade militaire ce samedi 15 avril 2017 à Pyongyang, capitale de la Corée du Nord, pour célébrer le 105ème anniversaire de Kim Il Sung, fondateur et premier dirigeant du pays en 1948. De nouveaux types de missiles ont été présentés lors de ce défilé. La communauté internationale craint un tir ou un essai nucléaire de la Corée du Nord pour provoquer les Etats-Unis (AP Photo/Wong Maye-E)

Le ton continue de monter entre Donald Trump et Kim Jong-un. Le Japon a déployé son plus grand navire de guerre en soutien à son allié américain. Que se passe-t-il vraiment entre les Etats-Unis, la Corée du Nord et la Chine, qui se pose en médiatrice ? Entretien avec le spécialiste Antoine Bondaz.

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Corée tensions
L'escalade entre les Etats-Unis et la Corée du Nord peut-elle mener à un conflit militaire, alors que la Chine insiste pour trouver une issue diplomatique ? Donald Trump semble avoir découvert, il y a peu, les provocations du régime nord-coréen. Le président américain a donc — comme à son habitude —  immédiatement tweeté des commentaires, déclarant qu'il "allait s'occuper du problème [nord-coréen] si la Chine ne le faisait pas".

Tweet du 11 avril de Donald Trump :
[La Corée du Nord cherche les problèmes. Si la Chine décide d'aider ce serait formidable. Mais si ce n'est pas le cas, nous résoudrons le problème sans eux ! Etats-Unis.]

Puis un autre, deux jours plus tard, le 13 avril :
 
[J'ai une très grande confiance dans la capacité de la Chine à trouver une issue avec la Corée du Nord. Si elle n'en est pas capable, nous le ferons avec nos alliés. Etats-Unis !]

Après avoir tiré 60 missiles Tomawaks sur la Syrie sans consulter le Congrès américain et en-dehors de tout accord avec l'ONU, puis largué en Afghanistan la plus puissante bombe non-nucléaire jamais construite, Donald Trump inquiète toutes les grandes capitales sur le sujet nord-coréen.

Samedi 15 avril 2017, jour de fête nationale en Corée du Nord. Le dictateur Kim Jong-un a laissé entendre qu'il voulait effectuer une démonstration de force. Celle-ci a été reportée à ce samedi 29 avril avec le tir d'un missile balistique qui s'est soldé par un échec. Ce tir, d'après le pouvoir nord-coréen a été effectué en riposte à un appel solennel des États-Unis à l'ONU à contrecarrer la "menace nucléaire" de Pyongyang par un renforcement des sanctions internationales. Les différentes réactions de Donald Trump inquiètent par avance la Chine, qui bien que soutenant le régime de Pyongyang — jusque dans une certaine mesure — n'accepterait pas une intervention militaire américaine en Corée du Nord. Toutes les possibilités sont envisagées, et la tension dans la région renvoie aux pires moments de la Guerre froide, avec la crainte d'un conflit nucléaire à la clef.

Entretien avec Antoine Bondaz, docteur associé au CERI et chercheur associé à l'Asia Centre

Donald Trump dit vouloir "régler le problème nord-coréen" : qu'entend-il par là ? Ce "problème coréen", si l'on parle des menaces nucléaires, ne date pas d'hier. Comment Donald Trump le règlerait-il ?
Antoine Bondaz est un ancien allocataire de recherche du CNRS, financé par la Direction Générale de l’Armement (DGA) et rattaché au Centre d’Études et de Recherches Internationales (Sciences Po/CERI) ainsi qu'à l’Institut de Recherches Stratégique de l’École Militaire (IRSEM).<br />
 
Antoine Bondaz est un ancien allocataire de recherche du CNRS, financé par la Direction Générale de l’Armement (DGA) et rattaché au Centre d’Études et de Recherches Internationales (Sciences Po/CERI) ainsi qu'à l’Institut de Recherches Stratégique de l’École Militaire (IRSEM).
 


Antoine Bondaz : C'est une crise qui remonte à plusieurs décennies, puisque la première crise nucléaire avec la Corée du Nord date de 1994. Ce que fait Trump, ce n'est pas seulement de la politique étrangère, c'est aussi de la politique intérieure. Donald Trump s’adresse autant à la Chine, à la Corée du Nord, à ses alliés qu’à l’opinion publique américaine. L’objectif de Trump est notamment de se différencier du président Obama.

Mais en agissant ainsi, ne peut-il pas se retrouver piégé à son propre jeu ?

A. B. : C’est tout à fait possible. En prenant ainsi position, et de façon extrêmement simpliste, Trump risque de ne pas réussir à atteindre les objectifs qu’il s’est fixé, et en plus, peut-être, de se faire humilier.  Mais le problème reste de savoir ce que sont vraiment les objectifs du président américain. Pour l’instant, la stratégie de Donald Trump, on ne la connaît pas, et ce qui est plus inquiétant c’est qu’on ne sait pas s’il y a une stratégie. Rex Stillerson, le secrétaire d’Etat qui était au Japon, en Corée du Sud et en Chine début mars, avait pour objectif de finaliser "l’audit" de la stratégie politique américaine vis-à-vis de la Corée du Nord, et donc, tout le monde attendait la présentation de la stratégie américaine fin mars. Et rien n’est venu, sauf des phrases comme celles mettant en cause la politique de "patience stratégique" d’Obama, ou le fait qu’un pays comme la Corée du Nord "ne pouvait pas avoir l’arme nucléaire et que si la Chine ne réglait pas le problème, Trump le règlerait."

La Chine est un acteur central dans cette affaire, quel est son rôle exact avec les menaces de Trump ? Ses limites ?

A. B. :
L’objectif de la Chine est d’éviter une escalade des tensions, de stabiliser la région. On l’a vu avec le coup de fil qu’a donné le président Xi Jinping au président Trump il y a deux jours, puis avec la visite du représentant chinois Wu Dawei, qui travaille sur ces questions nucléaires depuis longtemps en Corée du Sud. Il y a ensuite un autre objectif de la Chine, qui est d’envoyer des signaux positifs aux Etats-Unis sur une potentielle évolution de la position chinoise.

Mais la Chine a ses limites dans l’escalade entre Trump et Kim Jong Hun ?

A. B :
La Chine a des limites évidentes, mais il faut savoir qu’elle a peut-être la possibilité de provoquer un effondrement du régime de Corée du Nord. Si demain la Chine ferme hermétiquement la frontière, et si elle sanctionne la Corée du Nord au Conseil de sécurité de l’ONU, là, la survie du régime pourrait être menacée. Simplement, un effondrement brutal du régime nord-coréen n’est pas dans son intérêt. 

Mais les leviers de la Chine sont limités sur la Corée du Nord, puisque, si elle peut faire tomber le régime, par contre, l’influencer est très difficile et ne peut se faire qu’à la marge.  Les Chinois expliquent notamment que le problème nucléaire est un problème de sécurité entre la Corée et les Etats-Unis. A partir de ce moment-là, la solution ne peut être apportée que par les Etats-Unis.

Si Trump décidait d’attaquer militairement la Corée du Nord après une nouvelle provocation de Kim Jun Hun, que ferait-il ? Avec quel objectif ?

A. B : Sur le plan tactique, qu’est-ce que veut dire neutraliser la menace nord-coréenne ? Si on prend un premier cas de figure, ça veut peut-être dire, selon Trump, neutraliser les capacités nucléaires et balistiques. Il y a là de vraies questions : est-ce que les services de renseignement militaire américains connaissent l’ensemble des sites nord-coréens ? Est-ce qu’une attaque sur ces sites permettrait de les détruire ? Est-ce qu’il n’y a pas un risque environnemental à attaquer un réacteur nucléaire nord-coréen, ou des centrifugeuses ? Il est donc assez compliqué d’évaluer la réussite d’une telle frappe. 

Et s’il y a des frappes sur les capacités nucléaires de la Corée du Nord, quid de ses capacités conventionnelles ? C’est-à-dire de son artillerie, de ses canons, etc. Et il est certain que la Corée du Nord s'en prendrait à la Corée du Sud, avec la mégalopole de Séoul, qui compte à peu près 25 millions d’habitants, avec 30 000 soldats américains dans ce pays, des milliers et des milliers de ressortissants américains, européens, étrangers. La question est donc simple : est-ce que les Américains sont prêts à risquer un nouveau conflit dans la péninsule coréenne, qui ferait théoriquement des centaines de milliers de morts, voire des millions de morts. En 1994, quand le Pentagone s’est déjà posé la question, la conclusion — alors que les capacités nord-coréennes étaient bien plus limitées qu’aujourd’hui — était que si les Etats-Unis attaquaient la Corée du Nord, il y aurait une guerre, et que cette guerre ferait au moins un million de morts.

Généralement ça refroidit. Donald Trump le sait, et je pense qu’il n’est pas irrationnel. Reste à savoir quelle est la véritable influence sur Donald Trump du département de la Défense et du département d’Etat. Quelle est l’influence des conseillers de Donald Trump sur ces questions-là ? Jusqu'à quel point Donald Trump est-il impulsif ?

Comment les alliés ou protecteurs de la Corée du Nord pourraient réagir dans le cas de figure d'une attaque américaine ? Que feraient la Chine, la Russie ?

A.B : La Corée du Nord n’a plus de traité d’alliance avec les Russes depuis l’effondrement de l’URSS, mais la Chine a, elle, un accord depuis 1961, qui est un traité de défense et d’assistance mutuelle. Donc en cas d’attaque américaine sur la Corée du Nord, logiquement, et surtout légalement, la Chine devrait intervenir.

Toutes ces incertitudes font qu’il faut quand même relativiser le risque de frappes américaines. On est dans une séquence politique où Donald Trump fait beaucoup de communication, mais où, concrètement, envoyer un porte-avions ne résout rien au problème nord-coréen. Il y a maintenant les Sud-Coréens et les Japonais, qui montent au créneau. Premièrement, les Américains ne peuvent pas prendre de décision unilatérale, rappellent-ils, et toute attaque de la Corée du Nord devra être acceptée par la Corée du Sud ; ensuite, les Etats-Unis ont des alliés et les décisions qu’ils prennent ont des conséquences sur ceux-ci. Donc le message renvoyé aux Etats-Unis est : "Vous ne pouvez pas faire cela tout seul". Ce qui veut dire tout simplement : "Pas de frappes sur la Corée du Nord, le risque est trop important".

> A lire sur le même sujet : article d'Antoine Bondaz "Kaesong entre deux Corées" sur le site La vie des idées