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Etats-Unis : un rapport accablant sur la police de Ferguson, et après ?

Manifestation à Washington, le 13 décembre 2014, pour dénoncer les meurtre de Noirs non armés par la police aux Etats-Unis. 
Manifestation à Washington, le 13 décembre 2014, pour dénoncer les meurtre de Noirs non armés par la police aux Etats-Unis. 
© AP Photo/Jose Luis Magana

Le directeur des services de Ferguson, John Shaw, vient d'annoncer sa démission. Elle intervient après la publication d'un rapport accablant sur la police de Ferguson par le ministère américain de la Justice. Il accuse les autorités de racisme et de violations des droits constitutionnels des citoyens noirs. Peut-il vraiment faire changer les choses dans cette petite ville du Missouri ? Eléments de réponse. 

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"C'est le coeur lourd que j'annonce ma démission en tant que gestionnaire des services de la ville de Ferguson", a déclaré John Shaw. Cette annonce intervient quelques jours après la publication d'une enquête accablante publiée par le ministère américain de la Justice, détaillant les pratiques racistes quasi institutionnalisées de la police de Ferguson. Cependant, John Shaw a rejeté les accusations de racisme figurant dans ce rapport de 105 pages. Le texte s’appuie sur des centaines d’entretiens, 35 000 pages de rapports policiers et de données statistiques.
 

Racisme et corruption 

Selon le texte, la police s’est rendue coupable de violations régulières des droits constitutionnels des résidents noirs dont « la seule explication en sont les préjugés racistes », a déclaré le ministre de la Justice Eric Holder. De 2012 à 2014, alors que la population afro-américaine représente 67 % de la population locale, 85% des voitures arrêtées par la police étaient conduites par des noirs. De même, 90% des personnes recevant des amendes, 95% des accusés pour infractions piétonnières…étaient noirs.
 
Le rapport met également en lumière un système entre la police et la municipalité pour faire rentrer de l’argent dans les caisses en accablant les gens, et particulièrement les noirs, d’amendes pour des infractions mineures. Ces amendes, impayées, pouvaient conduire à des dettes, à la prison, à la perte d’un emploi ou d’un logement. Les policiers faisaient même des concours pour qui trouverait le plus d’infractions. Ils pouvaient être punis pour non-respect de leurs quotas.
 
Ajoutés à ces pratiques illégales, de nombreux courriels à contenus racistes ont été retrouvés. Entre eux, les policiers se moquaient des noirs dont le président Barack Obama. Selon eux, il ne serait pas président longtemps car « Quel noir a un bon boulot pendant quatre ans ? »
 

La ville va essayer d’éviter le procès en faisant le "ménage"

Sophie Body-Gendrot, politologue et américaniste

Face à ces actes et propos inacceptables, le ministre Eric Holder a appelé les autorités de Ferguson à prendre rapidement des mesures. Le maire de la ville, James Knowles, a annoncé qu’un policier, auteur de courriels racistes, avait été licencié. « Ce type de comportement ne sera pas toléré », a-t-il déclaré, en soulignant que deux autres policiers avaient été placés en congé, en attendans le résultat d’une enquête administrative. Et d’ajouter : « Nous devons tous mieux faire, dans la ville, dans l’Etat et dans le pays, pour nous attaquer au problèmes des disparités raciales ». James Knowles a également annoncé l’embauche de trois femmes noires, la mise en place d’une commission de contrôle et l’arrêt de l’augmentation des amendes. Mais ces mesures seront-elles suffisantes ?

Si la police ne tient pas compte du rapport, « l'administration fédérale intenterait un procès au nom des droits civiques. Car il existe une commission des droits civiques qui est là pour intervenir pour la défense des minorités dont les droits sont violés », explique Sophie Body-Gendrot, politologue et américaniste.  Pour Nicole Bacharan, « la ville va essayer d’éviter le procès en faisant le "ménage" : exclure un certain nombre de membres des forces de police, revoir complètement les programmes d'entraînement pour ceux qui vont être embauchés et ceux qui sont déjà membres, les reformer sur des questions aussi fondamentales ».

Clifton Kinnie, un manifestant, devant le bâtiment de la police de Ferguson
Clifton Kinnie, un manifestant, devant le bâtiment de la police de Ferguson
©AP Photo/Charles Rex Arbogast

 
Ces problèmes de racisme dans la police ne sont pas nouveaux aux Etats-Unis, ils font partie de l’histoire du pays. Selon Nicole Bacharan, la solution serait d’équilibrer la composition des forces de police : « qu’il y ait plus de noirs quand la population est à majorité noire. Cela a toujours été un facteur d’apaisement. Et l’essentiel est aussi la formation des policiers, qu’ils apprennent ce qui est tolérable et ce qui ne l’est pas dans les relations raciales ».
 
Après les tensions de cet été à Ferguson, une idée innovante a également été proposée par le président Barack Obama : celle des caméras embarquées. Le plan d'investissement de 263 millions de dollars, prévu sur trois ans, devrait permettre l'équipement et la formation des forces de l'ordre. Ces mini-caméras sont déjà utilisées par la police dans certaines villes des Etats-Unis : dans le Maryland, à New York et à Washington. « Cela a fait baisser le taux de violence policière dans des proportions ahurissantes car les policiers savent qu'ils sont surveillés », assure Laurence Nardon, chercheur, responsable du programme Etats-Unis à l'IFRI.

Une petite satisfaction pour la population noire de Ferguson
Mais pour le moment, ce système n’est pas mis en place à Ferguson. En attendant, le rapport publié par le ministère de la Justice est une petite satisfaction pour la population noire de Ferguson. « Ce sont des choses que les gens disent depuis des décennies et qui ne sont jamais écoutées », souligne Nicole Bacharan. La famille de Michael Brown, notamment, s’est dite « encouragée de voir que la police de Ferguson est tenue comptable de pratiques discriminatoires (…). La mort de notre fils n’aura pas été vaine si des changements interviennent, pas seulement à Ferguson mais aussi dans le pays ».
 
En effet, ce rapport « déclenche un examen général des forces de police aux Etats-Unis parce qu'on se doute évidemment que ce qui se passe à Ferguson ne se passe pas que là bas », assure Nicole Bacharan, politologue et historienne. Si d’autres rapports sur les pratiques policières de la police américaines ont déjà été effectués, la différence avec celui-ci est que « Ferguson est une petite ville. On l'a fait pour New York, Los Angeles, Cleveland… Ce sont des grandes villes avec des gros problèmes de racistes. C’est finalement nouveau qu'on s’intéresse d'aussi près à une petite ville comme Ferguson et qu'on y trouve des résultats aussi catastrophiques. Donc on peut imaginer qu'il y a d'autres petites villes qui ne sont pas plus reluisantes, mais on ne sait pas lesquelles pour le moment ».  

Quelques heures après notre entretien avec Nicole Bacharan, l'actualité semblait faire écho à ses propos : le soir du 6 mars à Madison, dans le Wisconsin, la police abattait un jeune noir. L’agent a fait irruption dans l’appartement où se trouvait le jeune homme après avoir été alerté pour des bruits suspects. Une bagarre aurait éclaté, et c’est à ce moment là que le coup de feu mortel serait parti. Le jeune homme, âgé de 19 ans, était apparemment désarmé. Ce drame a aussitôt suscité d'importantes manifestations de colère à Madison.