Etats-Unis : inquiète, la population hispanique vit sa première semaine sous l’ère Trump

Manifestation contre l'élection de Donald Trump à Los Angeles, le 12 novembre 2016.
Manifestation contre l'élection de Donald Trump à Los Angeles, le 12 novembre 2016.
AP Photo/Richard Voge

Lors de son premier entretien en tant que président élu, Donald Trump a précisé ce dimanche 13 novembre sa politique migratoire. Il souhaite reconduire à la frontière 3 millions de sans-papiers, dont la plupart sont d’origine latino-américaine. Un chiffre qui ne fait que renforcer la peur de milliers de familles dont l’avenir est une immense inconnue depuis le 9 novembre dernier.

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Pendant la campagne, il semblait évident que les Latinos allaient s’insurger contre les propos outranciers du candidat Trump. Et ils l’ont fait. Selon le plus récent sondage de Latino Decisions, la présidentielle a mobilisé 2 millions de latinos supplémentaires par rapport au scrutin précédent. Soit 79% des voix, un record. La minorité la plus importante du pays a accordé son soutien à Hillary Clinton : 56 millions d’Hispaniques peuplent les Etats-Unis. 
 
Pourtant, environ 18% (30% selon les toute premières estimations désormais contestées) des électeurs issus de cette population ont contribué à la victoire de Donald Trump. Ce qui montre que les Latinos sont loin d’être une masse homogène.

Le mythe de l’électorat latino

Alors que la communauté cubaine de Miami  - traditionnellement républicaine et farouchement opposée au rapprochement entre la Havane et Washington - fêtait la victoire de Trump en allumant des cigares, en Californie, les Américains d’origine mexicaine ou les Mexicains pleuraient la défaite de la candidate qui essayait de faire rempart à la campagne de haine de son opposant conservateur. Cet Etat de l’ouest du pays a massivement voté pour la démocrate.
 
Pour schématiser, le chef de PME, citoyen américain de longue date n’a pas voté comme ceux qui risquent de voir leur famille écartelée si l’étau se resserre encore plus sur les sans-papiers.
 
Très conservateurs, certains ont voté pour Trump car il est contre le droit à l’avortement, d’autres car ils ont quitté des pays violents pour trouver un havre de paix américain. Le risque terroriste les ramène à une violence qu’ils avaient laissée derrière. Le nouveau président des Etats-Unis serait le seul à pouvoir combattre cette menace. 

Dans d’autres cas, c’est la « politique de la porte fermée » qu’évoquent les migrants de générations précédentes pour rejeter les nouveaux-arrivants : « Nous, en tant que Mexicains, nous avons fait un effort pour nous intégrer et pour améliorer notre communauté, ceux qui arrivent maintenant n’en font aucun. Je veux que l’Amérique retrouve sa grandeur », racontait Francisco Rivera, 43 ans, au Guardian.
Page Facebook de Latinos qui ont soutenu Trump pendant la campagne.
Page Facebook de Latinos qui ont soutenu Trump pendant la campagne.
D’autres électeurs, qui par ailleurs s’identifient comme des « citoyens américains et latinos », ont été séduits par les propositions sur l’emploi et la sécurité du candidat Trump : « Nous avons besoin d’un président qui s’occupe d’abord des Etats-Unis et qui combatte la violence. Ce n’est pas faux ce qu’il dit. Quand des individus traversent la frontière on ne sait pas qui ils sont », explique Jim Tolentino, 36 ans. Il habite dans le Colorado (centre) où Clinton l’a emporté.
 
Alvaro Huerta, professeur de l’Université State Polytechnic University de la Californie, spécialiste des politiques migratoires aux Etats-Unis fait partie de ceux qui n’ont pas vu venir la tornade Trump.
 
« Les Latinos et les Latinas vont adouber Hillary Clinton en 2016 », titrait-il son éditorial le jour-même du vote sur Latino Rebels. A sa décharge, les chiffres de la votation anticipée laissaient deviner que la première femme présidente était sur le point d’être élue grâce à eux.

Les Latinos ont perdu

Mais Hillary Clinton a perdu et les Latinos avec. Car même si des milliers se réjouissent de la victoire du milliardaire, ils risquent aussi d’en faire les frais. Dès le lendemain de l’élection, des Américains d’origine hispanique ont commencé à dénoncer sur les réseaux sociaux des actes racistes dont ils étaient les victimes.
 
Dans un collège de l’Etat du Michigan (nord-est) un garçon a dû supporter les brimades de ses camarades qui criaient « build that wall » « construis ce mur », un des nombreux slogans anti-Mexicains que l’on pouvait entendre lors des meetings du candidat républicain.
 
La vidéo est devenues virale en quelques heures et le symbole de l’Amérique sous Trump. Des dizaines d’agressions verbales ont été enregistrées ces derniers jours, selon le Southern Poverty Law Center (SPLC), qui fait la carte des incidents racistes et aussi sexistes. Les musulmans et les noirs ne s’en sortent pas mieux.
 
Si le racisme et les craintes des agressions physiques sont une réalité effrayante compilée sous le mot dièse #TrumpsAmerica, les projets du nouveau mandataire effraient bien plus cette population.
 
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"Rentre chez toi", peut-on entendre dans la rue.
Lors de sa première interview en tant que président élu il a appelé ses supporters à arrêter les agressions contre les minorités (en anglais).
 
Lors de son premier entretien en tant que président élu, Donald Trump s’est fixé un objectif : reconduire 3 millions de sans-papiers à la frontière, dont la plupart sont d’origine latino-américaine. Les mettre en prison est aussi une option. « Nous commencerons par les criminels, les trafiquants de drogue, ceux qui ont un casier judiciaire. Et après on verra ce qu’on fait avec ces milliers de gens qui sont ici depuis longtemps », a-t-il affirmé.
 
Alejandra Saucedo est donc sur ses gardes. Cette Argentine est à la tête de l’organisation Dreamer’s moms en Floride, qui se bat pour une réforme migratoire promise par le président Obama. C’est également une association de mères qui soutiennent les migrants les plus jeunes qui sont arrivés aux Etats-Unis quand ils étaient mineurs. Grâce à un décret du président sortant, ils ont pu obtenir des papiers et vivre une vie plus sereine. Ce sont les « dreamers », les rêveurs. Leurs parents, eux, ne sont pas hors de danger.

 
Alejandra Saucedo, fondatrice des Dreamer's moms en Floride.
Alejandra Saucedo, fondatrice des Dreamer's moms en Floride.
Alejandra Saucedo
«Je suis partie quelques jours en Argentine pour me changer les idées. Ici je peux réfléchir longuement à la suite parce que nous devons nous organiser dès maintenant. Nous ne pouvons pas attendre le 20 janvier [jour d’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche]. Il faut qu’on trouve une stratégie, le pays va prendre une nouvelle direction dès maintenant », s’inquiète-t-elle.
 
Effectivement, les choses ont commencé à changer. Elle constate une recrudescence des arrestations des sans-papiers. En ce moment, l’activiste se concentre sur le cas de Leonardo Morales Henao, un Colombien qui risque l’expulsion. Son fils est un « dreamer ». Par ailleurs, le nombre de mineurs non accompagnés qui tentent d’entrer dans les Etats-Unis monte en flèche et risque d’atteindre les niveaux de 2014 quand l’administration Obama avait déclaré un « état d’urgence » à la frontière avec le Mexique. La crainte de voir le fameux mur de Trump se construire précipite le voyage de certains.
 
Nous avons l’habitude de travailler dans des contextes difficiles
« Nous observons attentivement ce qui va se jouer à Washington au cours des semaines qui viennent. Nous allons étudier une à une les personnalités qui vont rejoindre l’équipe Trump. En même temps, nous avons l’habitude de travailler dans des contextes difficiles. Pendant la présidence Obama les reconductions à la frontière ont atteint un chiffre record [plus de 400 000 en 2013, un chiffre très semblable à celui proposé par Trump calculé annuellement]. Nous n’allons pas nous opposer à cette élection. Ca ne sert à rien. Nous allons dialoguer, déployer nos talents de diplomates pour avoir des résultats », précise Alejandra Saucedo.
 
Et de poursuivre : « En tant qu’organisation non politisée nous pouvons nous permettre de dialoguer avec tout le monde. C’est ce qu’on a fait avec le sénateur de la Floride, Marco Rubio [candidat malheureux à la primaire républicaine, il a été réélu le 8 novembre] et c’est ce qu’on fera avec n’importe qui. Notre plus grand ennemi c’est la peur ».
 
Je sais ce que c’est de vivre sans papiers pendant dix ans 
« Dans la direction de notre organisation, je suis la seule à avoir des papiers. Je sais ce que c’est de vivre pendant dix ans la peur au ventre. C’est cette même peur qui empêche de nombreuses personnes de notre communauté de s’exprimer. Paradoxalement, on voit depuis cette élection des femmes et des hommes, invités à quitter le territoire,  parler à visage découvert devant les caméras et qui disent ‘je n’ai pas de papiers mais je vais me battre pour mes droits’ », s’enthousiasme-t-elle.
 
Effectivement, les sans-papiers ont des droits. Alejandra Saucedo insiste sur le fait que le premier devoir des familles qui sont en danger d’expulsion c’est de s’informer. Elle insiste également sur l’impact politique de ceux qui ne peuvent pas voter : « Il faut faire comprendre aux membres de nos communautés et aux gens qui nous gouvernent qu’on existe. Pendant la campagne, nous avons aidé de nombreuses personnes à s’inscrire sur les listes électorales, nous avons fait du porte-à-porte… Dans la Floride du Sud ce sont les démocrates qui l’ont remporté, grâce à nous. Nous pouvons agir, montrer qu’on est là au lieu de nous cacher »
 
Plus facile à dire qu’à faire car le décret de Barack Obama qui a permis de régulariser plus de 700 000 jeunes « dreamers » jusqu’à présent peut être dérogé par le nouveau président et il en a bien l’intention de le faire selon les déclarations. Selon le Conseil de l’immigration au moins 1,8 millions de personnes éligibles à la régularisation son vulnérables. Dans la ville de Chicago, Osmar Cruz en fait partie. Ce Mexicain qui est arrivé chez l’oncle Sam à 8 ans est étudiant en neurochirurgie. « J’ai peur car tous ceux qui partagent ma culture ont été stigmatisés. Je me sens intimidé », raconte-t-il.
 
Pour (se) rassurer Alejandra Saucedo avance un argument : « L’administration est complètement bouchée. Il va falloir décider de quel type de casier judiciaire parle-t-on pour renvoyer les gens. Le temps est notre allié et nous devons rester vigilants ».
 
Votre voix est plus importante que jamais 
C’est à cette combativité que s’accrochent les Latinos confrontés à la discrimination bien avant Trump : « Votre voix est plus importante que jamais », écrit Janet Murguía, la présidente de la très puissante organisation de défense des droits des Hispaniques, National Council of La Raza.
 
« Nous sommes encouragés par des résultats très importants comme l’élection la première sénatrice latina, Catherine Cortez Masto dans le Nevada. Si la nouvelle administration s’acharne contre notre communauté, nous résisterons », poursuit-elle.
 

La Californie, épicentre de la contestation

 
La résistance a déjà commencé. Le chef de la police de Los Angeles a été très clair : « Nous n’aiderons pas l’administrations Trump à expulser des migrants. Nos policiers ne contrôleront pas les citoyens pour savoir s’ils ont des papiers ou pas ». Cette déclaration est loin d’être anodine. « La cité des anges » en Californie, concentre 1 million des 11 millions d’immigrants illégaux qui habitent dans le pays.
 
Et c’est aussi dans cet Etat où s’est rendu l’avocat d’origine mexicaine Juan José Gutierrez. Expert en droit migratoire et membre de la très active Coalition pour les droits pleins des migrants, il a quitté son bureau à New York peu après l’élection pour contribuer à la mobilisation de la communauté latino « face à la menace qui plane sur des milliers de personnes ».
 
Comme un bon nombre d’Américains, il se dit surpris du résultat de l’élection et déçu d’avoir vu sa championne perdre « à cause d’un système électoral obsolète »

En colère, l’avocat minimise l’impact du vote latino dans la victoire de Trump – l’abstention a eu un poids bien plus important – et préfère se concentrer sur la mise en place d’un plan d’action concret : « Nous avons participé aux manifestations qui s’organisent tous les jours. Mais cela ne suffit pas, au niveau national nous sommes en train d’interpeller nos élus d’origine latino-américaine pour qu’à leur tour ils fassent entendre leur voix. Au niveau juridique, nous sommes en train de nous armer et surtout de faire savoir à tous ceux qui se sentent en danger que les recours face à un tribunal existent et nous y avons droit ».
 
Pour Maître Gutierrez, il n’y a pas de temps à perdre car non seulement l’avenir des jeunes « dreamers » est remis en cause, des milliers de migrants venus d’Amérique centrale avaient réussi à obtenir une certaine protection sans être tout à fait régularisés.  L’avocat craint surtout l’intervention d’une force spéciale en charge d’expulsions express : « Nous avons obtenu que les écoles de  Los Angeles soient des ‘zones sûres’ où toute reconduction à la frontière des élèves sera interdite ».
 
Pour compléter l’arsenal anti-Trump, la communauté latino-américaine compte sur la Conférence nationale catholique et même sur le pape François qui a exprimé à plusieurs reprises son soutien aux migrants du pays.
 
Dans tous les cas, Juan José Gutierrez et des dizaines d’organisations sont en train de préparer un cadeau de bienvenue pour Donald Trump. Une manifestation gigantesque le jour de la passation des pouvoirs le 20 janvier : « Je pense que nous ne serons pas seuls. Les écologistes, les jeunes, la communauté asiatique [beaucoup plus silencieuse mais également menacée], des organisations féministes ont toutes les raisons de se joindre à nous »