Etats-Unis : l'isolement total, torture administrative

Une cellule américaine
Une cellule américaine
(photo extraite du site “forum-prison.forumactif.com“ (DR)

Ils seraient près de 80 000 prisonniers en isolement total : de 22 à 24 heures par jour, durant des années. Un isolement imposé par décision administrative et qui n'émane pas de la justice. Amnesty International publie aujourd'hui un rapport qui dénonce la pratique aux États-Unis, de l'isolement extrême des prisonniers pendant de longues périodes. 

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Des effets dévastateurs

Le rapport publié par Amnesty International (lien en anglais) se base sur des témoignages rapportés lors de procès ou provenant d'anciens prisonniers. Mais jamais lors des visites à l'intérieur des centres pénitenciers. Les organisations de défense des droits de l'Homme ni même les rapporteurs des Nations unies n'ont le droit d'y entrer.

Dans ce rapport, l'organisation se penche sur les effets dévastateurs de cette pratique extrême de l'isolement sur la santé physique et psychique des prisonniers.

Au micro de la RTBF, radio et télévision belge, le directeur d'Amnesty International Belgique, Philippe Hensmans, précise sa pensée concernant ce dossier: "La détention à l'isolement pendant de très longues périodes comme cela, rend littéralement les gens fous. On note de nombreux cas de paranoïas, des insomnies et des tentatives de suicides. Il y a des gens qu'on laisse là alors qu'ils devraient être soignés. C'est souvent généré par la détention elle-même."

Cet état de fait n'est pas nouveau mais il est complexe d'identifier les raisons de la poursuite de cette pratique. "Dans un sens, l'administration pénitentiaire a plus de poids que la justice. Certains peuvent y rester pratiquement à l'infini car quelqu'un a un droit de vie ou de mort quasiment sur eux. En partant du principe que cette personne est dangereuse. Les États-Unis s'accordent le droit de faire cela en toute impunité. Ils refusent d'entendre les critiques et d'aller voir la situation dans les prisons", précise encore Philippe Hensmans.

Sur son site, l'ONG pointe le cas du pénitencier, connu sous le nom d'ADX Florence, dans le Colorado : "Il est conçu pour accueillir 490 prisonniers de sexe masculin. Les détenus y passent au minimum 12 mois à l'isolement avant de pouvoir prétendre à un éventuel assouplissement de leurs conditions de détention. Dans les faits, beaucoup restent à l'isolement pendant des périodes bien plus longues. Selon une enquête réalisée par des avocats, la durée moyenne de la période d'isolement est de 8,2 ans pendant 22 à 24 heures par jour, dans une cellule de 9m2."

Couverture du rapport d'Amnesty International
Couverture du rapport d'Amnesty International
Sur le site forum-prison.forumactif.com, les témoignages d'anciens détenus américains détaillent le quotidien atroce de ceux qui sont soumis à cet isolement total. Perte de repères, hallucinations,... Les dégâts engendrés sont multiples.
Ainsi, le cas de Jerry Williams, 58 ans, à l'isolement depuis 8 ans à la Prison centrale de Raleigh, en Caroline du Nord. Schizophrène, il est dans la section Unit One, surnommée "Le trou". Ses propos ont été recueillis par son avocate, Elizabeth Simpson :

Est-ce que vous croyez que vous sortirez un jour de l’isolement ?

- Si je n’écope d’aucun rapport disciplinaire entre août prochain et février de l’année suivante, ils m’en sortiront peut-être.

Vous pensez que vous y parviendrez ?

- Je crois que oui, si je n’ai pas de rapport disciplinaire [cela n’a pas été le cas, NDLR]. Mais il faut que j’arrête de taper dans la porte de la cellule ou d’appeler, et de les supplier de venir me voir et me parler. Il faut que j’arrête tout ça, c’est le seul moyen d’échapper aux sanctions. Laisser le personnel et les autres prisonniers tranquilles. Simplement rester peinard, ne rien demander à personne […].

Vous entendez des voix ?


- Quelquefois. J’essaie de comprendre ce qu’elles me disent, je n’y arrive pas bien. Ce sont des voix calmantes ou des voix en colère, qui jurent ou hurlent […]. Cela donne parfois envie de se tuer […].

Voyez-vous des choses que les autres ne voient pas ?

- Je vois un serpent dans ma cellule. Je sais qu’il y a un serpent parce que j’ai vu des traînées de serpent à l’endroit où il était, sur le sol. Je jure que je les vois. Une heure ou une heure et demie après m’être endormi, j’ai senti quelque chose qui me brulait la tête. Je sais que quelque chose me mordait. Je me réveille et je me tape la tête, je frappe ma tête dans mes mains. Et je ressens toujours la douleur. Alors je prends mes chaussures et me frappe la tête.

Et je finis par m’en débarrasser, lentement, je me débarrasse de ce j’avais sur la tête. La cellule : il y avait une fissure sur le côté du mur. Je regarde et je vois des toiles d’araignée. Et je me dis : "Saleté de serpent". C’est là que ce salopard se planque. J’attrape un journal et je le mets dans la fissure, et le journal se retrouve griffé, avec de gros trous. C’est là que je sais que c’est un serpent qui m’a mordu.

Vous vous parlez beaucoup à vous-même ?

- Oui, beaucoup plus depuis que je suis à l'isolement. C’est difficile de s’en empêcher quand il n’y a rien d’autre à faire […]. [Au début], je pouvais passer deux ou trois minutes à me parler à moi-même avant de me reprendre, et de m’arrêter. Mais maintenant, bon sang, je me parle à moi-même pendant quatre heures, huit heures d’affilée […].

J’entends des voix de prisonniers, quelqu’un qui me dit "Je vais te tuer. Ils vont te tuer. Je vais te tuer." Des trucs effrayants de ce genre. C’est à ce moment que je barricade ma porte. [Les voix] vous disent que vous êtes le diable, ou qu’elles vont vous tuer.

une prison américaine
une prison américaine
?Paul J. Richards (AFP)
Hallucinations auditives

Joe Loya, lui, est resté 2 ans à l'isolement sur les 7 années de prison.
A 52 ans, il est présenté comme "l'auteur d’une biographie saluée par la critique, journaliste, acteur d’un one-man show, père d’une fillette de 7 ans."
Le témoignage a été recueilli à San Francisco, en décembre 2013 :

" Ma cellule : de la taille d’une place de parking, parfois au sous-sol, sans fenêtre. Si tu ne fais pas gaffe, le lit se transforme en sable mouvant : l’isolement te déprime complètement, tu t’allonges et, très vite, tu te le laisses entraîner dans la spirale de la folie. Quand j’ai réalisé cela, j’ai commencé à faire attention. M’asseoir sur le lit pour lire, ok, mais pas question de m’allonger, au moins jusqu’à l’heure de la sieste. Et je me suis mis à écrire. L’écriture m’a vraiment aidé.

Au bout d’un an, je me suis mis à entendre des choses. J’ai d’ailleurs toujours les oreilles qui tintent. Cela arrivait après une ou deux semaines de silence. Pas un mot, je voulais tester ma concentration.

C’est là que j’ai commencé à devenir dingue. Je me suis mis à entendre des grondements,un bourdonnement, le bruit d’une fête au bout de la rue…
Et puis un nouveau bourdonnement, plus proche. Cela m’intrigue. Puis je m’endors. Et soudain : 'Joe !'. Je m’assieds sur le lit, regarde autour de moi pour voir qui m’a appelé. Je jette un coup d’œil dans le couloir, personne. Je me recouche.
Quelques jours plus tard, je suis adossé au mur, en train de penser, et à nouveau : 'Joe !'. C’est là que j’ai compris qu’il s’agissait d’hallucinations auditives.

Quelques semaines plus tard, j’ouvre les yeux et que vois-je ? Un enfant chauve dans ma cellule. Je me force à me rendormir, en me disant que ce n’est qu’un rêve. Mais au fond de moi, je sais que ce n’est pas vrai. Et j’ai vraiment commencé à baliser.
Je connaissais plusieurs types qui étaient devenus dingues à l'isolement, pendant plusieurs jours j’ai eu la peur de ma vie
"

Amnesty international estime "qu’au moins 80 000 détenus sont enfermés à l’isolement aux États-Unis, toutes prisons confondues."