États-Unis : la réforme migratoire sous pression d’un groupe de mères

Alejandra Saucedo, fondatrice de l’organisation Dreamer’s moms, et son fils.
Alejandra Saucedo, fondatrice de l’organisation Dreamer’s moms, et son fils.

Alejandra Saucedo est la fondatrice de l’organisation Dreamer’s moms. Elle se bat pour les droits des jeunes diplômés immigrés mais aussi pour l’adoption de la loi sur l’immigration du président Obama.  Il l’avait pourtant promise pendant sa campagne électorale de 2012 .
 

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Après plus de deux semaines de paralysie, les affaires courantes retournent à la normale. A la suite d’un accord enfin trouvé entre républicains et démocrates, le vote du Congrès a donc permis de relever le plafond de la dette. Le célèbre shutdown avait eu raison des services publics élémentaires aux États-Unis, mais aussi… du calendrier législatif.

A cause de cette crise et du vote concernant l’intervention américaine en Syrie, l’adoption de la réforme migratoire a été mise en suspens. Dans un discours prononcé à la Maison Blanche le 17 octobre, le président Obama a invité  la Chambre des représentants à  « réparer un système brisé » et à « voter une loi avant la fin de l’année ». Mais la Chambre des représentants coince toujours.
 
11 millions de sans-papiers

Pourtant, la loi a bel et bien été votée au Sénat en juin dernier. Elle ouvre la voie à la naturalisation pour près de 11 millions de sans-papiers, la plupart d’origine hispanique. Avec elle, le système de loterie  est supprimé et remplacé par une attribution au mérite.  Désormais, pour décrocher le précieux sésame, il faudra attester d’une  présence sur le sol américain d’au moins dix ans, d’un casier judiciaire vierge et  l’obtention de certains diplômes.

Histoire de faire pencher la balance du côté du « pour », le texte présenté aux 435 représentants propose de limiter le regroupement familial, de mettre en place un dispositif de sécurité, dispositif  qui impliquerait  la militarisation de la frontière avec le Mexique à l’aide de drones et d’un durcissement des contrôles, déjà sévère.

C’est le résultat des nombreuses concessions que les démocrates ont faites aux républicains. Mais pour les conservateurs, il s’agit  d’une « amnistie » vis-à-vis de personnes entrées illégalement aux Etats-Unis. Alors que les plus modérés cherchent, eux,  à séduire l’électorat latino.

Tandis que les élus s’écharpent dans les couloirs du Capitole, les migrants légaux et illégaux continuent de subir de plein fouet la politique de l’administration Obama, faite de raids et de traques. La même administration qui, selon les chiffres officiels, a battu le record d’expulsions avec plus d’un million de personnes au cours des quatre premières années. Aujourd’hui encore, 1200 personnes sont reconduites à la frontière chaque jour.
 

« Ce shutdown a été terrible pour tout le monde »

Entretien avec Alejandra Saucedo, fondatrice Dreamer’s moms

28.10.2013Par Florencia Valdés Andino
Alejandra Saucedo est la fondatrice  de  Dreamer’s moms. Cette organisation, très active, est la plus importante du territoire américain. Elle a pour objectif de de faire adopter la loi et d’ aider les migrants dans leurs démarches.

Comment est née l’organisation Dreamer’s moms (ou les mamans des rêveurs) ?

Mon fils Diego est un « Dreamer », « un rêveur ». C’est-à-dire qu’il était majeur quand il est entré aux États-Unis de façon illégale. Mais il a fait des études de psychologie et de sociologie, il s’en sort très bien, il est un exemple d’intégration. D’ailleurs, quand le président Obama faisait pression sur le Sénat pour que la loi soit votée, il a pris comme exemple mon fils Diego. Il a toujours été très engagé en matière de droits des migrants, il s’est battu pour faire aboutir le Dream act qui permet à des milliers de jeunes dans son cas de régulariser leur situation. C’est en le soutenant dans son combat que j’ai eu envie de me battre à mon tour.

C’était en septembre 2012. J’ai commencé à aider des jeunes avec la paperasse pour bénéficier de la nouvelle législation. J’ai rencontré des parents dans la même situation que moi. Ils voulaient aider leurs enfants mais ils ne savaient pas comment. J’ai quitté mon travail, j’ai fondé Dreamer’s moms et maintenant nous sommes des centaines de mères.
Notre organisation a pris toute son ampleur dans la bataille pour la réforme migratoire. Une fois que nous avons obtenu ce Dream act, nous nous sommes rendus compte que ce n’était pas assez. Les expulsions se poursuivent à un rythme effréné alors que le président avait promis de cesser de pourchasser les parents des dreamers. Aujourd’hui nous faisons pression pour que la réforme migratoire aboutisse.

Quelles ont été les conséquences du shutdown sur le vote définitif de la réforme ?

Ce shutdown a été terrible pour tout le monde. Mais pour nous, cela veut dire que les discussions dans la Chambre des représentants ne peuvent pas commencer et la loi ne peut donc pas être votée. Si tout s’était passé comme prévu, nous aurions déjà les résultats mais vu la situation nous n’aurons rien avant la fin de l’année dans le meilleur des scénarios. 

Que se passerait-il si la réforme ne passe pas ?

Ce serait catastrophique pour nous. Cela voudrait dire que nous devrons encore attendre jusqu’en 2016 et 2017. Entre-temps, des migrants continueront d’être expulsés. Et si la réforme est adoptée nous serons heureux bien entendu, mais nous savons d’hors et déjà que nous devrons continuer à nous mobiliser car nous sommes contre le volet concernant le regroupement familial. Les autorités ne peuvent plus continuer à briser des familles.

Quel est l’impact de votre organisation ?

Nos actions ont des impacts à petite et grande échelle. Quand un migrant est en difficulté nous nous battons pour lui. Récemment, on nous a signalé que le père d’une Dreamer était en détention. Nous avons tout fait pour le libérer. Il a maintenant un permis de séjour et est autorisé à travailler. Un autre exemple, nous avons fait une grève de la faim et avons campé aux abords d’un centre de détention de migrants dans la Floride pour signaler son existence car personne ne sait qu’il est là et pour protester contre la sévérité des politiques migratoires actuelles. En ce qui concerne la réforme, nous sommes allées à Washington pour rencontrer le sénateur Marco  Rubio [Caution latino des conservateurs, il est une des figures de proue de la commission bipartite en charge de la réforme, ndlr] à Washington quand nous avons vu qu’il commençait à flancher. Nous l’avons confronté dans les couloirs du Sénat, il est resté bouche bée devant ces mères qui ressemblaient à la sienne et qui lui demandaient de se mobiliser pour les migrants. Quelques semaines après, la réforme était votée au Sénat.

 
 
 
Les Dreamer’s moms ont manifesté le 5 octobre dernier et les jours qui ont suivi aux côtés des centaines de migrants exigeant  une réforme migratoire. Avez-vous peur d’être arrêtées lors des raids qui sont menés au cours des manifestations ?

Non n’avons plus peur. Mon fils n’a jamais eu peur quand il militait en tant qu’étudiant sans-papiers pour l’égalité de droits. Moi, j’ai mon statut de résidente, mais la plupart des mères n’ont pas la même chance et pourtant elles manifestent. Quand nos enfants sont sortis de l’ombre, nous sommes sortis de l’ombre avec eux. Je peux assurer qu’aujourd’hui personne n’osera porter atteinte à notre  dignité parce que nous commençons à avoir un certain poids.

Peut-on dire que votre organisation se politise ?

Non. Nous ne sommes ni formées pour faire ce que nous sommes en train de faire ni affiliées à un parti. L’association a démarré de façon spontanée et elle le reste. Nous communiquons sur Facebook, nous apprenons au fur et à mesure. Nous restons une organisation civile qui fait pression aussi bien sur les démocrates que sur les républicains. Si c’est Marco Rubio qui fait avancer les choses nous lui seront reconnaissantes, tout comme nous serons reconnaissantes vis-à-vis de Barack Obama, si c’est le cas.  Nous n’avons pas besoin de prêter allégeance à une formation politique car nous sommes en train de découvrir le pouvoir des femmes, des mères,  pour aider les migrants.