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Etats-Unis : le « nigger » d’Obama brise un tabou

Personnes se tenant la main devant le drapeau américain lors d'une marche pour l'unité le 21 juin 2015 à Charleston.
Personnes se tenant la main devant le drapeau américain lors d'une marche pour l'unité le 21 juin 2015 à Charleston.
©AP Photo/David Goldman

« Nigger », dans une interview, Barack Obama a osé prononcer le mot interdit aux Etats-Unis.  Les médias ont aussitôt censuré le passage, prouvant que le pays est encore mal à l’aise avec la question du racisme.

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Oui, les Etats-Unis souffrent encore du racisme. Et pour être percutant dans sa démonstration, Barack Obama n’a pas hésité à prononcer un mot tabou : « nigger ». Dire « nègre » en public Outre-Atlantique est effectivement très mal vu. Mais pour le premier président noir du pays « ce n’est pas à cela que l’on mesure si le racisme existe toujours ou pas ».

En employant délibérément ce mot, « nègre », dans une interview radio accordée à l’animateur-humoriste Marc Maron lundi 22 juin, Barack Obama a ainsi voulu dénoncer les divisions raciales toujours profondément ancrées au sein de la société américaine. Mais le tabou est tel aux Etats-Unis, que de nombreux médias ont décidé de censurer le mot « nigger ».

Une censure immédiate

Les télévisions et radios américaines ont purement et simplement « bipé » le passage concerné, comme ils le font régulièrement pour censurer une chanson de hip hop. En presse écrite la prudence est de mise. Par exemple, les sites d’information de CNN ou Politico préfèrent utiliser dans leurs titres « N-word », qui désigne le terme interdit (nègre). Le Washington Post concède a publier le mot dans un de ses articles, précisant au passage que c’est la première fois que Barack Obama utilise « nègre » en public, mais qu’il en a usé près de 19 fois dans sa première autobiographie.

L’information a été confirmée par le porte-parole de la Maison Blanche, Josh Earnest. Il a également précisé que le Président ne regrette pas d’avoir employé ce terme et qu’il a voulu insister sur la nécessité d’un débat en profondeur. Cette déclaration polémique de Barack Obama intervient quelques jours après la fusillade de Charleston. Mercredi 17 juin, Dylann Roof, un suprémaciste blanc, entrait dans l’église Emanuel en Caroline du Sud et tuait neuf personnes parce qu’elles étaient noires.

Le racisme, un fantôme du passé

« Les sociétés n’effacent pas complètement, du jour au lendemain, ce qui s’est passé 200 ou 300 ans plus tôt ». Dans son entretien, au ton parfois très personnel, avec Marc Maron, Barack Obama a longuement abordé cette question sensible. Il a insisté sur l’ombre pesante de l’esclavage dans un pays où la ségrégation a été abrogée en 1964 par Lyndon Johnson avec le Civil Rights Act.

« L’héritage de l’esclavage, des (lois de ségrégation raciale) Jim Crow, de la discrimination  dans presque tous les compartiments de nos vies, cela a eu un impact durable et cela fait toujours partie de notre ADN » a expliqué Barack Obama.
Depuis 1995 aux Etats-Unis, 228 personnes ont été tuées par des extrémistes blancs. L’information est rapportée par Slate.fr, qui précise que ces crimes haineux ont été commis avec une idéologie raciste ou antigouvernementale.

Dylann Roof, suspect de la tuerie de Charleston, posant avec le drapeau confédéré.
Dylann Roof, suspect de la tuerie de Charleston, posant avec le drapeau confédéré.
©Lastrhodesian.com via AP

Le drapeau confédéré, autre symbole du racisme

« Si nous arrivions à faire autant de progrès au cours des dix années à venir que nous en avons faits au cours des 50 dernières, les choses iraient beaucoup mieux. » a affirmé Barack Obama pendant l’interview. Mais les progrès à accomplir pour guérir les Etats-Unis de leur racisme latent sont encore nombreux. A commencer par un autre problème soulevé par la tuerie de Charleston, le drapeau confédéré.

Comme l’a rappelé le présentateur Jon Stewart dans l’émission « The Daily Show » du 18 juin dernier, des routes de la Caroline du Sud ont été nommées en l’honneur de généraux confédérés, « des généraux qui se sont battus pour empêcher les Noirs de conduire sur ces mêmes routes. C’est dingue ! ».

Le Président des Etats-Unis s'est voulu optimiste, affirmant que les efforts nécessaires sont  «  à la portée » des américains.

Drapeau confédéré : un symbole qui divise 



Après la fusillade de Charleston, de nombreux observateurs politiques et de la société civile ont remis en cause la présence du drapeau confédéré sur les bâtiments publics des Etats du Sud des Etats-Unis. Depuis longtemps, ce symbole fait l’objet de débats car il possède deux significations. La gouverneure de Caroline du Sud, Nikki Haley, appelle d’ailleurs à le retirer du Parlement local, parlant d’un symbole qui divise. 



Que symbolise ce drapeau ?


L’étendard comporte une croix de Saint-André bleue portant des étoiles blanches sur un fond rouge. Pour une partie de la population, ce drapeau représente encore un héritage historique et régional, 150 ans après la Guerre de Sécession (1961-1965). Selon Nikki Haley, « Les habitants de Caroline du Sud voient le drapeau comme un symbole de respect, d’intégrité et de devoir. Ils le voient aussi comme un mémorial, une manière d’honorer nos ancêtres qui ont servi leur Etat pendant une période de conflit ».



Mais pour la population afro-américaine et les mouvements antiracistes, le drapeau confédéré symbolise l’esclavagisme, les violences raciales et la suprématie blanche. Cette symbolique raciste est apparue à la fin des années 1930 quand il a été de plus en plus utilisé par le Ku Klux Klan et des partis ségrégationnistes. « Avec le temps, il est quand même devenu de moins en moins présent, a déclaré à Libération Nicole Bacharan, politologue et spécialiste des Etats-Unis. Mais c’est toujours un emblème raciste clair comme de l’eau de roche, utilisé par les groupes d’extrême droite ». 



Pourquoi cette polémique ?


Le débat resurgit alors qu’un blog semblant appartenir au tueur de Charleston a été découvert. Sur ce site internet, des dizaines de photos montrent Dylann Roof, armé, brûlant un étendard américain ou brandissant un drapeau confédéré. Dans un manifeste lisible sur ce blog, il justifie son crime par sa haine des Noirs.



Après la tuerie, des manifestations ont également eu lieu à Colombia, capitale de la Caroline du Sud, pour demander à ce que ce drapeau soit retiré car il continuait de flotter alors que tous les autres avaient été mis en berne. Sur Twitter, Barack Obama et Mitt Romney ont fait part de leur soutien. Pour le président, cité par son porte-parole, « le drapeau confédéré appartient au musée ». « C’est un symbole de la haine raciale. Retirons-le en l’honneur des victimes », a déclaré Romney. 



Une pétition nationale a été mise en place sur MoveOn.org pour demander le retrait du drapeau de tous les lieux publics. Elle a recueilli plus de 540 000 signatures.