États-Unis : le peloton d’exécution trouble plus que la peine de mort

La "chambre" du peloton d'exécution de la prison d'Etat de Draper, dans l'Utah, en 2010.
La "chambre" du peloton d'exécution de la prison d'Etat de Draper, dans l'Utah, en 2010.
AP Photo/Trent Nelson, Pool, File

Fusiller ou injecter ? Confronté à la pénurie de composants du « cocktail létal » utilisé pour la mise à mort de ses condamnés, l’État américain de l’Utah remet en service le peloton d’exécution. La controverse qui en découle est bien loin de celle sur la peine capitale elle-même, toujours populaire.

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On a frôlé le gros pépin. Face à ses difficultés de mettre à mort ses condamnés par ses moyens habituels d'injection létale, l'Utah, État du centre-ouest des États-Unis, vient de rétablir officiellement le peloton d'exécution comme méthode de substitution. Son gouverneur Gary Herbert a signé la loi l'autorisant « si les médicaments nécessaire pour l'injection létale ne peuvent pas être obtenus ». Homme politique républicain populaire (il a été élu à son poste avec 77 % des voix) et pieux – mormon, membre de l’Église des Saints des derniers jours – Gary Herbert met ainsi en lumière un paradoxe délicat d’une Amérique pourtant moderne et dotée, en la matière, d'un indéniable savoir faire : une pénurie cruelle et persistante de produits létaux et, plus généralement, sa difficulté dans la mise en œuvre de sentences de mort par ailleurs très généreusement distribuées.

Modernisation

Utilisée pour la première fois au Texas en 1982, l'injection létale a rapidement rencontré un vif succès aux États-Unis, apparaissant comme plus efficace, propre et visuellement appropriée que les modes jusqu'alors en vigueur mais un peu désuètes de chambre à gaz et chaise électrique. 1200 exécutions de ce type y ont ainsi été réalisées à la satisfaction des autorités et d'une majorité d’honnêtes Américains. Les méthodes se sont affinées au fil des ans, donnant une nouvelle fois du sens au mot « progrès ».

Salle d'exécution dans l'Okhlahoma
Salle d'exécution dans l'Okhlahoma
AP

Le condamné, naguère attaché à une table, l'est désormais à un fauteuil inclinable rappelant celui du dentiste. C'est beaucoup plus agréable pour lui mais aussi pour le personnel chargé de la mise à mort : un ou plusieurs techniciens soigneusement formés pour l'insertion des cathéters. D'autres, dissimulés par des miroirs sans tain, sont chargé de l'injection proprement dite.

Elle est composée généralement de trois produits : un barbiturique anesthésiant nommé thiopental sodique, du curare destiné à limiter les soubresauts et du chlorure de potassium provoquant l’arrêt cardiaque fatal. Celui-ci survient en principe au bout de sept minutes. Face à l’inflation des condamnations, certains États tentent d'automatiser la procédure, avec un succès mitigé.

Dérangements

Fort minoritaires mais actifs, des esprits chagrins rétifs à la peine de mort plaident alors, sans la remettre vainement en cause, que la triple injection - celle de curare, surtout - cause une souffrance inutile et qu'elle peut donc contrevenir à la constitution américaine. Après un long périple juridique, ils sont finalement déboutés en 2008 par la Cour suprême, qui juge que le risque d'une grande douleur ne rend pas plus la chose inconstitutionnelle que celui … d'exécuter un innocent. Les supplices peuvent donc se poursuivre dans la sérénité. Un autre événement, pourtant, un peu surréaliste, va causer à la fête un trouble pire que les interventions abolitionnistes : la pénurie de poison.

Les autorités pénitentiaires, jusqu'en 2010, peuvent compter pour la fourniture du précieux thiopental sodique sur la production du laboratoire américain Hospira. Celui-ci, pourtant, répondant à des considérations industrielles plus que morales, cesse ses livraisons en 2011. L’administration s’adresse alors à des laboratoires européens mais ces derniers, par déontologie, refusent les commandes, l'Union européenne abolitionniste interdisant par ailleurs explicitement ce type d'exportation. Un peu perdues, des prisons américaines vont alors directement faire leur marché de produits létaux où elles peuvent et concoctent elles-mêmes des mélanges incertains, administrés souvent désormais par injection unique.

Le 29 avril 2014, l'État de l’Oklahoma (centre des États-Unis) se livre après une mauvaise application du fameux cocktail à une stupéfiante - et retentissante - séance de mise à mort dans la torture, cette dernière survenant après trois quarts d'heures de souffrances et de suffocations.

Joseph Wood
Joseph Wood
AP

Quelques mois plus tard, l’agonie dans l’Arizona (plus à l'ouest) du condamné Joseph Wood dure, elle, près de deux heures. Le porte-parole du procureur peut qualifier ses râles de simples « ronflements », ces boucheries répétées ont un effet fâcheux sur la popularité en Amérique de la peine capitale, qui va connaître alors un certain ralentissement dans son application, voire sa remise en cause dans certains États. Selon le rapport annuel du Centre d'information sur la peine de mort (DPIC), 39 personnes sont exécutées en 2013 aux États-Unis, contre 43 en 2012 et 98 en 1999, année record.

Alternatives

Les procédures sont pourtant le plus souvent seulement suspendues et 3000 condamnés (six fois plus qu’à la fin des années 60) demeurent dans les couloirs de la mort, pour l’embarras des autorités « Nous regrettons que qui que ce soit commette un crime haineux qui mérite la peine de mort, et nous préférons utiliser la méthode de l’injection létale quand une telle peine est prononcée, plaide Marty Carpenter, porte-parole du Gouverneur de l’Utah. Cependant, quand un jury prend la décision et qu’un juge signe un ordre de peine de mort, l’exécutif est obligé d’aller dans le sens de cette décision».

C'est ainsi que l’offre est amenée à s’élargir. Huit États proposent désormais (ou à nouveau) la chaise électrique comme solution de rechange, comme la Floride, quatre la chambre à gaz, comme l'Arizona. Trois optent pour la pendaison, à l'instar de l'Etat de Washington, dans le nord-ouest. L’Utah, lui revient au peloton d’exécution par balles, qu’il n’a en réalité jamais abandonné, celui-ci restant au choix du condamné. Dernier fusillé : Ronnie Gardner, le 17 juin 2010.

Largement éprouvée, la formule de mise à mort est qualifiée d’ « un peu repoussante » par le religieux gouverneur Herbert mais non par le sénateur du Wyoming Bruce Burns, rencontré par France 2.

Le sénateur du Wyoming Bruce Burns interviewé par France 2




Dans cette fin de rêve, le prisonnier est encagoulé et attaché à une chaise avec des sangles à la taille et la tête. Son siège est entouré de sacs de sable pour absorber le sang qui gicle et éviter que les balles ne ricochent. L'emplacement du cœur est marqué par une cible en tissu. Cinq tireurs, dont un seul tire à blanc, ouvrent le feu à travers des fentes d'un mur de toile. Le peloton est constitué de policiers volontaires, qui n’ont jamais manqué.

Polémique

Ce retour aux traditions fait pourtant polémique, soulignant une timide évolution de l’opinion américaine. Quoique encore largement dominante (60 % en sa faveur contre 35 %), son adhésion à la peine capitale connaît aujourd’hui un très relatif recul. Les termes du débat sont cependant le plus souvent fort différents de ceux qui ont marqué le continent européen. Sa remise en cause, dans ce dernier, y a surtout revêtu une connotation de principe, assez indépendante de l’utilité alléguée de la peine de mort ou de ses dérives éventuelles.

Exécution des "chauffeurs de la Drôme" 22 septembre 1909.<br />
Exécution des "chauffeurs de la Drôme" 22 septembre 1909.
© Musée national des prisons

Si elle n’a triomphé en France qu’en 1981 – contre l’opinion du moment, par l’audace politique d’un François Mitterrand tout juste élu et l’obstination de son ministre de la justice Robert Badinter -, la cause abolitionniste y a été portée dès le XVIIIème siècle  - notamment dans la Révolution française par … Robespierre - et plus encore, au siècle suivant, en particulier par l’inlassable combat d’un Victor Hugo populaire sinon écouté. Durant plus d'un demi-siècle, celui-ci y dénonce de sa forte voix «un meurtre judiciaire » non seulement barbare mais illégitime, contraire aux valeur humaines essentielles, et considére en leur nom la rédemption d’un homme toujours possible.

Bien loin de ces questionnements, la controverse américaine, elle, reste mineure - peu de monde s'intéresse au sujet -et centrée sur l’efficacité de la peine capitale, son coût, les conditions de sa mise en œuvre ou ses éventuels errements. Sa légitimité ultime ne faisant au fond pas vraiment débat dans l’opinion, les abolitionnistes se sont eux-même surtout placés aux États-Unis sur un terrain juridique et pratique, dénonçant la cruauté des méthodes,  les inégalités raciales dans son emploi voire le nombre stupéfiant d’erreurs judiciaires, aujourd’hui souvent confirmé par des recherches d’ADN postérieures aux exécutions. Ils ont ainsi marqué des points, mais moins par refus intrinsèque de la peine de mort que par rejet croissant du spectacle problématique que donne son application, allié au fait qu’elle a tout de même frappé depuis 1973… 151 innocents aujourd’hui avérés.

Cette horreur même ne scandalise que faiblement une société globalement bien plus favorable à la répression qu’inquiète de ses excès, qui juge tout naturel que soit incarcérée … 2,3 millions de ses citoyens, 1 % de sa population. Un taux dix fois supérieur à celui qui prévaut en Europe, d’avantage marquée par un vieil adage d’origine … anglo-saxonne et demeuré référence sinon appliqué (1): « mieux vaut dix coupables en liberté qu’un innocent en prison ».

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(1) Phrase exacte du juriste britannique William Blackstone (1723-1780) : « better that ten guilty persons escape than that one innocent suffer ». Littéralement : « mieux vaut dix coupables dans la nature qu’un innocent qui souffre ».