Info

Etats-Unis : Lessig, le père des creative commons se lance dans la présidentielle

Le professeur de droit Lawrence Lessig, candidat à la primaire démocrate, lors d'une convention du parti dans le New Hampshire, le 19 septembre 2015 (AP Photo/Jim Cole)

Le financement participatif pour la campagne électorale de Lawrence Lessig a atteint 1 million de dollars, ce qui lui permet de se lancer dans la course à la primaire démocrate. Le professeur de droit, spécialiste de la propriété intellectuelle et créateur des licences creative commons, est un candidat atypique, "chouchou d'Internet".
Présentation de celui qui veut "réparer la démocratie" en modifiant le système de financement politique de son pays… et démissionnerait s'il était élu président.

dans

Lawrence Lessig n'est pas connu du grand public, tout en étant une icône des geeks, ces passionnés de technologie et d'Internet. Ce spécialiste du droit d’auteur et du droit des nouvelles technologies est un pionnier du web qui a adapté les formes juridiques de propriété intellectuelle aux biens dématerialisés du réseau mondial. Les licences creative commons (CC), désormais largement utilisées sur la toile, sont la création de Lawrence Lessig aidé à l'époque — en 2001 — par un très jeune activiste-hacker : Aaron Swartz (lire notre article : "L'enfant d'Internet : Aaron Swartz, mort d'avoir voulu propager le savoir").

Lessig milite pour le partage des œuvres diffusées sur Internet, pour une sortie de la propriété intellectuelle de droit d'auteur (copyright) telle qu'on la connaît et veut promouvoir les biens communs, cette "solution alternative légale pour les personnes souhaitant libérer leurs œuvres des droits de propriété intellectuelle standards de leur pays." Partager avec le plus grand nombre, les découvertes, les inventions, créations ne peut qu'enrichir l'ensemble des individus, que ce soient ceux qui en sont à l'origine, ou ceux qui les font circuler, les améliorent, selon Lessig.

Je veux me présenter pour un mandat qui apporterait le changement fondamental dont notre démocratie à désespérément besoin L. Lessig

Universitaire, diplômé en management, en économie, en philosophie et en droit, Lawrence Lessig semble décidé à mettre un coup de pied dans la fourmilière politique américaine. Ses chances d'être élu sont aussi minces que celles de voir un jour la majorité des brevets industriels être remplacés par des licences de propriété intellectuelles en CC, mais Lawrence Lessig ne se lance pas dans la course présidentielle pour être élu. Ce qui en fait un candidat atypique, mais passionnant.

Lessig veut "hacker" la présidentielle

Ce candidat sans-le-sou a fanfaronné en août 2015  sur le net, qu'avec un financement participatif — pour payer sa campagne à la présidentielle — atteignant 1 million de dollars, il se lancerait dans la course à la Maison Blanche au sein du camp Démocrate. Le montant est bien entendu ridicule comparé à celui de ses compétiteurs, qu'ils soient de son camp ou du camp adverse. Mais comme souvent avec le système du Crowd funding (financement participatif), les résultats ne se sont pas fait attendre, et la somme a été réunie dans les temps impartis. Lawrence Lessig est donc désormais en lice.

(Le tweet de Lessig quand le montant de 1 million de dollars a été atteint, le 6 septembre : "Nous l'avons fait ! Merci à tous pour votre soutien, maintenant réparons la démocratie et dégageons l'argent")

Mais que propose, exactement ce candidat qui n'apparaît même pas encore dans les intentions de vote ?

Lawrence Lessig a bénéficié du soutien d'un poids lourd d'Internet — lors de l'annonce de sa candidature— particulièrement lorsqu'il est question de libertés numériques : Jimmy Wales, le co-fondateur de Wikipedia. Ce dernier a annoncé vouloir "aider Larry Lessing à hacker l'élection présidentielle". Le verbe "hacker" n'est pas choisi par hasard, puisqu'il symbolise la culture des origines du réseau mondial — celle des hackers — basée sur l'échange et la partage, l'amélioration collective, dont le système informatique GNU/Linux en est la parfaite démonstration : 90% des serveurs Internet sont équipés de ce système open-source et sous licence libre.

Lessig a effectivement une idée particulière de sa participation à la course à la Maison Blanche, puisqu'il a déjà annoncé ses intentions, qui n'ont strictement rien à voir avec celles de ses concurrents. Son objectif, en "hackant" l'élection présidentielle, n'est pas d'avoir le pouvoir pour gouverner, dit-il, mais de modifier le système politique. Puis de démissionner !

Réformer le financement du système politique

Donnez-nous un gouvernement libéré du pouvoir de l’argent, donnez nous un Congrès libre de conduire et de diriger L. Lessig, le 11 août 2015, lors du lancement de sa candidature

Lawrence Lessig a basculé, en 2007, de la seule défense de la propriété intellectuelle (celle qui protège les auteurs mais optimise le partage de leurs œuvres) à la lutte contre l'influence de l'argent sur la politique américaine. Ce nouveau cheval de bataille du spécialiste du droit, se résume à un constat : le financement des campagnes électorales, puis de la vie politique, par de riches particuliers et des entreprises est une forme de corruption qui détourne la démocratie de son sens initial.


Pour Lessig — qui sillonne le pays depuis des années sur ce sujet, dont il est devenu un spécialiste — les élus du Congrès américain passent  "30 à 70 % de leur temps à lever de l’argent". L'universitaire dénonce l'impossibilité d'un changement notable de politique aux Etats-Unis pour régler les grands problèmes, comme ceux du chômage, des guerres extérieures, du déficit, de l'environnement, des inégalités, parce que d'après lui, "Le système est truqué. Aucun changement notable n’interviendra avant qu’il ne soit corrigé".

Le poids des acteurs économiques sur les décisions du Congrès serait tel pour Lawrence Lessig, qu'il faudrait réformer entièrement le système de financement de la vie politique. Les propositions du président de la Fondation Creative Commons sont simples : instaurer le seul financement public, en petites fractions permettant aux citoyens de contribuer de façon plus équilibrée et égalitaire. Pour Lawrence Lessig, arrêter le financement politique par des groupes d'intérêts et d'influence est une condition centrale pour que la démocratie américaine retrouve un second souffle, et le candidat d'annoncer que s'il était élu, une fois cette réforme effectuée, il démissionnerait pour laisser le vice-président diriger le pays.

Un candidat militant et déterminé

Le texte expliquant sa participation à la primaire démocrate pour la présidentielle de 2016, sur son site, définit bien le personne qu'est Lessig :

"I want to run to build a mandate for the fundamental change that our democracy desperately needs. Once that is passed, I would resign, and the elected Vice President would become President."

"Je veux me présenter pour un mandat qui apporterait le changement fondamental dont notre démocratie a désespérément besoin. Une fois ce changement effectué, je démissionnerais, et le Vice président élu deviendrait président"

Ce principe est appelé par Lessig "le président référendaire", et son clip de campagne s'appuie dessus. L'idée est simple : une fois élu, le président applique les changements qu'il a annoncés, et s'en va : le peuple a voté pour une idée avant un homme, et puisqu'elle est appliquée, il n'y a plus besoin de l'homme…

Clip de campagne de Lawrence Lessig
L'engagement de Lessig dans cette voie pour "réparer la démocratie américaine" — et non pour la changer — est au centre du discours de ce candidat atypique, tout comme son militantisme, son engagement pour redonner du pouvoir aux citoyens. Cette unique préoccupation est contenue dans son appel pour le financement de sa campagne :

"Nous avons besoin d’une campagne-référendum, un référendum qui exprime clairement le mandat : mettez fin à ces inégalités et à cette corruption, donnez-nous un gouvernement libéré du pouvoir de l’argent, donnez nous un Congrès libre de conduire et de diriger. Voici donc l’idée que nous allons tester : celle d’un “Président-référendum”. Un candidat qui se présente à la présidence avec une seule promesse : que s’il est élu, il servira aussi longtemps qu’il faudra, mais seulement aussi longtemps qu’il faudra, pour faire passer les lois nécessaires pour parvenir, enfin, à l’égalité des citoyens."

Lawrence Lessig est rentré en campagne contre Hillary Clinton avec un million de dollars,  alors que cette dernière a déjà engrangé 46 millions de dollars, dont 19 millions dépensés ces trois derniers mois. Si les chances de Lessig de gagner contre l'ex-première dame des États-Unis sont proches du néant, ce n'est pas simplement par son manque de notoriété publique, ou son engagement particulier, mais aussi — et surtout — par l'argent que les autres candidats dépensent pour être médiatisés et se faire entendre. Lessig est une voix nouvelle et dissonante dans la campagne américaine, intéressante à plusieurs titres, mais il n'est pas certain qu'elle se fasse entendre suffisamment pour changer la donne.

Le système politique américain peut-il être guéri ? Lessig le pense, mais si l'argent est vraiment le seul facteur de réussite politique, rien n'indique que la primaire démocrate ne soit différente en 2016 de celle de 2012, et que Lawrence Lessig ne dépasse le stade d'un candidat militant, invisible ou presque, dans la grande arène de la présidentielle américaine. Une pétition a d'ailleurs été lancée pour permettre au candidat Lessig de débattre contre les autres candidats, puisqu'il n'a toujours pas été invité à pouvoir le faire— comme les autres prétendants — par le Comité national démocrate …