Etats-Unis : comment expliquer les meurtres racistes par des policiers ?

Une manifestante sous la pluie à Ferguson, dimanche soir, après les marches en hommage à Michael Brown, mort il y a un an. (AP Photo/Jeff Roberson)

La société américaine est-elle de plus en plus raciste ou les assassinats commis par des policiers sont-ils liés à un contexte propre au système policier et judiciaire américain ? Eclairage de François Durpaire, spécialiste des Etats-Unis et maître de conférences à l’Université de Cergy-Pontoise.

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Aux Etats-Unis, les afro-américains tombent en bien plus grand nombre sous les balles de la police que le reste de la population, et 16%  des citoyens "noirs de peau" qui meurent tués par des agents de police blancs sont non-armés. Ils sont tués dans le dos, ou succombent à des coups et blessures.

Le plus souvent, les policiers à l'origine des ces meurtres ne rendent pas compte de leurs actes à la justice. L'invocation de la légitime défense les protège, même lorsqu'il est démontré par des vidéos qu'ils commettent des crimes racistes. Au lendemain de la commémoration de la mort de Michael Brown, un jeune afro-américain tué par un policier blanc le 9 août 2014 à Ferguson, les "meurtres commis dans l'exercice de la fonction" font débat.

L'Amérique est une société qui s'est construite sur l'inégalité, sur l'esclavage et la ségrégation.
François Durpaire

Le phénomène n'est pas récent, mais il a pris une dimension médiatique importante après les émeutes de Ferguson, accentuée par d'autres crimes policiers sur de jeunes noirs américains désarmés : la classe politique américaine ne peut plus rester sourde à ce qui est devenu un véritable problème de société. TV5Monde a demandé au spécialiste des Etats-Unis et maître de conférences à l’Université de Cergy Pontoise, François Durpaire, son analyse sur ce sujet. Entretien.

Peut-on dire que la société américaine est plus raciste, envers la communauté noire, aujourd’hui qu’il y a 20 ans ?

François Durpaire
François Durpaire : On ne peut pas dire que l'Amérique d'aujourd'hui est plus raciste qu'il y a 20 ou 30 ans. On l'oublie souvent, mais il a fallu attendre 1968 pour que les mariages entre blanc et noirs soient autorisés. En 1992, il y a eu les émeutes de Los Angeles, après le passage à tabac — filmé — de Rodney King, et utiliser ce même terme d'émeutes aujourd'hui, me semble un peu imprudent.

A Los Angeles en 1992, il  y a eu des milliers de blessés, plus d'une cinquantaine de morts et un milliard de dollars de dégâts. On ne peut donc pas dire que les tensions raciales dans les années 1990 étaient moindres qu'aujourd'hui. Mais on ne peut pas dire non plus que tout va bien, comme à l'époque de l'élection d'Obama, qui était une sorte "d'état de grâce post-racial"… sans lendemain. L'Amérique a changé, mais tout n'a pas changé. L'Amérique est une société qui s'est construite sur l'inégalité, sur l'esclavage, la ségrégation.

Des policiers noirs ont témoigné, lorsqu’ils étaient en civil, de la crainte qu’ils éprouvaient à l’encontre de leurs collègues blancs. Sur les 25 qui ont été interrogés, 24 ont affirmé avoir été la cible de profilage racial. Ces abus et ces préjugés sont-ils propres aux forces de l’ordre américaines, ou concernent-ils la « société des blancs » dans son ensemble ?

F.D : Il n'y a pas le même rapport à la société chez les noirs que chez les blancs. Les blancs estiment que la question de la race — très majoritairement — est un peu derrière nous. Et pour cause : le président est noir, la ministre de la Justice est noire, celle d'avant était noire elle aussi, donc on s'appuie sur ce qui a évolué
pour dire : "la société n'est plus raciste, qu'est-ce que vous racontez, mes enfants n'ont pas plus de difficulté ou de facilité pour rentrer à l'université, etc". C'est une sorte de déni de la question raciale. Chez les noirs on s'appuie au contraire sur le fait que "cette société reste une société raciste".

L'exemple d'il y a 10 ans avec l'ouragan Katrina est assez parlant : on a constaté qu'au même niveau social, les noirs n'ont pas pu quitter la ville autant que les blancs, parce que les noirs ont moins d'automobiles que les blancs. Ce n'était donc pas qu'une question sociale, mais aussi une question raciale. Les blancs pauvres ont pu quitter la ville, les noirs pauvres n'ont pas pu. Les chiffres des personnes non armées tuées par la police , depuis le début de l'année, parlent d'eux-mêmes : il y a 7 fois plus de risques d'être tué par la police quand on est un homme noir non armé que lorsqu'on est un homme blanc non armé.

Theodore Briseno, l'un des officiers de police, justifiant sa participation au tabassage de Rodney King, lors du procès à Simi Valley, le 3 avril 1992.

Il faut bien voir que la criminalité des noirs a baissé depuis 20 ans, mais que ce sont des hommes non armés qui ont été tués pour des infractions mineures, ou pas d'infraction du tout. Si on est blanc, on n'est pas forcément interpellé, et si on est attrapé par la police, ça ne se termine pas forcément par une balle dans la tête. Ce n'est pas quelque chose de nouveau pour autant, mais c'est une réalité mise en lumière depuis peu, particulièrement avec les réseaux sociaux. Une sorte de "droits civiques 2.0" a commencé à se créer, avec par exemple des vidéos qui sont visionnées des millions de fois.

Les policiers qui tuent de jeunes gens noirs désarmés ne semblent ni inquiets ni vraiment inquiétés : pourquoi ? Une impunité habituelle de la justice ? Une habitude culturelle bien ancrée ?

F.D : La situation est complexe. Le problème, c'est que sur l'ensemble des 585 personnes tuées depuis le début de l'année, 80% d'entre elles étaient armées. Quand les policiers arrivent pour une dispute, ils ne frappent pas à la porte. Ils la défoncent, parce que Mr ou Madame Smith peut avoir un pistolet et tirer. Plus d'un tiers des Américains a un pistolet dans sa boite à gants. Il faut absolument une formation des policiers sur les personnes non armées. Quant aux institutions, comme l'institution judiciaire, elles ne sont pas moins raciales que le reste. On voit bien que quand un jury est composé majoritairement de blancs, les verdicts ne sont pas les mêmes que quand il est plus mixte. L'institution judiciaire est le produit de cette société inégalitaire.

Ces derniers mois, les choses ont commencé à bouger : les policiers sont démis de leurs fonctions assez rapidement s'il y a un mort, et les équipements vidéos des forces de police deviennent obligatoires. Il n'y a que 30% des noirs qui ont confiance dans la police, c'est très très peu, et seulement 45% des blancs, ce qui est faible, là aussi. Mais les noirs ont — en plus — peur de cette police. J'ai une histoire qui m'a été racontée il y a peu par un ami qui est évêque (protestant, ndlr) à Washington, et qui s'est fait arrêter avec son épouse par la police. Ca s'est très mal passé et ils ont eu très peur. Ils ont décidé que, maintenant, quand il y a un souci, ils ferment les portes et appellent les urgences, comme ça les urgences arrivent avant la police !

Qu’est-ce que la société américaine pourrait faire pour empêcher cette escalade de « morts raciales » engendrée par les forces de l’ordre ?

Les trois axes principaux sont : la transparence, avec des données fédérales pour mieux comprendre le phénomène ; la formation, notamment en matière de préjugés, parce que c'est la peur, des deux côtés, qui crée ces situations ; et puis la sanction, bien entendu. Il faut que les policier intègrent le sens de leurs responsabilités, qu'il n'y ait pas d'impunité. Après, il y a des choses difficiles à changer. Avec une Amérique surarmée, quand on a autant de tués par la police, il y a aussi nécessairement, dans ces tués, des personnes qui ne constituent pas une menace, et n'auraient jamais dû mourir.