Etudiants, chômeurs, serveuse... Les indignés de Wall Street témoignent

Depuis le 17 septembre, à New York, des manifestants campent en plein coeur du quartier de la finance pour dénoncer le pouvoir des banquiers. Ce sont les activistes du collectif Occupons Wall Street.

Au début, ces indignés américains n'étaient qu'une poignée à squatter la place John Zuccotti qu'ils ont rebaptisée place de la Liberté en référence à la célèbre place Tahrir au Caire. Aujourd'hui, avec l'appui des réseaux sociaux, ils parviennent à organiser des manifestations rassemblant des milliers de personnes et ont même fait des émules à Boston, Chicago, Salt Lake City et Washington.  

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Depuis le début de la mobilisation, ils n'ont jamais été aussi nombreux. Mercredi 5 octobre, entre 5000 (source policière) et 12000 (source syndicale) indignés ont défilé dans le quartier de Wall Street à New York, poumon de la finance américaine. Scandant « Mettez fin aux guerres, taxer les riche » , « sauvons le rêve américain ». Rencontres.

Eric, chômeur longue durée

Eric, 25 ans, est originaire du New Jersey. Il est au chômage depuis longtemps. « Si cela continue, je vais devoir m’engager dans les Forces aériennes, dit-il, parce que je veux pouvoir fonder une famille et avoir une maison. » Il a été informé du mouvement Occupons Wall Street par Internet et a réagi aussitôt en se disant :  « J’y vais ».

Depuis, il reste sur la Place de la Liberté. Cette place entre Broadway et Ground Zero avait été rebaptisée Place John Zucotti d'après un homme de Wallstreet et politicien local, prétendu « sauveur » de la ville au moment de la crise. Depuis le 17 septembre les squatteurs indignés ont rendu son appellation d'origine à la place, « Liberty Plaza ».

Eric incite les passants à se joindre au mouvement. Un de ses arguments :  « Le gouvernement nourrit les riches et ne donne plus de bons alimentaires aux pauvres. »

Mikell, serveuse

Mikell, 25 ans, est originaire d'Orlando en Floride. Elle travaille pour Starbucks dans Manhattan. « Pour 9,50 dollar l'heure plus les pourboires », précise-t-elle. La semaine dernière, des manifestants d'Occupons Wall Street sont passés devant son lieu de travail, ce qui l'a décidé à y participer.

Depuis elle sort de son travail pour se rendre à Liberty Plaza au lieu de passer la nuit chez elle à Brooklyn. Elle a grandi avec les récits des mouvements pour les droits de l'Homme des années 60. Elle-même est un membre actif du mouvement gay et lesbian. « Wall Street est responsable du cataclysme du buisness des hypothèques et de la perte de millions de postes de travail », dit-elle. Mikell veut rester sur Liberty Plaza jusqu'à ce que les dirigeants de Wall Street comparaissent devant un tribunal.

Les lycéens Emilio et Johanna

Emilio et Johanna sont tous les deux des New-Yorkais de 19 ans. Il travaille à temps partiel et elle va à l'école. Emilio a rejoint depuis deux semaines déjà la Place Liberté. « J'aime les gens ici. L'esprit de communauté. Et l'absence de chefs trop directifs », dit-il. Johanna se définit comme une « couches rouges pour bébés ». Elle était bébé avec ses parents dans les manifestations contre la première guerre en Irak (1990). Puis elle était encore avec eux pour protester contre la guerre suivante de 2003. Samedi dernier, son père était parmi les manifestants du pont de Brooklyn, qui ont été complètement cernés par la police et dont plus de 700 ont été arrêtés. « Le capitalisme, c’est le pouvoir de très peu sur beaucoup d'autres. C’est le régime des privilégiés », résume Johanna.

Rafael, le latino-américaniste

Pendant la semaine, Rafael Gomez, 32 ans, poursuit ses études sur l'Amérique latine à Albany au nord de l'Etat de New York où vivent sa femme et ses deux enfants d'un an et de trois ans et demi. Comme le père de Johanna, il a été un des 700 arrêtés de Brooklyn Bridge. « La structure politique de ce pays est cassée, analyse-t-il, un pourcent de la population tient tout le pouvoir, les autres s'inquiètent de leur éducation, de leurs jobs, de leurs maisons, de leurs retraites.»

Rafael s'inquiète surtout de l'avenir de ses enfants: « Quand il n'y aura plus d'éducation publique, quand nous leur transférerons la facture de l'assainissement des banques.» Le président Obama est pour lui « une partie petite des problèmes ». L'année prochaine, il ne votera plus pour lui. La liste de ses déceptions est longue: « la politique étrangère, la poursuite des guerres, les bombardements par engins téléguidées, Guantánamo, l'équipe de conseillers économiques qu'Obama a recruté à Wallstreet...»

Myra, mère de famille

Myra Oppy, 32 ans, est venue en voiture du Nebraska en compagnie de trois amis pour pouvoir passer une semaine sur la place. 21 heures de trajet. « Je suis née pauvre, et vraisemblablement je mourrai pauvre, confie-t-elle. Je m'en fiche pour moi, mais je ne m'en fiche pas pour mes quatre enfants. »

Pendant dix années, Myra a travaillé dans le télé-marketing. Maintenant elle est étudiante en droit. Une fois les études terminées elle aura accumulé une montagne de dettes de 70 000 dollars. Au Nebraska, elle s'active dans la coalition Cannabis. Son but le plus important : « En finir avec le lobbying des entreprises en politique et arrêter la guerre de la drogue. »


Victoria, étudiante aux beaux-arts

L'étudiante des beaux arts:Victoria Sobel, 21 ans, a grandi dans le Maryland. Elle étudie les beaux arts à New York. Sa mère vient du Pérou, son père de Russie. « Les deux ont travaillé dur, mais il ne savent pas de quoi il vivront à la retraite », confie-t-elle. Ses parents ont vu à la télé que Victoria faisait partie des squatteurs. Ils l'ont vue quand, une semaine après le début de l'occupation de la place, la police de New York a organisé la première arrestation de masse : 80 personnes interpellées.

Victoria est membre de la commission des finances des squatteurs. Des donations viennent de partout dans le monde, par Facebook, Internet, La Poste. Parfois, les donnateurs écrivent : « Je regrette de ne pas pouvoir venir. Continuez! Bravo ! » Victoria considère que l'enjeu dépasse les Etats-Unis : « Nous nous trouvons dans un dialogue global.»

Chris, soudeur

Chris Grohs, 29 ans, a fait deux guerres : l'Afghanistan et l'Irak. Il dit aujourd'hui: « nous n'avions pas le droit d'envahir l'Irak, les armes de destruction massive n'ont jamais existé. » Son opinion sur l'Afghanistan est « moins tranchée ». Mais il trouve « évident » que les guerres ont d'abord servit « à enrichir les fabricants d'armement et l'industrie du pétrole ».

Chris a rejoint les squatteurs le week-end « pour protester contre les injustices et contre le pouvoir de la richesse. » Pendant la semaine, il travaille comme soudeur dans l'industrie du métal du Connecticut. En politique, il cherche une « troisième voie par l'autogérence des travailleurs et les coopératives ». Idéologiquement il se sent « plus proche de Bakunin [révolutionnaire russe anarcho-collectiviste] que de Marx ». L'année prochaine, il sera candidat des Démocrates dans une élection locale à Stafford Springs dans le Connecticut.  

Kyle, étudiant en électronique

Kyle Kneitinger, 22 ans, participe au squatt depuis le premier jour. « Les lobby ont trop d'influence dans ce pays, affirme-t-il, cela empêche la démocratie. » Deux arrestations lui ont valu deux convocations au tribunal, l'une pour « obstruction à l'administration », l'autre (de Brooklyn-Bridge) pour « gêne à la circulation ». Il n'en démord pas: « Je pense que nous faisons ce qu'il faut faire. »

Kyle fait ses études d'ingénieur en électronique à Buffalo. Son travail dans un magasin lui rapporte 7,50 dollar l'heure. Il profite d'une caisse maladie uniquement parce que son père travaille pour une assurance. L'année prochaine, quand il aura terminé sa formation, il aura 30 000 dollars de dettes auprès d'une banque. « Comparé à la majorité des étudiants c'est peu », relativise Kyle qui malgré tout s'inquiète pour son avenir. « Seul, je me débrouillerai,mais dans ces circonstances j'aurais peur de mettre des enfants au monde. Personne ne devrait avoir de telles angoisses financières.»

Kyle ne sait pas d'où est venue l'idée d'Occupons Wall Street à l'origine. Mais il adore qu'il y a tant de vues différentes et contradictoires parmi les participants. C'est « merveilleux ». De même que, lors des assemblées générales quotidiennes, chacun puisse dire son opinion. « L'enjeu n'est pas seulement l'Amérique, mais le monde entier. »



Bre, étudiante en sciences politiques

Bre est originaire du Colorado. Elle est étudiante en sciences politiques dans le Massachusetts. Elle avait envisagé de travailler en politique étrangère, mais depuis qu'elle participe au mouvement Occupons Wall Street et qu'elle subit la diffamation des squatteurs par la chaîne Fox News et le long silence de beaucoup d'autres média, elle pense à devenir journaliste.

« Pour parler des choses importantes.» Parce que le système financier n'est guidé que par la croissance et le profit « les structures sociales se sont vidées, dit Bre, chaque individu se bat pour soi, tout le monde est individualisé dans la lutte. »

Depuis les années 80, ce système est devenu de plus en plus extrême.  « Parce que cela ne peut pas continuer comme ça », elle vit sur Liberty Plaza depuis la deuxième semaine du mouvement. « Nous montrons qu'aux Etats-Unis, l'humanisme existe », dit celle qui a 21 ans. Bre fait partie de la commission sanitaire. Le plus souvent ils ont a s'occuper d'ampoules au pieds, au mains: les conséquences de marcher, de tambouriner...

Les Indignés : notre dossier


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Quotidien allemand et cousin de Libération en France, le Tageszeitung titrait, mercredi 5 octobre, "Le rêve américain".