Europe : l’immigration roumaine et bulgare agite l’UE

Frontière roumaine en 2011 / photo AFP
Frontière roumaine en 2011 / photo AFP

Roumains et Bulgares peuvent désormais travailler librement dans n’importe quel pays européen depuis le 1er janvier. Cette information a déchaîné les critiques des médias et alimenté les discours politiques européens sur un afflux potentiel de travailleurs de ces deux pays en Europe de l’Ouest. Fantasmes ou réels mouvements de populations à prévoir ? Éclairage.

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Ils sont patients. Les citoyens roumains et bulgares ont attendu longtemps leur entrée dans l’Union européenne, effective en 2007. Depuis cette date, ils peuvent voyager,  résider et travailler librement dans tous les pays membres. Partout, sauf dans neuf d’entre eux qui ont imposé aux citoyens roumains et bulgares des restrictions d’accès à leur marché du travail jusqu’au 31 décembre 2013 : Allemagne, Autriche, Belgique, France, Luxembourg, Malte, Pays-Bas, Royaume-Uni, Espagne (seulement pour les Roumains). En France, par exemple, les Roumains et les Bulgares n’avaient accès qu'à 150 métiers contre près de 290 aujourd'hui. Désormais, ils peuvent exercer une activité professionnelle dans tous les pays membres de l'UE sans devoir demander un permis de travail (voir encadré).

Un changement, certes, mais d’une ampleur toute raisonnable, comme le souligne Cristian Dan Preda, député européen roumain du Parti Populaire Européen (démocrate, chrétien) : « On ne passe pas non plus d’une situation d’interdit total à une liberté absolue. C’est tout le contraire, souligne-t-il. Pour nous, cela ne représente pas une différence trop grande par rapport à ce qui avait cours avant. »

Cette levée de restrictions leur permet d’accéder plus facilement à un plus grand nombre d’emplois hors de leurs frontières. Mais Roumains et Bulgares ne se déplaceront pas plus facilement sans présentation de papiers d’identité dans l’espace Schengen, qu’ils n’ont pas encore rejoints (lire encadré). Un amalgame est souvent fait entre leur accès au travail et la circulation sans contrôle.

Campagne lancée sur The Guardian / DR
Campagne lancée sur The Guardian / DR
Précautions

Selon la Commission européenne, plus de 3 millions de Bulgares et de Roumains vivent aujourd’hui dans les États membres et « ce chiffre ne devrait pas beaucoup augmenter », déclarait le 1er janvier 2014 dans un communiqué László Andor, commissaire européen à l’Emploi, aux Affaires sociales et à l’Inclusion. Il se veut rassurant quant aux flux migratoires, une fois les restrictions levées. « En période de crise, les citoyens européens qui choisissent la mobilité sont souvent pris pour cibles et accusés de prendre la place des travailleurs du pays ou, a contrario, de ne pas travailler du tout et de vivre de la fraude aux allocations sociales, souligne László Andor. En réalité, (...) les travailleurs mobiles viennent en complément des travailleurs nationaux et permettent de remédier à des différentiels de compétences et des pénuries de main-d’œuvre – en d’autres termes, ils ne prennent pas la place des travailleurs du pays d’accueil. »

Ses propos sonnent comme un appel à la modération, et une réponse aux campagnes aux tons xénophobes qui ont fleuri, notamment en Angleterre. Ainsi, le Daily Express a-t-il lancé une pétition demandant aux autorités britanniques de maintenir des contrôles très stricts des immigrants de l’Union européenne. En janvier 2013, le quotidien The Telegraph avançait que plusieurs ministères anglais envisageaient des campagnes de communication négatives dans leur pays pour dissuader Roumains et Bulgares de traverser la Manche. Un autre quotidien anglais, The Guardian, a alors décidé de solliciter ses lecteurs pour créer des affiches pouvant être utilisées dans cette campagne. Florilège : « Venez donc nettoyer les toilettes », « La Grise-Bretagne est un clodo puant, humide et raciste ! La France est encore pire... Mais l'alcool y est meilleur et moins cher. »

« Chez nous, la moitié des femmes ressemblent à Kate, l'autre à sa sœur » / DR
« Chez nous, la moitié des femmes ressemblent à Kate, l'autre à sa sœur » / DR
Humour ?

« L’Angleterre est un pays traditionnellement libéral, ouvert, explique Philippe Moreau Defarges. La ligne Cameron a été surprenante. Elle est hostile à l’égard de migrants bulgares et roumains. C’est une grande rupture par rapport à la politique traditionnelle d’ouverture du Royaume-Uni. » Le parti eurosceptique britannique Ukip a largement participé à lancer ce débat dans le pays. Ailleurs, comme en Allemagne, l’échéance des élections provinciales en 2014 a favorisé le lancement d’une campagne contre les immigrés, pointés du doigt comme profiteurs du système d’aides sociales.

Un site internet roumain a répondu avec humour aux contributions du lectorat anglais en créant une « contre-campagne » : « Chez nous, la moitié des femmes ressemblent à Kate, l'autre à sa sœur » ou encore « La Grande-Bretagne, ça ne va peut-être pas nous plaire. Mais vous, vous allez adorer la Roumanie. »

Le magazine est même allé plus loin en mettent en ligne une plateforme de couch surfing (échange d’habitation, de logement gratuit) entre Roumanie et Angleterre. « Nous n’aimerons peut-être pas l’Angleterre, mais vous adorerez la Roumanie ». Une opportunité pour mieux se connaître et briser les apriori… peut-être.

Les Roumains vivant en France notamment, semblent, pour certains, rompus à ces attaques : « Comme beaucoup l'ont compris, on continue cette politique de stigmatisation de l'étranger, du dernier arrivé, voire du plus faible... avec les conséquences que cela entraîne sur la vie de tous les jours des immigrés roumains et bulgares », regrette Madalina Alexe, journaliste. Elle s’occupe du blog Café des Roumains. « Maintenant, le plus important pour nous, c'est le fait que ces restrictions aient pris fin. Les campagnes de presse agressives, on en a déjà connues, malheureusement, et on essaie de les combattre avec les moyens dont on dispose », ajoute-t-elle. Ils ont ainsi lancé la campagne “Je suis roumain (aussi)”, une série de portraits de Roumains vivant en France.

Campagne lancée par la Pologne / DR
Campagne lancée par la Pologne / DR
Vieux démons

Si la levée des restrictions bouleverse autant certaines opinions, c’est parce que cette ouverture totale du marché du travail européen a réveillé les vieux démons du « plombier polonais » qui devait « envahir » l’Europe après l’adhésion de la Pologne en 2005. « Dans le cas du plombier polonais, il y avait l’inquiétude d’une concurrence économique un peu déloyale. Là, c’est plus une question de police et de trafic, explique Philippe Moreau Defarges, spécialiste des questions européennes à l’IFRI. Les gouvernements sont obligés d’être très prudents. Ils ont des opinions publiques inquiètes. »

L’ombre de la migration des Roms plane aussi et inquiète certains pays d’Europe de l’Ouest. « C’est une peur sans doute excessive, mais qui est quand même fondée sur des éléments auxquels les opinions publiques sont très sensibles, à l'idée que les Roumains et les Bulgares sont différents des autres ressortissants de l’UE ; le point très sensible, c’est clairement la question des tziganes. »

Le député européen Cristian Dan Preda répond fermement : « Je considère que les peurs qui ont été suscitées par certains politiques dans les Etats membres sont complètement infondées. Il n’y a pas d’afflux de Roumains. »

Immigration

Selon le député, les principaux flux migratoires roumains sont déjà passés : « Il y a  déjà eu deux vagues très importantes de départs au début des années 1990. Après la chute du régime communiste, il y a eu une liberté de mouvement qui n’existait pas avant. Les gens qui ont voulu partir – pour différentes raisons politiques, sociales... - l’ont fait, avec ou sans visa, parce qu’il y avait encore beaucoup d’Etats qui avait le système de visas. Il y a eu une deuxième vague de départs au début des années 2000, quand il y a eu une vraie liberté de  mouvement, anticipant la fin des négociations à l’entrée de la Roumanie au sein de l’Union européenne. On ne peut donc pas dire que c’est au 1er janvier 2014 que la porte s’ouvre. Elle est ouverte depuis longtemps. »

Les Roumains n’ont, en effet, pas attendu cette nouvelle année pour quitter leur pays. Selon un rapport de l’OCDE datant de 2008, l’adhésion de la Roumanie à l’UE a entraîné une hausse des émigrations : « En Espagne, entre le 31 décembre 2006 et le 31 décembre 2007, l’augmentation des effectifs de ressortissants roumains en situation régulière s’est élevée à quelque 393 000 ; autrement dit, ces effectifs ont pratiquement triplé en l’espace d’un an. » En Italie, l’OCDE prévoyait que les 340 000 migrants roumains allaient doubler. En 2011, selon l’OCDE, toujours, les émigrés roumains seraient 90 000 en Italie et 61 000 en Espagne à être inscrits dans les registres d’état civil. Difficile, cependant, aujourd’hui, de connaître les chiffres précis de l’émigration roumaine et bulgare, mais les principales destinations des candidats à la résidence semblent être le Canada (20%), l’Allemagne (19%) et les États-Unis (18%). Ce ne serait donc plus l'Espagne et l'Italie préférés pour des raisons de proximité linguistique.

Après avoir eu beaucoup de difficultés à entrer dans l’Union européenne, la Roumanie et la Bulgarie attirent un peu plus d'immigration, mais apparaissent encore comme les mal-aimés de l’Europe. « Il y a une méfiance à leur regard. Il y a un certain nombre d’Etats dans l’Union européenne qui considèrent que l’on n’aurait pas dû les faire rentrer, souligne Philippe Moreau Defarges. Ce n’est pas lié aux travailleurs roumains ou bulgares, mais plutôt à la manière dont ils sont gouvernés, ainsi qu'à la corruption dans ces pays. »

Libre circulation dans l'Union européenne

Qu'est-ce que la libre circulation ?

La libre circulation des travailleurs est un principe fondamental établi par l'article 45 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne. Il autorise les citoyens européens à :

- chercher un emploi dans un autre pays de l'UE,
- y travailler sans avoir besoin d'un permis de travail,
- y vivre dans ce but,
- y rester même après avoir occupé cet emploi,
- bénéficier du même traitement que les citoyens de ce pays en ce qui concerne l'accès à l'emploi, les conditions de travail et tout autre avantage social ou fiscal.

La libre circulation des travailleurs s'applique également, d'une manière générale, aux pays de l'Espace économique européen, à savoir l'Islande, le Liechtenstein et la Norvège.

Qui peut en bénéficier au sein de l'UE ?

- Les demandeurs d'emploi, à savoir les citoyens de l'UE se déplaçant dans un autre pays européen afin d'y trouver un emploi (sous certaines conditions),
- Les citoyens de l'UE travaillant dans un autre pays de l'Union,
- Les citoyens de l'UE retournant vivre dans leur pays d'origine après avoir travaillé à l'étranger,
- Les membres de la famille de ces personnes.

(Source : Commission européenne)

Espace Schengen

Carte éditée par  Lemonde.fr
Carte éditée par Lemonde.fr
La Roumanie et la Bulgarie ne font pas encore partie de l’espace Schengen ; bien que leur entrée devait être officialisée le 1er janvier 2014, elle a finalement été reportée. En cause ? Les problèmes de gouvernance des deux pays, qui ne satisfont par les critères européens (la France et l'Allemagne s'y opposent, entre autres) de libre circulation des personnes entre les membres de l’espace Schengen.
« Aujourd’hui, un Roumain qui vient en France, même après le 1er janvier 2014, doit présenter ses papiers, vérifier qu’il est en règle du point de vue de la police. Le jour où la Roumanie ou la Bulgarie seront dans l’espace Schengen, les Roumains ou les Bulgares n’auront plus à montrer leurs papiers », explique Philippe Moreau Defarges, spécialiste des questions européennes à l'IFRI. « Pour entrer dans l’espace Schengen, il faut montrer que l’on est déjà capable de protéger ses propres frontières. La Roumanie et la Bulgarie ne sont pas dans l’espace Schengen parce que les autres pays européens sont convaincus que la Roumanie et la Bulgarie contrôlent très mal leurs frontières avec l’Ukraine ou avec la Russie », ajoute Philippe Moreau Defarges.

Liste des pays membres de l'espace Schengen : Allemagne, Autriche , Belgique, Danemark, Espagne, Estonie, Finlande, France, Grèce, Hongrie, Islande, Italie, Lettonie, Liechtenstein, Lituanie, Luxembourg, Malte, Norvège, Pays-Bas, Pologne, Portugal, République tchèque, Slovaquie, Slovénie, Suède, Suisse.

L’Irlande et la Grande-Bretagne peuvent participer à tout ou partie de l’acquis Schengen. Norvège, Islande, Suisse et Liechtenstein sont des États associés, non membres de l’UE.