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Facebook : son nouvel algorithme "sympa" va-t-il tuer les médias ?

Mark Zuckerberg, le fondateur et dirigeant de Facebook a décidé de changer le fonctionnement du plus grand réseau social du monde. Un changement qui pourrait coûter cher aux médias.  
Mark Zuckerberg, le fondateur et dirigeant de Facebook a décidé de changer le fonctionnement du plus grand réseau social du monde. Un changement qui pourrait coûter cher aux médias.  
©Stuart Ramson/AP Images for Facebook

Pour assurer le "bien être" de ses utilisateurs, Facebook devrait davantage mettre en avant les posts de nos proches aux dépens des multiples publications des médias, entreprises ou encore institutions. Ce revirement du réseau social américain va-t-il être fatal aux médias qui y puisent une partie de leur audience ? Entretien avec Nicolas Becquet, responsable des supports numérique au quotidien belge L'Echo

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Face au mécontentement de ses utilisateurs, Facebook a décidé de revenir à sa mission originelle : "nous connecter et nous rapprocher des gens qui comptent pour nous" parmi les 2 milliards de membres du réseau social américain.  

L'utiliser pour échanger avec d'autres assurerait notre "bien être" révèle une étude menée par et pour Facebook. Bien plus que "passivement lire des articles ou regarder des vidéos - même s'ils sont distrayants ou informatifs", écrit Mark Zuckerberg dans un post sur son compte Facebook le 11 janvier. Résultat ? Moins de publication des médias, et plus de posts de nos proches lorsque vous vous connecterez. Le test est pour l'instant mené dans six pays : Bolivie, Cambodge, Guatemala, Serbie, Slovaquie et Sri Lanka. 

©capture d'écran



Un changement radical pour Facebook et un revers pour les éditeurs de presse jusqu'à présent favorisés. Ces derniers qui y trouvaient une audience nouvelle vont-il péricliter ? Réponses du Nicolas Becquet, journaliste, blogueur et responsable des supports numérique au quotidien belge L'Echo


Après les reproches faits à Facebook d'infléchir le résultat d'une élection, de propager des fausses infos, ou plus récemment, d'anciens employés qui s'inquiètent des effets néfastes du réseau social sur notre société, Mark Zuckerberg se détourne maintenant des médias. Qu'est-ce que cela dit du géant américain ? 

C’est un aveu d’échec pour Facebook qui a voulu devenir une plateforme média planétaire. En passant du statut de réseau social à celui de média, l'entreprise a dû faire face à de nouvelles contraintes et de nouveaux devoirs, notamment en devenant comptable des contenus publiés dans les fils d'actualités. Les soupçons de manipulation des élections américaines par le pouvoir russe l'a notamment conduit à rendre des comptes Congrès.
 

Facebook recherche une audience plus qualitative et plus active.

Nicolas Becquet

Par ailleurs, on regarde souvent le volume d’utilisateurs qui est en croissance permanente à travers le monde mais cette croissance cache une utilisation moins importante du réseau. Le nombre d’intéractions par jour a tendance à diminuer. Les plus jeunes (14-20 ans) sont passés sur d’autres plateformes comme Snapchat. Facebook a perdu sa mainmise sur eux, il n'est plus un réseau social de jeunes. Le veillissement de l'audience, l'érosion de la consultation, des usages sur son réseau le rend moins attractif pour la publicité.

Il existe, enfin, une sorte d’embouteillage d'infos sur Facebook. En fait, un utilisateur ne voit que 30% des contenus postés par ses amis et sa famille alors que le réseau est censé nous rapprocher. Il y a un tel embouteillage qu’il n’y a plus de rareté. Or c’est ce qui fait le prix de la publicité. 

Facebook recherche une audience plus qualitative et plus active pour recréer une interaction et ce, avec des contenus moins nombreux et plus caractérisés pour que l’internaute n’ait pas à faire de choix. 

Ce nouveau positionnement apporte une réponse très stratégique à ces difficultés.

Y-a-t-il derrière cette stratégie un intérêt financier pour Facebook dans ce nouveau positionnement ? 

Tout à fait, c’est le coeur du "business model" de Facebook. Plus on interagit, plus on donne des informations à Facebook sur nos centres d’intérêt, nos actions, des tendances. C’est cette finesse dans les données personnelles qu’il récolte qui fait sa valeur et qu’il peut revendre aux annonceurs. 

Facebook se détourne des médias après les avoir attirés sur sa plateforme à coup d'avantages en visibilité et de financements pour qu'ils fournissent des contenus au réseau, comme vous l'expliquiez dans votre enquête. Quitte à les rendre dépendants. Est-ce vraiment fini ? 

On ne sait pas de quoi l’avenir sera fait. Et surtout du détail de ces différentes mesures et des implications. Ce que l’on peut dire, c’est que c’est un revirement brutal par rapport aux médias et à la relation que Facebook a établi avec eux.
 

Facebook représentait une bouffée d'air salutaire dans un secteur des médias en crise.

Nicolas Becquet



Depuis quelques années, Facebook a apporté sur un plateau une audience massive à des médias qui sont en crise et qui peinent eux-mêmes à acquérir une nouvelle audience. Facebook était finalement un Eldorado. Et tout le monde en a profité avec gourmandise en voyant que les contenus produits suscitaient un intérêt massif chez les internautes. Facebook représentait donc une bouffée d'air salutaire dans un secteur en crise.

Facebook a tout fait pour cela. Il a orienté son algorithme pour faire ressortir certains contenus des médias comme les vidéos. Donc il les a habitué à avoir accès à cette audience. Du jour au lendemain, il dit c’est fini. C’est violent, sachant que les médias sont toujours en crise. 

Un changement qui pourrait être d’autant plus radical pour les médias qui n’existent que sur les réseaux sociaux comme Brut, en France, par exemple ? 

On peut s’imaginer que ce type de média ait un partenariat privilégié avec Facebook, ce qu’il a déjà.

Le Wall Street journal avançait que Facebook pourrait faire des partenariats privilégiés avec des médias « dignes de confiance ». Mais que se passe-t-il pour les petits médias qui ont déjà du mal a avoir une visibilité que ce soit sur Google et Facebook parce qu’ils sont écrasés par la puissance des grands médias ? Cela va poser une question de pluralisme et d’indépendance. Parce que même si un média est privilégié, il doit se conformer à certaines règles dans le cas de partenariats précis.

Et il ne faut pas oublier que Facebook est une boîte noire. De toute façon, les médias n’auront jamais la main sur cet outil-là. Facebook ne fait que donner des bribes d'information sur son fonctionnement.

Ce qui est peut-être positif pour les plus petits médias, comme les médias locaux ou les médias de niche, c'est qu'ils vont être encouragés à créer des groupes sur Facebook pour resserrer les liens avec une audience plus ciblée. 

Des observateurs remarquent que cela n’aura peut-être pas tant de conséquence sur les utilisateurs car peu d'entre eux finalement regardent ou lisent de l’info sur Facebook ? Mais dans certains pays, les utilisateurs ne vont sur Internet qu’au travers de Facebook. Ne seront-ils pas moins informés ? 

Le tri des informations affichées dans les fils d'actualité opéré par Facebook posait déjà des questions, avant même l'annonce des changements.

On a vu aussi avec les "Fake News" (fausses infos, ndlr) ou les campagnes de désinformation de la Russie que si on s’y prend bien, on peut déstabiliser, orienter l’algorithme ou la diffusion dans le sens de ses propres intérêts. Donc il y avait déjà des manipulations.

On a brisé un mythe, une illusion et en même temps les chaînes entre Facebook et les médias.

Nicolas Becquet

Finalement, ce qui explose aujourd’hui avec la nouvelle politique de Facebook, c’est une bulle entretenue depuis des années et qui monnaye un accès à une audience sans que l’on sache véritablement l’impact qu’ont les posts. On a une très faible visibilité de tout ce qui apparaît sur les "timelimes".

Par ailleurs, les utilisateurs de Facebook ne se transforment pas en abonnés. Ce sont des internautes opportunistes. Ils consultent souvent les contenus des médias par accident, en tout cas sans toujours bien identifier la source du message.

Fondamentalement, cela risque de ne pas changer grand chose pour les usagers de Facebook mais pour les médias, c’est un coup d’arrêt parce qu’ils avaient une audience substantielle qui venait de Facebook et qu’ils vont perdre. Ils vont se retrouver face à eux-mêmes. 

Pour moi, c’est peut-être une chance de revenir à une réflexion stratégique. On a brisé un mythe, une illusion et en même temps les chaînes entre Facebook et les médias. 

TV5MONDE compte un panel de 32 pages sur Facebook regroupant 8 millions d’abonnés. 
Chaque mois, nous totalisons 14 millions de vidéos vues sur ce réseau. Comme tous les autres médias, notre chaîne va devoir réagir face à cette nouvelle politique du réseau social afin de garder le lien avec notre communauté.