"Fake News" ou "fausses nouvelles" : future grande cause nationale ?

Illustration : Creative Common

Nathalie Goulet, sénatrice française, a présenté à la presse sa proposition de loi contre les "Fake News". Le principe de réprimer les auteurs de ces "fausses nouvelles" sur Internet a été abandonné au profit d'une réflexion plus large sur la désinformation via les réseaux sociaux.

dans
Les "Fake News" sont un problème qui s'intensifie depuis le référendum sur le Brexit et l'élection de Donald Trump. "Tout le monde s'accorde sur le sujet : les Fake news sont un vrai danger pour la démocratie" : c'est ainsi que la sénatrice de l'Orne Nathalie Goulet a débuté cette présentation à la presse jeudi 30 mars 2017, de son projet de loi sur les "Fake News", les fausses informations en bon français. Si le sujet semble simple au prime abord — et facile à traiter pour le législateur — la sénatrice a vite déchanté en soumettant une première version de sa proposition de loi par le biais de Twitter. Les réactions ont été vives, très négatives, et la polémique a vite pris des proportions à la mesure du problème : importante.
La sénatrice Nathalie Goulet (au centre) et l'avocat Dan Shefet (à droite) lors du communiqué à la presse ce jeudi 30 mars 2017.
Nathalie Goulet a donc consulté des défenseurs des libertés sur Internet, changé son texte et s'en est expliqué lors de cette présentation : "Je ne suis pas une spécialiste de ce sujet, mais je pense que l'on doit faire quelque chose. Les outils des parlementaires sont limités, et ce que je veux c'est avant tout ouvrir le débat sur les Fake News."

Définitions et dangers de légiférer pour réprimer

L'avocat spécialiste du droit Internet, Dan Shefet et consultant à l'UNESCO, accompagnait Nathalie Goulet dans cette présentation, et tient à préciser l'ancienneté du problème, déjà pris en compte par une loi de 1881 sur la diffusion de fausses nouvelles. Ce qui est nouveau n'est donc pas la fausse information, mais la propagation et son intensité à travers le réseau Internet.
La sénatrice explique quant à elle la nécessité de définir de façon précise ce que sont ces fausses nouvelles sur Internet, "afin d'éviter d'atteindre à la liberté d'expression, et savoir de quoi l'on parle précisément", souligne-t-elle. Les services du Sénat lui ont confirmé qu'il y a "un vide juridique, malgré la loi de 1881", et que "dans tous les cas, le débat doit s'ouvrir, et qui d'autre que le législateur peut le faire ?", conclut-elle.

Les conséquences d'une loi sur les Fake News ne sont pour autant pas neutres, et la parlementaire avoue que certains points soulevés par les journalistes du site d'information en ligne Reflets qu'elle a rencontrés, lui ont permis de comprendre la difficulté à traiter ce problème par le prisme de la condamnation des auteurs de fausses informations et une volonté de faire "disparaître" les Fake News d'Internet.

L'un des problèmes, qu'exprime Nathalie Goulet est que "définir le mensonge dans la loi oblige à définir une forme de vérité officielle, ce que je ne veux pas, puisque nous pourrions alors nous retrouver avec une sorte de Pravda. (journal officiel de l'ex-URSS NDLR). D'autre part, le contexte de défiance vis-à-vis du politique, des médias, dans ce cadre de lutte pour empêcher la diffusion de mensonges, de fabrique du doute, n'est pas compatible avec des peines de prison ferme, j'ai donc proposé du sursis à la place."

Les fausses informations présentes sur Internet sont diffusées en premier lieu sur les réseaux sociaux, et sur Facebook massivement. Elles sont la plupart du temps des "révélations" fausses, fabriquées de toute pièce, sur des personnels politiques, des communautés religieuses, des personnes d'origines étrangères. Des groupes politisés se sont spécialisés dans la fabrication de Fake news, et de leur diffusion la plus massive possible. La "fachosphère" (des contributeurs d'extrême-droite, très organisés qui investissent forums et plateformes, ndlr) est connue pour être un acteur très important de fabrications d'informations mensongères, sur les étrangers d'origine africaine ou arabe : allocations de 8000 euros par mois pour des familles de 10 enfants, possibilité de voter à la présidentielle pour les réfugiés arrivés il y a quelques mois… Toutes ces affirmations, après vérification se révèlent parfaitement fausses, mais le mal est fait et le public qui l'a lu peut continuer de croire en leur véracité. C'est cette question que veut aborder Nathalie Goulet : comment traiter les Fake News, faire que leur nocivité se réduise, que les Internautes puissent décrypter le vrai du faux ?

Faire de l'éducation aux médias une priorité nationale

Pour la sénatrice, les fausses nouvelles sont avant tout un danger par la fabrication du doute qu'elles engendrent. Nathalie Goulet ne veut pas d'une régulation d'Internet, et vouloir les "empêcher" d'exister nécessiterait une forme de régulation, avec une efficacité très discutable, ce que les associations de défense des libertés sur Internet expliquent très bien, selon elle. La sénatrice veut donc faire — à terme — de "l'éducation aux médias" une grande cause nationale, en partenariat avec les associations de défense d'Internet et les journalistes spécialistes du décodage de l'information. Une participation citoyenne à ce processus de réflexion peut être envisagée, annonce la sénatrice, l'idée centrale étant de trouver une solution pour que les Fake News n'aient plus la capacité de nuisance qu'elles ont aujourd'hui. 

Cet idée de grande cause nationale pour l'éducation aux médias est en réalité l'éducation aux médias sur Internet, et amène une réflexion de la part de Dan Shefet sur la responsabilité des entreprises qui gèrent les réseaux sociaux, tels Facebook ou Twitter. "Si Facebook était considéré comme un média de presse, il serait soumis aux mêmes règles que les entreprises de presse, et sa responsabilité dans la publication et la diffusion de fausses nouvelles serait engagée. Le législateur français pourrait le décider s'il le voulait."

Cette possibilité de forcer Facebook et Twitter par une loi les considérant comme diffuseur de presse est envisagée par l'avocat comme une bonne solution pour diminuer la publication de Fake News. Il n'en reste pas moins que les géants du Web que sont Facebook et Twitter freinent des quatre fers pour rentrer dans cette case. La peur d'être sanctionnés par des pluies d'amendes est l'une des raisons de cette volonté, mais aussi les moyens que demanderaient la suppression pure de ces informations. Au vu du nombre d'utilisateurs de ces sites, l'utilisation de robots semble incontournable. Une censure des contenus publiés par les Internautes effectuée par des algorithmes serait alors difficile à accepter, surtout démocratiquement parlant. A moins que l'appel à la délation ne soit la règle ? Mais comme aujourd'hui, dans le cas de contenus injurieux, racistes ou diffamatoires, les résultats ne sont pas encore franchement satisfaisants : des contenus vraiment racistes ou diffamatoires sont laissés en ligne quand d'autres qui ne le sont pas peuvent être retirés, la subjectivité des administrateurs des entreprises de réseaux sociaux étant en jeu en permanence dans cette censure. Pour autant, Google et Facebook ont pris très récemment les devants et ont lancé plusieurs initiatives pour contrer les Fake News (voir encadré en fin d'article).

L'échange de Nathalie Goulet et Dan Shefet avec les journalistes présents sur cette proposition de loi a eu une qualité : soulever les questions autour de ce sujet et envisager des solutions collectives, en ayant au préalable défini le cadre de réflexion et les acteurs professionnels et associatifs les plus pertinents pour participer aux "tables rondes" que veut organiser Nathalie Goulet dès Juin ou juillet 2017.

La lutte contre les Fake News ? Une affaire à suivre…

Extrait de l'article de Télérama :  Google, Facebook et de nombreux médias s'attaquent aux “fake news”

Google News Lab lance son site internet qui offre la possibilité à dix-sept rédactions françaises (dont Le Monde, l’AFP, BuzzFeed, Streetpress ou Ouest-France) de travailler ensemble. Le but : « s’assurer que les rumeurs et fausses déclarations soient rapidement détectées et que les nouvelles trompeuses ou fallacieuses soient corrigées », en analysant « photos, de vidéos, de “memes”, de commentaires ou de sites d’actualités »


Comment ça marche ? Selon le communiqué de Google, « tout le monde est incité à participer » en envoyant des liens « vers les sites et contenus douteux ». Derrière, une collaboration entre médias, mais aussi des « crosscheckers », notamment des étudiants en journalisme encadrés par l’Agence-France Presse. Le projet se base sur l’expérience américaine Electionland, où 600 apprentis journalistes ont surveillé la journée du scrutin de l’élection américaine, faisant remonter les dysfonctionnements, parfois malhonnêtes, dans certains bureaux de vote.

Facebook : Accusé d’être au cœur de la prolifération de la désinformation, le réseau social avait annoncé sa volonté de mettre en œuvre des solutions. Avec l’aide de huit médias français (dont Le Monde, BFMTV ou 20 Minutes), l’initiative de Facebook, lancée dans les prochaines semaines, permettra de signaler et de mettre en surbrillance, dans la timeline de ses utilisateurs, des contenus qui seraient susceptibles de poser des problèmes de véracité.

Comment ça marche ? Là encore, ce sont aux usagers attentifs de faire remonter les informations qui leur semblent devoir être vérifiées. La liste des infos litigieuses est alors examinée par les médias partenaires. Si deux de ceux-là y trouvent à redire, un drapeau le fera savoir à l’internaute, qui sera aussi prévenu par un pop-up quand il souhaitera le partager.

Quelles limites ? Avec cette expérimentation, le réseau social s’est engagé à réduire, via ses algorithmes, la possibilité que des infos erronées signalées circulent. Mais dans un contexte de défiance systématique des médias établis, que vaudra l’alerte établie par ces mêmes médias aux yeux d’un Internaute ?

"This is fake" ("C'est faux") : Avant l’initiative de Facebook, le site américain Slate avait déjà lancé son outil propre au réseau, This is fake, qui permet de signaler les articles qui ne semblent pas de bonne foi.

Comment ça marche ? A l’aide d’une extension à télécharger sur son navigateur Chrome, l’application de Slate permet de signaler un article litigieux grâce au bouton « Report story as fake » ("Signaler une histoire comme fausse"). S’offre alors à l’utilisateur la possibilité de poster un lien vers un « debunk », un article rétablissant la véracité des faits. Si l’article a déjà été signalé, une fenêtre apparaît, renvoyant vers un article plus sérieux.

Quelle limite ? Comme pour l’outil tout juste mis en place par Le Monde, il faut que la démarche soit volontaire : seuls les utilisateurs ayant installé l’extension peuvent voir quand un article a été signalé douteux. Comme pour les fake news, on ne peut convaincre de la véracité de faits que ceux qui le veulent bien.