Faut-il avoir peur du Pakistan ?

Hakimullah Mehsud, chef des talibans pakistanais - A. Majeed, AFP
Hakimullah Mehsud, chef des talibans pakistanais - A. Majeed, AFP

Les Pakistanais sont appelés à élire leurs députés ce samedi 11 mai. Les élections se dérouleront dans un climat de terreur instauré par les talibans qui multiplient les attentats. La montée en puissance de ces derniers est-elle à craindre dans un pays qui possède la bombe atomique ? Le Pakistan pourrait-il être déstabilisé ? Spécialiste de l'Asie du sud à la Fondation pour la recherche stratégique, Gilles Boquérat répond à nos questions. 

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Pourquoi les talibans multiplient-ils les attentats en marge de la campagne électorale ?

Les talibans pakistanais (Tehrik-e-Taliban Pakistan -TTP) ne reconnaissent pas le processus démocratique qu'ils jugent non-islamique. Mais leurs principales cibles restent les partis laïcs qui étaient dans la coalition au pouvoir jusqu'en début d'année : le PPP (Parti du peuple pakistanais), le MQN (Muttahida Qaumi Movement) et le parti national Awami. Donc indirectement ils font le jeu des autres partis : le PML-N  (Ligue musulmane pakistanaise ) de Nawaz Sharif, le PTI (Mouvement pour la Justice) de Imran Khan et les partis islamistes qui sont marginalisés.

Gilles Boquérat.
Gilles Boquérat.
N'assistons-nous pas à une montée en puissance des talibans avec ces attentats ? 

Il y a une montée en puissance des talibans alimentée par la guerre menée contre le terrorisme dans le pays. Une guerre conduite sous le diktat américain pour certains. Les talibans bénéficient aussi d'une nébuleuse qui regroupe les talibans pakistanais et les talibans afghans qui ont trouvé refuge au Pakistan. Ils sont beaucoup plus actifs que par le passé et notamment à Karachi, alors qu'ils étaient auparavant contenus sur le territoire frontalier avec l'Afghanistan. Ils ont certes un gros pouvoir de nuisance mais on est très loin d'une dynamique de pouvoir. Lorsqu'ils s'étaient approchés d'Islamabad en 2009, en investissant la vallée de Swat, ils ont été expulsés par des offensives militaires. Ils restent aujourd'hui encore canalisés à l'ouest de l'Indus, qui est une ligne de démarcation forte au Pakistan, entre le Pendjab et les régions frontalières de l'Afghanistan. 

Quel impact ces attentats ont-ils sur les législatives ? 

On a une campagne électorale biaisée parce que les partis laïcs qui étaient au pouvoir n'ont pas pu mener la campagne comme ils l'auraient voulu. Un exemple : Asfandyar Wali Khan, le chef du parti national Awami, qui est un parti régional présent dans le Khyber Pakhtunkhwa (nord-ouest), a dû mener la campagne à partir d'Islamabad parce que c'était trop dangereux de le faire depuis sa province, beaucoup de membres de son partis ayant été assassinés au fil des années par les talibans. Ces partis n'ont pas pu mener les meetings publics, parce que les gens avaient peur des attentats. 
Le parti le plus épargné c'est celui d'Imran Khan, ce qui n'est pas étonnant parce qu'il a toujours eu une position très ambiguë envers les talibans. Selon lui, les talibans sont des brebis égarées qu'on peut faire revenir dans le giron politique normal.

Une dérive islamiste est-elle à craindre alors que certains candidats se disent prêts à négocier avec les talibans ? 

Une dérive islamiste existe au sein de la société depuis les années 70. C'est une république islamique mais l'imposition de la charia n'est pas pour demain. Quand les candidats se disent prêts à négocier avec les talibans, les calculs se portent sur l'avenir de l'Afghanistan. L'idée est de ramener les talibans afghans au pouvoir à Kaboul. Les militaires estiment que s'ils n'ont plus à faire face qu'aux talibans pakistanais, ils pourront les canaliser dans les régions comme le Waziristan. Par ailleurs, si les talibans sont au pouvoir en Afghanistan, ils seront plus favorables aux intérêts du Pakistan que l'est actuellement Hamid Karzaï, qu'ils considèrent comme une marionnette des Américains. Ils réduiront notamment la présence indienne dans le pays. Et le cauchemar des Indiens est qu'un retour des talibans à Kaboul laisse le champ libre aux services secrets pakistanais d'utiliser leurs talibans pour réamorcer la flamme insurrectionnelle au Cachemire. 

Attentat contre le parti national Awami le 16 avril à Peshawar, AFP.
Attentat contre le parti national Awami le 16 avril à Peshawar, AFP.
Le Pakistan est une puissance nucléaire, est-ce qu'on peut imaginer qu'elle tombe aux mains des talibans ?

Le vieux fantasme de la bombe tombant entre les mains des talibans… Non, il y a une islamisation mais pas une radicalisation. Les talibans au pouvoir au Pakistan, ce n'est pas pour demain. Les talibans qui s'emparent de la bombe, ce n'est pas crédible. Même s'il est vrai qu'au sein de l'armée, il y a dans les échelons inférieurs une certaine radicalisation, elle reste sous contrôle.

Le Pakistan est soupçonné d'avoir partagé ses connaissances du nucléaire avec la Corée du Nord et l'Iran, est-ce qu'il ne faut pas voir là une menace ?

Il y a eu une coopération technologique avec les Iraniens, dans les années 1990, et avec la Corée du Nord. On parle souvent du nucléaire, de la déstabilisation politique, des talibans… Mais la plus grande menace est le problème économique qui pèse sur l'avenir du pays. Les industries ferment, notamment l'industrie textile qui représente 60% de l'exportation du pays, les coupures de courant sont devenues monnaie courante à Islamabad et c'est encore pire dans les campagnes. Les jeunes sont les plus exposés. Ils sont cinq millions à entrer sur le marché de l'emploi chaque année et ce nombre augmente rapidement. Le risque est de voir se constituer des mouvements sociaux et un exode. Une soupape de sûreté demeure grâce aux pays du Golfe et aux États-Unis qui apportent des capitaux très importants pour l'économie du Pakistan.

Les provinces pakistanaises.
Les provinces pakistanaises.

Une campagne endeuillée

10.05.2013Par FB
Au moins une centaine de personnes sont mortes dans des attentats perpétrés par les talibans depuis le début de la campagne électorale à la mi-mars. A travers tout le pays, les partis laïcs ou ayant participé au précédent gouvernement à majorité laïque, ont été pris pour cible. Les élections ont quand même été maintenues. Le 9 mai, deux jours avant le vote, les talibans ont enlevé Ali Haider Gilani, fils de l'ancien Premier ministre Yousuf Raza Gilani et candidat aux élections provinciales sous la bannière du Parti du peuple pakistanais (PPP). Son secrétaire a été tué dans l'attaque. Les talibans ont promis des attentats pour le jour de l'élection.