Fleurs du mal : la révolte iranienne de 2009, Internet et l'amour

Il est français, elle est iranienne. Rien ne devait les réunir. "Fleurs du mal" est le premier long métrage du jeune réalisateur hongro-suédois, David Dusa. Un "ovni cinématographique" d'une puissance évocatrice sans pareille, qui propulse le spectateur dans cette histoire d'amour sur fond de soulèvement populaire iranien et de répression policière.

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Les échanges twitter d'Anahita s'affichent à l'écran : “fleurs du mal“, un film 2.0 ?
Les échanges twitter d'Anahita s'affichent à l'écran : “fleurs du mal“, un film 2.0 ?
Lui, c'est Gecko (Rachid Youcef), danseur de rue d'une vingtaine d'années, elle, Anahita (Alice Balaïdi), jeune iranienne qui débarque en France pour la première fois. Nous sommes en 2009. Le soulèvement populaire est à son comble en Iran pour protester contre le résultat des élections qui a permis à Mahmoud Ahmadinejad de rester au pouvoir. Lui travaille dans un hôtel de luxe. Elle, lit Baudelaire : ils ne devraient pas se revoir mais Internet et les réseaux sociaux vont faire se croiser leurs horizons respectifs. Leur relation débute au milieu du flot des vidéos postées sur Youtube qu'Anahita visionne pour savoir ce qui se passe en Iran, des tweets avec sa famille restée à Théhéran...
Fleurs du mal est une histoire d'amour, mais aussi une fiction-documentaire qui déchire littéralement le spectateur : entre volupté et tendresse, sensation de liberté et violence. 


Entretien avec David Dusa, réalisateur de “Fleurs du Mal“


Comment le projet de ce film s'est-il construit ? 
David Dusa : Tout a commencé au printemps 2009. J'avais suivi les élections en Iran, parce que j'ai des amis iraniens et parce que c'est un pays important d'un point de vue géopolitique. Quand les gens sont descendus dans la rue pour manifester contre le trucage des élections, ils ont commencé pour la première fois à détourner les réseaux sociaux, pour nous faire parvenir leurs images, créer un événement médiatique. J'ai trouvé ça incroyable.


Pourquoi le réseau Internet, est-il central dans ce film ?

D.D : J'étais très épaté quand j'ai vu les images diffusées sur le réseau mondial. Puis l'idée de la jeune iranienne qui arrive à Paris, c'était pour évoquer le pouvoir émotionnel des réseaux sociaux. Cette fille veut garder le contact avec son pays, et l'Iran reste présent avec une telle violence, une telle densité... et ça, uniquement grâce aux réseaux sociaux. Le réseau social change notre présence au monde : on peut être physiquement quelque part et mentalement ailleurs, beaucoup plus qu'avant.

Autant l'histoire d'amour des deux personnages est délicate, autant, en opposition les images venues d'Iran sont crues, terribles et violentes. C'est votre vison du monde, ces univers si différents jusqu'à imaginer qu'il y aurait plusieurs planètes ?

D.D : Oui. Absolument. Mais depuis les événements en Iran je suis beaucoup plus optimiste : ces événements et cet optimisme sont confirmés par le printemps arabe. Je pense qu'Internet, comme système de communication, mais aussi comme écosystème, nous rapproche les uns des autres, à travers les frontières, les cultures. Donc sur le long terme je suis optimiste, bien que pessimiste sur le court terme. C'était d'ailleurs très difficile au montage de trouver l'équilibre entre la cruauté et la brutalité en Iran et la tendresse de l'histoire d'amour à Paris. Mais je pense que c'est la co-existence des deux qui fait le piment du film.

La danse urbaine, les yamakasi, pour lui, Charles Baudelaire et les poètes persans pour elle... à un moment Gecko dit "mon ignorance c'est ma liberté", vous pouvez nous en dire plus ?

D.D :
C'est lié à son passé. Je pense qu'il était tellement blessé (le personnage de Gecko, ndlr) qu'il vit dans une sorte de bulle au début du film. C'est quelque chose de très volontaire, c'est comme un moine cloitré, une sorte d'ermite. Mais c'est cette ignorance qui lui permet de danser dans la rue. Parce qu'il ne se rend pas compte de ce qu'il fait. Mais c'est une ignorance consciente, pas une "ignorance d'ignorant", elle est choisie. C'est totalement opposé à la philosophie de la jeune femme qui vient de la grande bourgeoisie de Téhéran, qui aime la culture.
La danse urbaine pour le personnage de Rachid c'est un moyen d'expression, mais ce qui est important, c'est que c'est ce qui attire la fille initialement. Parce que la façon dont Rachid possède l'espace public, quelque part, en s'y exprimant (par la danse et les déplacements yamakusi, ndlr), c'est un contraste violent  avec ce qu'il se passe en Iran où tout est interdit dans l'espace public. Mais il faut dire que beaucoup de choses dans le film sont tirées de la vraie vie de Rachid, jusqu'à l'appartement du personnage qui est en réalité celui de l'acteur. Il y a une scène aussi, celle de la piscine, où ce que Gecko raconte est réel, c'est la vie de Rachid. Je peux dire que film est né de la rencontre de Rachid avec ces vidéos d'Iran.

“Internet, comme système de communication, mais aussi comme écosystème, nous rapproche les uns des autres, à travers les frontières, les cultures“


Il y a une approche très particulière dans votre film, entre les images "réelles", tirées des vidéos Youtube filmées par les iraniens et la fiction, c'est à dire le film en tant que tel, et puis le réseau Internet qui s'affiche sur l'écran : à propos de la réalité et la fiction, du monde numérique, qu'est-ce que vous pouvez dire ? 

D.D : Le mot réel c'est difficile pour moi, parce que cela comporte beaucoup de choses. Si on parle du "plus réel du réel", qui seraient les images d'Iran, ou celles de la Syrie, de la Tunisie, filmées avec des téléphones portables, je pense qu'elles sont rentrées dans la conscience collective. Elles ont une force énorme depuis 2009. C'est finalement depuis cette époque qu'elles sont apparues dans les journaux télévisés ces vidéos pixelisées, tournées dans l'urgence par des citoyens, par n'importe qui. Ces images ont désormais un pouvoir de vérité pour le plus grand nombre parce qu'elles ne sont pas manipulées par des journalistes, par des professionnels, elles sont faites par des gens dans la rue pour nous montrer ce qu'il se passe. C'est un outil très puissant dans une fiction, beaucoup plus que si j'avais utilisé des archives de journalistes  ! Ensuite il y a la fiction, mais qui est tirée d'une histoire vraie (l'histoire de Gecko), et la fiction totale, celle de cette fille qui arrive d'Iran. Et entre les deux il y a les tweets. J'ai écrit le scénario avec des copie de vrais tweets qui étaient envoyés par des Iraniens en juin 2009. Mais il y a aussi les vidéos de Rachid que j'utilise (de break dance) qui ont été tournées avant même que le film n'existe. C'est en fait de la fiction et du documentaire : les deux sont intriqués. 

Pour finir, à propos de la culture musulmane qui est évoquée dans le film : Gecko ne boit pas de vin, il suit un interdit religieux, elle, s'en moque. C'est l'interdit iranien contre l'auto-censure française ? 

D.D : Pour Rachid, la religion musulmane c'est quelque chose qui lui a permis de survivre, de rester intègre en tant qu'individu. Pour le personnage d'Anahita, au contraire cette religion a été utilisée contre elle, pour l'opprimer, comme un instrument d'oppression. Pour elle c'est complètement inimaginable que quelqu'un puisse choisir d'être musulman ! Pour lui c'est vraiment une question d'intégrité, ça le rend fort, ça le rattache à une communauté. C'est aussi une part importante du film, la liberté, le choix, dans la religion, la culture ou le reste.

Propos exclusifs recueillis par Pascal Hérard
"Fleurs du Mal", de David Dusa. Sortie en salles le 8 février 2012. 

Bande-Annonce

Reportage France 2 quelques jours après la première mise en circulation des billets et pièces en euro

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