Forage pétrolier en Arctique : le renoncement de Barack Obama

Juin 2014, mer de <span>Chukchi :</span> un ours polaire se sèche. Le groupe Shell pourrait exploiter à partir de cet été 6 plateformes dans cette région de l'Alaska grande comme la France.
Juin 2014, mer de Chukchi : un ours polaire se sèche. Le groupe Shell pourrait exploiter à partir de cet été 6 plateformes dans cette région de l'Alaska grande comme la France.
(AP Photo/U.S. Geological Survey, Brian Battaile)

L'administration américaine a autorisé le pétrolier Shell à forer dans la mer arctique dès cet été. Les organisations de défense de l'environnement sont vent debout contre cette décision de Barack Obama. Analyse d'un renoncement présidentiel américain.

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Contradiction au sommet. L'administration Obama a donné l'autorisation, lundi 11 mai,  à l'entreprise Shell de forer à 43 mètres de profondeur dans la mer de Chukchi au large de l'Alaska. Cette annonce contredit la dernière décision en date, prise pour cette région du monde.

Obama avait, en effet, interdit les forages pétroliers au large de la baie de Bristol, toujours en Alaska, en décembre dernier. Les raisons invoquées étaient économiques : il fallait protéger l'industrie de la pêche et du tourisme. L'indépendance pétrolière américaine passe-t-elle, désormais, au-dessus des contingences environnementales quand il n'y a pas d'enjeux économiques locaux en jeu ?

Des forages à haut risque

La mer de Chukchi (aussi nommée mer des Tchouktches) est une région du monde très fragile et particulièrement sauvage. Gelée 8 mois sur douze, cette zone de l'Arctique, de la taille de la France, accueille une importante communauté d'ours blancs. Malgré cet environnement sauvage aux caractéristiques rares, l'Etat américain a vendu plusieurs centaines de licences d'exploration et de forage, dès 2008.

A l'époque, les associations de défense de l'environnement s'étaient fortement mobilisées. Sans succès, puisque Shell  commence à pratiquer dès cette époque des explorations pétrolières finalement stoppées en 2012 à la suite de problèmes techniques sérieux, dont le plus mémorable reste le remorquage de l'une de ses plateformes échouée.
 

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La mer de Chukchi est réputée pour ses tempêtes violentes, avec des vagues de plus de 15 mètres de haut, et les sauvetages y sont compliqués de par l'éloignement des premiers secours, à plus de 1500 kms.

L'entreprise Shell n'a d'ailleurs pas reçu d'autorisation d'exploitation en dehors des mois d'été  le département de l'Intérieur américain ayant encore en mémoire l’explosion de la plateforme pétrolière "Deepwater Horizon" dans le Golfe du Mexique, du groupe pétrolier British Petroleum. Près de 5 millions de barils de pétrole brut avaient été déversés dans l'océan, 11 personnes avaient trouvé la mort dans la catastrophe. 

Enjeux économiques et géostratégiques forts

Greenpeace est déjà mobilisée contre les forages de Shell en mer de Chukchi : six  militants de l'organisation de défense de l'environnement ont occupé dans le Pacifique, durant 6 jours, l'une des plateformes remorquée par l'entreprise pour sa future exploitation dans l'Arctique.

Si du pétrole se déversait dans la mer de Chukchi, il serait immanquablement emprisonné dans les glaces, ce qui ne manque pas de poser de sévères problèmes pour nettoyer les dégâts dans ce cas là, comme le souligne l'ONG. Sans oublier que, selon Laura Kenyon, responsable de campagne pour l'Arctique à Greenpeace : "le gouvernement américain admet qu’il y a 75 % de chances d’assister à une fuite de pétrole en cas d’exploitation dans la mer des Tchouktches".

Mais ces risques ne semblent pas être un frein face aux jeux économiques et géostratégiques du gouvernement américain. Il faut dire que les estimations sur les réserves en hydrocarbures de l'Arctique donnent le tournis : 20% des réserves mondiales de pétroles pourraient se trouver dans cette région, et la seule mer de Chukchi contiendrait, à elle seule, 15 milliards de barils, selon les experts du gouvernement américain. 
 

<span>Ben van Beurden, PDG de Shell, lors d'une conférence à Londres en janvier 2015 : "Shell forera avec toutes les précautions possibles en mer de Chukchi"</span>
Ben van Beurden, PDG de Shell, lors d'une conférence à Londres en janvier 2015 : "Shell forera avec toutes les précautions possibles en mer de Chukchi"
(AP Photo/Alastair Grant,File)


Alors que Barack Obama prend ses distances avec ses alliés du Golfe — Arabie saoudite en tête  la question de l'indépendance énergétique américaine éclaire d'un jour nouveau les autorisations de forage en Alaska.  Les Etats-Unis produisent plus de pétrole qu'ils n'en importent, et ce nouveau phénomène est survenu en quelques années.

Si ménager des alliances parfois encombrantes dans le Golfe Persique n'est donc plus une priorité pour le président américain, conforter cette autonomie énergétique avec les réserves promises par l'Arctique devient une très bonne opération.

Barack Obama déclare vouloir, lui aussi, "sauver la planète" du changement climatique, mais pas à n'importe quel prix. En tout cas, pas à celui qui préserverait totalement la mer de Chukchi. 

Axel Krause, correspondant de Transatlantic Magazine, et secrétaire général de l'association de la presse anglo-américaine à Paris, analyse la position de Barack Obama comme étant avant tout pragmatique : "Obama a une politique environnementale forte, mais il a aussi une politique énergétique. Il veut rendre les Etats-Unis indépendants en énergie, et tout est compliqué par la crise en cours avec l’Arabie saoudite. Il sait que Etats-Unis ne pourront pas compter éternellement sur eux [les Saoudiens, ndlr]. Il faut donc développer d’autres sources potentielles. Obama a une vraie vision sur l'écologie, et il est engagé dans la défense de l'environnement. Mais il sait aussi faire des compromis, comme avec Shell. Il y a beaucoup de conditions pour le groupe pétrolier à respecter s'ils veulent exploiter du pétrole dans la mer de Chukchi."

Reste que le dernier espoir, pour les défenseurs de l'environnement, de voir Shell interdit de toute activité dans la mer de Chukchi, réside désormais dans le refus de délivrer des permis d'exploitation de la part du gouvernement fédéral et de l'État de l'Alaska. Un espoir extrêmement mince.