Langue française : la peur des mots, les mots de la peur

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Croissance négative, flexi-sécurité, décruter... une floraison de mots nouveaux remplace des expressions jugées trop négatives. Venues le plus souvent du champ politique, ces désignations nouvelles conquièrent la sphère journalistique et maquillent le sens premier, souvent plus brutal. A qui profite le crime ?

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La révolution s'est opérée doucement. Ni odeur de poudre,  ni cri, ni bataille menée par aucun linguiste.
Insensiblement, des expressions inédites ont vu le jour.
Elles ont tout à coup désigné ce que l'on croyait pourtant bien connaître : la vie en société, la hiérarchie et ses règles etc. 
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Il n'y a eu aucune résistance, aucun signal d'alerte. Le poison technocratique a été inoculé dans le langage courant pour brouiller les pistes et ringardiser nos référents habituels.
Le but de la manœuvre (non avouée) est simple : raboter les angles pour nous faire admettre une réalité parfois désagréable.  L'opium sémantique s'est propagé.   L'accoutumance a suivi.

Dans un ancien spectacle "Inculture(s)", merveille d'intelligence corrosive, Frank Lepage, acteur et militant de l'éducation populaire, expliquait :  "On pense avec les mots. Ce n'est pas le contraire ! Ce n'est pas : "je pense une réalité sociale et je fabrique des mots".  Non, ça ne marche pas comme cela.  C'est : "Il y a des mots et avec ces mots je peux penser une réalité sociale. Alors,  évidemment, quand on m'enlève des mots et qu'on m'en met d'autres à la place...je ne pense pas de la même manière la réalité sociale..."
Georges Orwell, écrivain anglais,  disait-il  autre chose dans son célèbre ouvrage, 1984 ?

On ne vire plus, on "décrute" !

Mais il faut citer des exemples.
Ainsi, les chefs du personnels n'existent plus.
Depuis quelque temps déjà, il faut employer à leur sujet l'expression "Directeur des ressources humaines". Le mot "personnel", lui-même, tombe en désuétude. On lui préfère "collaborateur", esprit d'équipe oblige !
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Et si le collaborateur ne fait plus l'affaire ? Eh bien,  on ne va ni le virer, ni le renvoyer mais... le décruter ! Si, si, le verbe existe ! Et ce n'est pas la faute à la récession, le vilain mot, mais à la "croissance négative" !
Nuance.
Dans le cas d'un licenciement collectif, l'annonce au personnel, pardon, aux collaborateurs, évoquera "un plan de sauvegarde de l'emploi" (avec son inévitable "plan social" pour évoquer les personnes licenciées).
La "fragilisation" (qui inclu des horaires décalés et son lot de corvéabilités) a donné naissance à la "flexi-sécurité". Et qu'est ce que la flexibilité sinon la précarisation ? Ne parlez plus de grève, le vilain mot,  mais de mouvement social.
Dans les supermarchés, depuis longtemps, il n'y a plus de caissières mais des "hôtesses de caisse". De même si on cherchait un balayeur dans les rues des villes, on ne trouverait que des "techniciens de surface". Plus chic. La paye reste la même. 

Des charges qui pèsent 

A propos de paye, un raccourci commode veut qu'en France la machine de l'emploi soit grippée à cause de ces fameuses "charges" jugées excessives.  Le mot “charge” induit qu’il relève d'un effort supplémentaire dont les employeurs pourraient se
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passer. Dès lors, la solution parait limpide : diminuons les "charges" et l'emploi retrouvera, logiquement, quelques couleurs.
Reste que ces "charges" que l'on accuse de tous les maux sont en fait des "cotisations sociales". Comme leur vrai nom l'indique, elles servent à payer l'assurance maladie, les retraites, les fonctionnaires etc. Leur existence repose sur un principe de solidarité.  Supprimer les "charges", ou simplement les diminuer, revient par conséquent à fragiliser, sinon liquider des segments entiers professionnels ou à les abandonner au secteur privé.

Autopsie de la langue de bois


Dans une démonstration particulièrement efficace, Franck Lepage aime à égratigner le discours politique en procédant publiquement  à l'autopsie des mots utilisés.
Bien entendu, toute ressemblance avec le vocable de certaines personnalités politiques est parfaitement volontaire :

Les pudeurs télévisuelles


Les journaux télévisés représentent un mine inépuisable de ces pudeurs linguistiques et "proprètes" qui, à terme, finissent par dévitaliser le langage.
Les mots de la guerre pour évoquer un conflit meurtrier ont subi une sorte de javélisation. Pour ne pas indisposer la digestion du téléspectateur ?
Terminé les cadavres dans les rues, les enfants déchiquetés. Nous entendons, à la place,  les expressions "frappes chirurgicales" et "dégâts collatéraux". Les victimes respirent.
Si des violences éclatent dans telle ou telle cité, le journaliste évoquera non pas "une banlieue de l’immigration" mais davantage un "quartier populaire". Les pauvres se nomment à présent les précaires.
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L'échec scolaire a été banni du langage. Les parents de cancre peuvent relever la tête : on parle désormais de "réussite différée".

Si un chômeur tourne mal alors qu'il a déjà été condamné, ce voyou notoire sera "un individu défavorablement connu de la justice ou de la police". 
Une personne issue de la diversité est quelqu'un visiblement issu de l’immigration.
Continuons la démonstration.

Les vieux et autres personnes âgées n'ont plus droit de cité, ou presque, dans les commentaires. Place aux "séniors!
Les handicapés, ça bouge,  sont des "personnes à mobilité réduite" et les aveugles sont devenus des "non-voyants". On y voit plus clair.

Bonne nouvelle, la France a perdu ses chômeurs ! Qu'on se rassure,  on les a retrouvé en qualité de  "demandeurs d'emplois" et "prospecteurs d’emploi ". Hélas, les courbes statistiques restent intactes.

Faut-il encore signaler ces pléonasmes  qui perturbent nos esprits ?
Combien de temps encore entendrons nous "la démocratie participative", le "lien social" ou encore "la solidarité active" ? Et l' agriculture biologique ! (toute agriculture, à la base, est biologique).  De même, on désigne agriculture conventionnelle ce qui est, en réalité, une agriculture chimique. Et, à trop ingérer ces cochonneries, si une grave maladie se déclare, le malade se consolera en se disant qu'il souffre non pas d'un cancer, mais d'une "affection de longue durée".

Georges Orwell, créateur de la novlangue

D'où viennent ces modifications que l'on a du mal à considérer comme une évolution positive puisque ces mots, in fine, formatent nos esprits et rabotent   notre sens critique ? 
Il faut remonter en 1949, année de publication du roman d'anticipation, "1984"signé George Orwell.  Le romancier y invente la "novlangue"
La "novlangue" ? L'encyclopédie en ligne Wikipédia en donne cette
 couverture du livre de Georges Orwell, 1984.
 couverture du livre de Georges Orwell, 1984.
définition : "Le principe est simple, plus on diminue le nombre de mots d'une langue, plus on diminue le nombre de concepts avec lesquels les gens peuvent réfléchir, plus on réduit les finesses du langage, moins les gens sont capables de réfléchir, et plus ils raisonnent à l'affect. La mauvaise maîtrise de la langue rend ainsi les gens stupides et dépendants. Ils deviennent des sujets aisément manipulables par les médias de masse tels que la télévision."

Plus de pensée, plus d'objection et donc plus de contestation !
Dans son roman, on peut aussi lire ce dialogue dont la résonnance actuelle a quelque chose de troublant :  : "Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. Tous les concepts nécessaires seront exprimés chacun exactement par un seul mot dont le sens sera délimité. Toutes les significations subsidiaires seront supprimées et oubliées." (...) "On exige du citoyen, non seulement qu’il ait des opinions convenables, mais aussi des instincts convenables. S’il est naturellement orthodoxe, il saura, en toutes circonstances, sans réfléchir, quelle croyance est vraie, quelle émotion est désirable. "

La novlangue ? Pour Michel  Geoffroy, co auteur avec Jean-Yves Le Gallou de " Dictionnaire de Novlangue" (Editions  Via Romana), elle n'est rien d'autre qu'un  " bobard permanent qui exprime l’emprise du politiquement correct sur notre société. Dépister la novlangue constitue donc une œuvre de salubrité et contribue à rétablir une liberté essentielle : la liberté de pensée ".