France : Charlie Hebdo, à feu et à sang

La dernière “Une“ de Charlie Hebdo
La dernière “Une“ de Charlie Hebdo
(capture d'écran)

Jadis poil à gratter du pouvoir, toujours frondeur et indépendant, l'hebdomadaire "Charlie-Hebdo" collectionnait, jusqu'à ce mercredi tragique, plus souvent les procès que les attentats. Tout à changé en février 2006. Quand le journal a décidé de publier les caricatures de Mahomet.

dans
Le canal historique

Cabu, Charb, Wolinski, Tignous. Quatre dessinateurs de talent fauchés par les rafales d'un commando. Assassinés froidement parmi plusieurs autres journalistes et policiers. Un bain de sang et de larmes au cœur d'un journal surtout connu pour provoquer des torrents de rire. 

Wolinski et Cabu faisaient parti du "canal historique" de l'hebdo. Après le décès de Cavanna il y a un an tout juste, celui de Gébé en 2004, de Georges Bernier, alias le professeur Choron, en janvier 2005 (maudit mois de janvier pour Charlie...), il ne reste désormais plus que le dessinateur et chroniqueur Delfeil de Ton (aujourd'hui au Nouvel Observateur) pour évoquer la saga de ce journal pas comme les autres.

La naissance de Charlie-Hebdo, en 1969, se fait en réaction à l'interdiction d'un autre journal, L'hebdo hara-kiri. Celui-ci avait eu l'audace de titrer à la mort du Général de Gaulle : "Bal tragique à Colombey - un mort", allusion acide à l'incendie d'une boîte de nuit peu de temps auparavant et qui avait coûté la vie à 146 personnes. Charlie Hebdo première formule vivra 581 numéros. Faute de lecteurs suffisants, sans ressources publicitaires, Charlie Hebdo s'éteint en décembre 1982 et renaît, joli phénix éditorial, en juillet 1992 irrigué par de nouveaux talents.

Le dessinateur Charb, lors de la reparution de Charlie Hebdo en 1992
Le dessinateur Charb, lors de la reparution de Charlie Hebdo en 1992
(capture écran INA)
Douze caricatures mortelles

Début février 2006, le journal publie la série de caricatures de Mahomet du journal Jyllands-Posten. 400 000 exemplaires  s'écoulent. Quelques mois auparavant, en septembre 2005, le quotidien danois Jyllands-Posten avait publié douze caricatures controversées du prophète Mahomet. L'une d'elles le montrait coiffé d'un turban en forme de bombe à la mèche allumée. 
 
Au nom de la liberté d'expression, la rédaction de Charlie Hebdo, avait décidé, avec France-Soir, et cela malgré les menaces, de publier les dessins-polémiques. L’hebdomadaire fut poursuivi par la Mosquée de Paris, l’Union des organisations islamiques de France (UOIF) et la ligue islamique mondiale. 
 
"Charlie" reçu le soutien de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur tandis que Jacques Chirac, président de la République, déclarait : "Tout ce qui peut blesser les convictions d’autrui, en particulier les convictions religieuses, doit être évité. La liberté d’expression doit s’exercer dans un esprit de responsabilité "  
Charlie Hebdo fut relaxé. 

A Libération, Charb déclare alors : " À Charlie, avant qu'on soit embêtés par les musulmans intégristes, on a eu affaire à l'extrême droite catholique. Ça s'est terminé normalement devant les tribunaux, ils ont perdu et voilà. Ils attaquent pour tester en espérant gagner et que la législation change. Les juifs, on doit constater qu'ils ne nous font pas chier. Dans Charlie, on traite surtout de l'Église catholique parce qu'elle est encore très majoritaire ". De son côté, le journal Le Monde semble abasourdi par toute cette affaire. Il écrit : " Le procès de Charlie Hebdo est celui d’un autre âge, d’un autre temps. Même si les plaignants n’invoquent pas cet argument, il faut avoir en mémoire que ce qui a déclenché la polémique, c’est la représentation du prophète Mahomet, qui, aux yeux de l’islam, est un blasphème. On est donc en présence d’une querelle obscurantiste"

Les menaces, depuis, se multiplient au sein de la rédaction. En guise de soutien, le 15 mars 2006, le ministère de la Culture organise une soirée en l'honneur du dessin de presse. Un hommage est rendu aux dessinateurs de l'hebdo. Parmi eux, Cabu, Wolinski et Charb, tous trois assassinés ce mercredi 7 janvier.

Le dernier dessin de Charb
Le dernier dessin de Charb
Mahomet, rédacteur en chef

Est-ce que le journal, une fois la crise passée, modifie sa ligne éditoriale ? Pas vraiment. Il ne s'agit pas d'attaquer telle ou telle religion. Pour l'équipe rédactionnelle, il s'agit d'honorer la liberté d'expression et ne rien s'interdire. Pas question pour les journalistes de voir leur carte de presse se décolorer. 
 
A ceux qui l'oublieraient, les journalistes rappellent qu'il s'agit d'un hebdo satirique et qu'il convient de le considérer comme tel. 

Quelques années plus tard, le 2 novembre 2011, Charlie Hebdo fait de Mahomet le rédacteur en chef de son numéro de la semaine sous le titre "100 coups de fouet si vous n’êtes pas morts de rire". Au 62, boulevard Davout, dans le 20e arrondissement de Paris, les locaux de l’hebdomadaire sont incendiés, en pleine nuit, par un cocktail molotov. 
 
En novembre 2011, le site internet du journal  est piraté deux fois par un groupe de hackers turcs nommé Akincilar. Sur la page d'accueil, la Une est remplacée par une photo de la Mecque accompagnée de plusieurs versets du Coran. On peut lire : "Des dessins dégoûtants et honteux en prétextant la liberté d'expression" et "Soyez maudits par Dieu ! Nous serons votre malédiction sur le cyberespace !

Le 12 septembre 2012, le journal Sud-Ouest publiait un entretien avec Charb. Le Directeur de publication de Charlie Hebdo confiait, courageux et lucide : " Pour ces gens qui appellent au meurtre et qui manifestent violemment, ça n'?a jamais été une plaisanterie. Nous, on reste dans la plaisanterie. Eux n?'ont jamais fait partie de la plaisanterie. Mais des fous paranoïaques, il y en a toujours eu. Qu'?ils se réclament de l'?islam ou d'?autre chose, ils sont ultra-minoritaires. Maintenant, la police fait son travail.(…)Ce ne sont pas des excités, extrêmement minoritaires, qui vont nous dicter la ligne éditoriale de "Charlie Hebdo". Ce ne sont pas non plus des politiques tremblants de peur qui vont nous dire ce qu'?on doit écrire ou pas dans le journal. Ce qui me choque, ce n'?est qu'?une certaine partie de la classe politique et intellectuelle a renoncé à s'?exprimer librement."