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France : L’armée a-t-elle les moyens de ses ambitions ?

Armée française à l'étranger

De plus en plus sollicitée sur des Opérations extérieures (OPEX) l’armée française a amorcé ce que la ministre des Armées Florence Parly a nommé “une remontée en puissance”.

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Après des années de disette et de coupes dans les budgets et les effectifs, le gouvernement français semble enfin décidé à inverser la tendance. En avril 2016 est annoncée une augmentation progressive des budgets. Suffisante pour pérenniser les armes tricolores ?

Le budget, le nerf de la guerre

La question budgétaire est un point sensible surtout pour les militaires. Chacune des trois armes, armée de l’Air, armée de Terre et Marine, cherchent à tirer leur épingle du jeu avec un budget qui semble encore insuffisant aux vues des ambitions politiques et des programmes engagés.

Les armées sont au taquet et ne pourront supporter d’autres baisses budgétaires.

Général Pierre de Villiers, en juillet 2017

Et lorsque le président nouvellement élu Emmanuel Macron annonce, en juillet 2017, des coupes budgétaires pour l’année en cours à hauteur de 850 millions, c’est tout le monde militaire qui s’émeut alors même que la campagne présidentielle tournait autour des promesses d’un budget Défense revu à la hausse.

Fait rare sous la Ve république, c’est le Chef d’Etat-major des Armées qui monte au créneau pour défendre ses hommes. Le général Pierre de Villiers en profond désaccord avec la décision et malgré les promesses d’une augmentation du budget en 2018, pose sa démission « les armées sont au taquet et ne pourront supporter d’autres baisses budgétaires ». Le symbole est fort.

Pourtant, en novembre 2017, l’espoir renaît pour les militaires français. Le Président de la République semble tenir ses promesses dans son projet de loi finance 2018. Le budget de la Défense va augmenter de 5,6% en 2018 et sera porté à 34,4 milliards d’euros, dont 18,5 pour l’équipement, 1,5 milliards pour les OPEX. Pour la ministre des Armées Florence Parly, il s’agit là d’une « hausse historique » pour atteindre l’objectif des 2% du PIB. Alors que le budget actuel est de 1,8%, cette promesse de campagne ne devrait pourtant pas être atteinte avant 2022.

Un rapport de la Cour des comptes a d’ailleurs récemment épinglé l'exécutif français, estimant qu’il fallait donner les moyens de ses ambitions s’il voulait maintenir un fort engagement de ses forces et assumer une « cohérence » entre les objectifs stratégiques définis au niveau politique et les moyens qu’ils impliquent.
 

Des Véhicules de l'Avant Blindés (VAB) au Mali, dans le cadre de l'opération Barkhane.
Des Véhicules de l'Avant Blindés (VAB) au Mali, dans le cadre de l'opération Barkhane.
©Julien Muntzer / TV5MONDE

L'attractivité au cœur du recrutement

La Défense française doit aussi “regonfler” des effectifs qui ont été allègrement dégraissés ces vingt dernières années. Rien qu’entre 2007 et 2015, 8 000 postes ont été perdus. Les ressources humaines sont un véritable enjeu car les armées doivent beaucoup recruter. Chaque année c’est 27 000 postes qu’il leur faut pourvoir, principalement pour assurer le renouvellement des effectifs, à quoi s’ajoutent maintenant les nouveaux besoins à pourvoir. Depuis 2016, 500 créations nettes d’emplois ont eu lieu, principalement dans le domaine du renseignement et de la cyberdéfense qui concentrent à eux seuls 400 nouveaux postes.

Pour Nathalie Guibert, journaliste spécialiste des questions de Défense  pour le journal Le Monde, le recrutement militaire n’est pas si évident. « Ce qu’il faut comprendre, c’est que la durée des investissements militaires est très longue. La préparation humaine dans certains secteurs a une inertie terrible. Par exemple, dans l’armée de l’Air, les effectifs avaient rapidement baissé et elle est maintenant en difficulté pour repartir car former des spécialistes prend du temps ». Certaines spécialités sont aussi très prisées et en concurrence direct avec le secteur privé. Les métiers de l’aéronautique par exemple, ou encore la cyberdéfense, ont du mal à susciter des carrières militaires chez les jeunes, surtout quand les salaires sont mis dans la balance face aux grosses entreprises.

En ce moment il y a une dynamique positive sur laquelle les armées jouent pour promettre plus de perspectives aux jeunes recruesNathalie Guibert, journaliste au Monde, spécialiste des questions de Défense

Autre problème pour les armées, une attractivité fragile, même parmi les militaires déjà sous contrat. Une récente enquête réalisée par la DICoD (Délégation à l’information et à la communication de la Défense) révèle que la perception de leur carrière par les militaires est affectée par plusieurs aspects négatifs comme la difficulté de concilier vie militaire et personnelle, le manque de moyens, la lassitude face aux difficultés en matière de soutien et d’environnement, les infrastructures et l’hébergement.
 

Les jeunes finissent par quitter l’armée à la fin de leur contrat. Nathalie Guibert, journaliste au Monde, spécialiste des questions de Défense

62% des militaires sondés pourraient envisager de quitter l’armée notamment pour une rémunération plus forte. « Le manque de matériel moderne, les conditions de vies pas forcément évidentes que ce soit à cause des casernes vétustes ou de la vie familiale compliquée lorsqu’on part en mission, le manque d'entraînements, tout cela ne rend pas les choses faciles et quand ils sont recrutés les jeunes finissent par quitter l’armée à la fin de leur contrat », explique Nathalie Guibert.

Alors pour endiguer le phénomène et ne pas voir ses rangs se dégarnir, le ministère des Armées à récemment annoncé l’investissement de 300 millions d’euros sur 5 ans pour l’amélioration du quotidien des soldats. Un plan famille qui prévoit une meilleure prise en compte des absences des soldats en opération avec par exemple des places supplémentaires en crèche, une aide financière pour les déplacements en mission ou encore certains détails qui compte comme l’accès au Wifi partout.

« En ce moment il y a une dynamique positive sur laquelle les armées jouent pour promettre plus de perspectives aux jeunes recrues », souligne la journaliste du Monde.

L'équipement, talon d'Achille de la remontée en puissance ? 

Les équipements militaires français sont mis à rude épreuve sur des terrains difficiles comme sur cette photo au Mali,où se déroule l'opération Barkhane. 
Les équipements militaires français sont mis à rude épreuve sur des terrains difficiles comme sur cette photo au Mali,où se déroule l'opération Barkhane. 
© Julien Muntzer / TV5MONDE
 

L’attractivité passe aussi par un investissement dans les équipements mais beaucoup de programmes d’achat ont dû être revus à la baisse et étalés dans la durée ces dernières années. « On se retrouve avec des échelles échantillonnaires un peu partout comme pour certains navires, les avions de chasses ou les équipements lourds », explique Nathalie Guibert. Des équipements modernes présents en nombre trop faible pour répondre à des besoins de plus en plus urgents, à l’image de l’avion de transport A400M dont 11 sont pour le moment en dotation au sein de l’armée de l’Air et 6 seulement sont opérationnels.

D’autres se font attendre, comme les nouveaux avions ravitailleurs Airbus MRTT qui doivent remplacer les vétustes KC-135. Un seul premier avion est attendu pour 2018 alors que le remplacement de la flotte des ravitailleurs semble urgent. Un avion KC-135 de l’armée de l’Air doit passer 20 à 40h en maintenance pour une seule heure de vol.

Un faible nombre d’équipements modernes disponibles, qui côtoient souvent d’autres matériels certes fonctionnels mais hors d'âge. C’est le cas par exemple des Véhicules de l’Avant blindés (VAB) qui forment la colonne vertébrale du transport d’infanterie de l’armée de terre et dont la plupart des véhicules ont entre 30 et 40 ans, 2 fois plus vieux que leurs jeunes pilotes aux commandes. Une réalité pas forcément flatteuse pour recruter.

Heureusement pour faire passer la pilule certains matériels commencent à arriver dès 2018 : 8 000 nouveaux fusils d'assaut HK 416F pour l’armée de terre, une cinquième frégate multi-missions (FREMM) pour la marine et un peu plus tard un premier sous-marin de la génération Barracuda. Un renouvellement qui se fait au compte-goutte.

Une course contre la montre


Après des années de disette l’Armée française fait donc face à un nouveau défi  « L’effort de remontée en puissance ne doit pas se faire trop lentement. Il y a un véritable besoin de reconstituer le capital militaire et il y a pour les différentes armées un point d’équilibre important à trouver avec les futurs budgets », explique la spécialiste des questions de Défense Nathalie Guibert.

Le Royaume-Uni avait sur-engagé ses troupes dans des opérations extérieures d’envergures au début des années 2000 comme en Irak ou en Afghanistan tout en poursuivant une politique d’austérité pour ses armées. « Ils n’ont pas réussi à régénérer leur forces », explique la journaliste du Monde. « Ils ont dû retirer leurs troupes et sont depuis plusieurs années quasi-absents des théâtres extérieurs pour pouvoir relancer un cycle correct et régénérer leurs forces, au niveau matériel et humain ». Reste maintenant à savoir si l’effort concédé par le gouvernement français à sa Défense sera suffisant pour éviter un scénario à la britannique.

La perception des Français de leur armée :


Un sondage IFOP DICoD réalisé en Juillet 2017 montre que 88% des français ont une bonne image de leur armée et des militaires, le plus haut niveau depuis 2012.

  • 75% la trouve performante.
  • 55% des français estiment que le budget actuel de la Défense ne permet plus aux armées de remplir leurs missions.
  • 82% veulent qu’il soit maintenu ou augmenté.

=> Nathalie Guibert nous explique qu'il n’y a "ni anti-militarisme ni patriotisme exacerbé comme aux Etats-Unis. C’est une sorte d’indifférence positive de la population. Les Français ne s'intéressent que très peu à leur armée tant que tout semble fonctionner. La population attend surtout des militaires qu’ils soient là quand ça va mal."