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France : la ville des migrants, à la fois cosmopolite et isolée

©Karine G. Barzegar

Alors que France et Grande-Bretagne viennent de conclure un partenariat pour prendre en charge et contrôler les migrants de Calais, dans le nord de la France, ceux-ci tentent de s'organiser une vie proche de la normale. Rencontres.

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Par beau temps, on distingue les côtes de Douvres et de Folkestone, par-delà les eaux froides de la Manche. A vol d’oiseau, depuis les plages de Calais, l’Angleterre n’est qu’à cinquante kilomètres. Côté Hexagone, la campagne défile entre ronds-points, stations-services et zone industrielle. A la sortie d'une rocade, l'entrée de la New Jungle (« Nouvelle jungle ») : une route en asphalte qui se transforme quelques mètres plus loin en sentier de terre. Autour, des tentes disséminées ici et là.

Assise sur le talus de terre qui surplombe des dizaines d'abris de fortune, une jeune fille érythréenne, 16 ans à peine, tapote sur son portable. Un peu plus loin, une femme peine à faire sa vaisselle dans une casserole. Des hommes fument assis autour d'un repas sommaire, les visages las, tendus, après une nuit sans sommeil et dans l'attente de la nouvelle nuit blanche où ils tenteront encore de partir à l'assaut du tunnel sous la Manche.

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« Je suis arrivé il y a trois jours seulement. Je ne sais pas encore comment ça se passe ici », confie Salomon, un jeune chauffeur venu d’Erythrée qui squatte près d'une tente avec plusieurs de ses compatriotes, toutes âgées de moins de 30 ans. « J'ai entendu dire que c'est dur, que les barbelés sont de plus en plus hauts, qu'il y a de plus en plus de policiers », ajoute-il dépité, avant de demander: « vous croyez qu'ils vont nous laisser passer bientôt ? »

Au milieu du camp, une école

Au-dessus du camp, des grillages renforcés protègent la bretelle d’autoroute. Au bord de la rocade qui surplombe le site, une fourgonnette de police et deux agents qui surveillent la foule des migrants et d’éventuels passeurs avec des jumelles. A leurs pieds, le paysage désolé de la New Jungle : un campement autogéré où vit une partie des 3 000 migrants de Calais. Les uns sous des tentes, les autres dans des maisonnettes en bois, bricolées avec des palettes et des planches, ornées de toits en tôles ou isolées avec du plastique. Un abri contre le froid et la pluie, une façon de retrouver un peu d'intimité et de dignité aussi. « Je pense que les gens font un truc pour pouvoir se sentir mieux, pour un peu se sentir chez eux », explique Zimako, un migrant nigérian, au français impeccable.

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Lui a décidé de faire mieux. A son arrivée au camp, il a fondé une école, avec l'aide d’associations et d’enseignants bénévoles. Depuis juillet, l'"Ecole laïque du Chemin des Dunes" dispense des cours de français aux migrants qui le souhaitent avec plusieurs classes chaque jour. Sous une petite tente bâchée, derrière des pupitres en bois branlants, ils sont quelques-uns à suivre la professeure Virginie Tiberghien. Studieux, appliqués, ravis de pouvoir enfin communiquer, d'échanger quelques mots de français : « comment allez-vous ? », « blouson », « bonnet », « bâtiment », « douche »…

Epuisés par des mois voire des années de périple à travers le monde, certains, ici, ont décidé de remiser leur rêve d'Angleterre pour rester en France et demander l'asile. Comme Kamal, ancien étudiant en ingénierie au Sud-Soudan. Après quatre ans passés à l’université, il a fui la guerre au Darfour. Dans un anglais sommaire, il confie ce qu'il recherche le plus aujourd'hui : la paix et le repos. Ce qu'il trouve déjà un peu dans la bulle de l’Ecole laïque du Chemin des Dunes...

Kamal
Kamal
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Une maison bleue sur la colline

Alpha, lui, parle déjà couramment français. Parti de Mauritanie en 2005, il a séjourné en Syrie, en Turquie, en Bulgarie et en Grèce avant d'arriver en France. Voilà huit mois déjà qu'il vit à Calais, dans une habitation fabriquée par ses soins selon la tradition peule et qu’il a surnommée « La maison bleue sur la colline ». « Je l'ai conçue pour me respecter et respecter le pays où je suis. Ici, tout est propre pour montrer aux gens que ce n’est pas tout le monde qui est mauvais », explique-t-il. A l'entrée de son terrain occupé par deux autres petites huttes, le jeune homme a fixé un panneau de permis de construire à son nom et une pancarte satirique destinée aux visiteurs : « Ici on vend du vaccin contre le racisme ».

« Je suis venu ici pour aller en Angleterre, ce n'était pas facile et du coup, j'ai dit pourquoi pas se reposer un peu, parce que dix ans de route, c'est un peu difficile, s'asseoir, respirer un peu… », confie Alpha. « Alors j’ai fait les papiers. » L'avenir, ce sera, espère-t-il, l'asile en France. En attendant, Alpha occupe ses journées à peindre des toiles inspirées de son « idole », Basquiat, et défriche un bout du terrain adjacent à sa maison et à l’école de français pour installer « une école d'art ». « Tu as vu les palettes ici et j'ai aussi du bois. On va commencer la semaine prochaine. Il y aura des chants, des danses, de la peinture », assure-t-il.

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Fabriquer son quotidien à bout de bras

Ainsi va le petit monde de la New Jungle… Dans chaque maison, dans chaque recoin du camp, il y a une histoire, vraie ou fausse, sincère ou fantasmée, des hommes et des femmes, poignants, qui luttent contre leur mauvaise fortune avec l’énergie du désespoir et de la survie. En fabriquant leur quotidien à bout de bras, dans cette zone de relégation, à mi-chemin entre le camp de réfugiés, comme il y en a des dizaines à travers la planète, et le bidonville, comme la France en compte encore un peu partout à travers son territoire.

« Ici, il y a des mosquées pour les Soudanais, pour les musulmans, il y a une église aussi, des 'shops', des supermarchés afghans, des supermarchés érythréens, un disco, un peu de restaurants, des bars, un peu de tout quoi, même un hôpital, décrit Zimako. On dirait une ville dans la ville, on essaye de vivre comme ça . »

Une ville dans la ville. A l'écart de Calais, isolée du reste du monde mais cosmopolite. Ici, on parle anglais, français, arabe, persan, pachtou, tadjik, tigrigna, amharique, sans compter de nombreux dialectes asiatiques et africains. Les habitants, eux, ont traversé des dizaines de pays, sur trois continents. Ils ont vécu la guerre, la torture, la prison, la faim, survécu aux pires dangers, et réussi à garder un humour sans faille… A l'entrée d'une des nombreuses épiceries du camp, une pancarte propose une Special Offer : à l’intérieur, des produits pêle-mêle, sodas, papiers toilette, cigarettes à l’unité pour clients forcément désargentés…

L'humour et l'entraide comme boucliers

Plus loin, au dessus d’une misérable tente flotte fièrement le drapeau de l’Afghanistan, loin de ses montagnes d’origine et des talibans. A côté, un vieux camping-car abandonné fait office de fausse agence de voyages, recouvert de graffitis et de slogans : «  Les routiers », « Agence de voyageurs », « UK SVP », et un immense signe hippie de « Peace and Love »…

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L’humour et l’entraide, des boucliers contre l’âpreté de la vie de clandestins. Car le quotidien, ici, se résume parfois à deux seules activités : attendre et faire la queue. Faire la queue pour les toilettes, les douches, les vêtements, les chaussures, les couvertures, les soins médicaux, la distribution de nourriture... Ce matin-là, ce sont les bénévoles de l'association «  L'auberge des Migrants » qui s'en occupent. Il est 14h30, la file d'attente s'allonge. La tension monte un peu quand quelques migrants tentent de resquiller pour arriver plus vite à la camionnette. Tout rentre dans l'ordre rapidement. La plupart repartent avec quelques denrées - du pain, des bananes, quelques brioches pour les enfants...

Sur leur chemin, sur l'un des multiples sentiers jonchés de détritus, ils croisent quelques migrants tout juste de retour des douches. Avec son hijab bordeaux, son sac de toilette et un duvet rose sous le bras, Samira, 26 ans, affiche un sourire radieux. « Je viens de me laver. Ca fait trop du bien. Et j’ai récupéré une couverture ! » Cela fait plusieurs semaines que la jeune Erythréenne dort à la belle étoile. Un véritable danger pour toutes celles qui voyagent seules. Elle vient enfin de récupérer une maisonnette en bois tout juste construite. Un soulagement. Le sol est encore à nu, avec des palettes recouvertes de planches. « Je vais enfin avoir chaud et dormir à l’abri », sourit-elle.

Fuir la « dictature oubliée »

Comme elle, ils sont des centaines à avoir fui l’Erythrée, la « dictature oubliée » de la corne de l’Afrique. Beaucoup refusent de parler à visage découvert aux médias. « Pas de photos, pas de caméras », entend-on de plus en plus à travers le camp. La récente médiatisation de la jungle a d'abord suscité des espoirs, puis la déception, désormais remplacés par l'indifférence et la colère. « A quoi ça sert de parler aux journalistes, cela ne changera rien (...)  A cause de vous, il y a de plus en plus de policiers ».

Daniel, lui, veut bien raconter son histoire. « L'Ethiopie, cela ressemble à un pays démocratique mais ce n'est pas vraiment une démocratie. Si tu as des idées contre le gouvernement, ils te mettent tout de suite en prison et peut-être même s'ils le veulent, ils te tuent. C'est pour ça que j'ai dû fuir. » Il a quitté Addis Abeba à 20 ans : il était informateur pour l’opposition éthiopienne. Il en a aujourd’hui 25. Avec sa femme, Kebron, 20 ans, ils vivent dans une maisonnette de 5 m2 à peine, décorée de bric et de broc. Aucun souvenir de l’Ethiopie, ils ont tout laissé en route. Menue, Kebron ne dit rien. La tête baissée, elle écoute son mari raconter leur calvaire, la traversée du Sahara, la vie en Libye où il a fait de la prison, la traversée de la Méditerranée dans cette minuscule barque de pêche peu à peu remplie d'eau qu'ils ont dû écoper à mi-chemin des côtes italiennes. « Tout ce voyage, je l'ai fait avec ma femme, on est ensemble », dit Daniel. Et c'est ensemble qu'ils essaient de traverser vers l'Angleterre, tous les soirs de la semaine depuis deux mois, sauf les dimanches.

La tente de Médecins du Monde, où sont soignées fractures, ampoules, pneumonies et autres lésions, témoins de longues heures de calvaire pour arriver à portée de vue de l'Angleterre.
La tente de Médecins du Monde, où sont soignées fractures, ampoules, pneumonies et autres lésions, témoins de longues heures de calvaire pour arriver à portée de vue de l'Angleterre.
©Karine Barzegar

Ils ont de la chance : malgré leurs multiples tentatives, ils sont en bonne santé. D’autres ne peuvent pas en dire autant. Devant la tente de l’association Médecins du monde, la file d’attente est encore bien longue à 17h30. Epaules démises, fractures du pied, de la jambe, pneumonies, blessures aux bras, maux de gorge, gale, ampoules aux pieds : la conséquence des nombreuses nuits passées à marcher des kilomètres, à escalader des barrières, à sauter dans des camions, à grimper aux grillages, à tomber sur les voies ferrées, à essuyer les coups des forces de l’ordre… Médecins du Monde pliera bagages à la fin du mois. Les migrants, eux, resteront dans la « New Jungle » jusqu'à nouvel ordre. Comme avant eux des centaines de milliers de migrants qui sont passés depuis 1999 par Sangatte, puis par la jungle, tour à tour démantelés par les gouvernements français, de gauche comme de droite.

A l’Ecole laïque du Chemin des Dunes, les cours sont terminés. Les élèves sont repartis. Comme chaque soir, les migrants se préparent à reprendre la route pour l’Angleterre. En fermant le cadenas de sa petite tente scolaire, Zimako lui, rêve, d’une autre vie, d’un autre camp. « Je pense qu'avant, ils appelaient cet endroit ‘jungle’ parce qu'il y avait une petite forêt qui cachait tout, mais comme les gens ont débroussaillé, maintenant c’est différent. On va essayer de trouver un autre nom bientôt, je ne vous le promets pas mais on va essayer », dit-il, avec un sourire gêné. « Parce que ‘jungle’ ce n'est pas bien, voilà, je l’ai dit. Quand on dit ‘jungle’ d'habitude, c'est pour les animaux, tu vois... »

Zimako
Zimako
©Karine Barzegar

Des demandeurs d’asile toujours plus nombreux

Par Bénédicte Weiss


Ce 20 août, la France et la Grande-Bretagne ont signé un accord concernant la prise en charge des migrants de Calais, candidats à un départ Outre-Manche. Le gouvernement va allouer dix millions d’euros sur deux ans à cette mission, tandis que la coopération policière entre les deux pays doit aussi être renforcée.

La lutte contre les filières clandestines et la prise en charge des demandeurs d’asile est une problématique récurrente en Europe. Les réfugiés affluent en Méditerranée pour arriver en Grèce et en Italie, deux pays qui ont de plus en plus de difficultés à les accueillir. De son côté, la Macédoine a décrété l’état d’urgence ce jeudi 20 août.

Le 20 juillet, un accord a été trouvé au sein de l’U.E. pour relocaliser 32 256 d’entre eux dans d’autres pays que celui de leur arrivée, alors que les demandes dans les différents pays de l’Union révèlent d'importantes disparités :

L’augmentation du nombre de demandes est de plus en plus rapide. En 2014, déjà, l’Allemagne atteignait un record de demandes depuis 1993, avec 202 645 requêtes. Le ministre de l’Intérieur allemand, Thomas de Maizière, a estimé le 19 août que 650 000 à 750 000 réfugiés pourraient déposer un dossier cette année.

Pour l’heure, 340 000 migrants clandestins sont entrés en Europe depuis le début de l’année 2015, selon l’agence Frontex. Ils étaient 123 500 sur la même période en 2014.