France : le mariage gay adopté, la parole homophobe libérée

Des membres du GUD (groupe action défense) Photo - AFP
Des membres du GUD (groupe action défense) Photo - AFP

C'est fait ! Ce mardi 23 avril 2013, le parlement a adopté définitivement le projet de loi ouvrant le mariage civil aux personnes de même sexe. Déposé en novembre 2012, ce projet aura suscité six mois de bataille législative, d'exclusivité médiatique et de mobilisations musclées. Il aura surtout libéré une parole homophobe, qui s'est radicalisée au fil des mois jusqu'à multiplier les agressions physiques ces deux dernières semaines. Témoignages.

dans
"Avant on avait environ 150 appels par mois, depuis novembre nous en recevons entre 400 et 450, et ça continue d'augmenter". Au Refuge, l'association qui accueille de jeunes homosexuels chassés de leurs foyers, Clio Léonard constate clairement une "recrudescence de l'homophobie ouvertement liée au débat. Avec la médiatisation du projet de loi, la question est évoquée dans les familles, les jeunes entendent leurs parents tenir un discours homophobe. Soit ils n'ont pas encore fait leur coming out et ça le compromet nettement, soit ils l'ont déjà fait. Et alors là, c'est un calvaire."
Un calvaire qu'a vécu Gildas, 20 ans, recueilli par l'association depuis qu'il a été chassé de chez lui en décembre dernier. "Les tensions se sont aggravées, on se disputait tous les jours. Juste avant les vacances de Noël, ils m'ont dit qu'ils ne voulaient plus de moi, qu'ils ne voulaient pas d'homosexuels dans la famille". Depuis son coming out, un peu plus d'un an avant, Gildas devait rester cloitré dans sa chambre, s'absenter le week-end et laver son linge à part "à cause des maladies".

Gildas, considéré par ses parents comme pédophile - AR
Gildas, considéré par ses parents comme pédophile - AR
"Ils me considéraient comme un pédophile"

"C'est pas une maladie, c'est juste des sentiments différents, j'ai essayé de leur expliquer, mais ils mélangent tout : ils assimilent l'homosexualité aux maladies, et ils me considéraient comme un pédophile". Les parents de Gildas lui interdisent de s'approcher de sa nièce, un bébé de 6 mois, "parce qu'on sait jamais ce qui peut arriver, ils disaient." Surtout, ses parents lui interdisent de voir son demi-frère, âgé de 8 ans. "J'adorais ce gamin, j'avais l'habitude de jouer avec lui, il me considérait vraiment comme son grand frère. Quand il pleurait, c'était toujours moi qui allait le consoler". 
"Pédophile, ça revient souvent" confirme Clio Léonard "on a beaucoup de jeunes qui ne peuvent plus avoir de contact avec leurs frères et soeurs parce que leurs parents confondent homosexualité et pédophilie, ça crée des drames familiaux terribles, et les jeunes qui vivent cette situation sont marqués à vie". "Ca fait mal, ça fait très mal"  confie Gildas en essayant de maintenir un sourire "on est très proche de quelqu'un et tout d'un coup, tout s'arrête, tout s'écroule".

Des drames psychologiques que le Refuge voit se multiplier. "L'an dernier on a dû faire face à treize tentatives de suicide. J'ai failli assister à une défenestration, d'un de nos jeunes. C'est très lourd, c'est très violent" témoigne Clio Léonard "ces gamins sont au plus mal". Alors quand elle entend un député accuser le PS "d'assassiner des enfants" Clio Léonard grince… "Ceux sont eux qui font souffrir des enfants en ce moment, c'est une réalité, on le voit tous les jours ici."

Wilfred de Bruijn, tabassé dans une rue de Paris
Wilfred de Bruijn, tabassé dans une rue de Paris
Adrien, 17 ans, homo, amené par ses parents aux manifs pour tous

"Je suis l'un de ces nombreux jeunes de la manif contre les homos et mes parents sont de fervents opposants. Mes parents ignorent que je suis homo". Dans un courriel adressé au Refuge , Adrien partage son témoignage: "Je ne sais pas si vous pouvez imaginer comme je me sens détruit à chaque manif homophobe en sachant que les gens que j'aime en font partie et qu'à chaque fois ils tiennent des propos nauséabonds sur un homo, c'est à moi qu'ils s'adressent! Le pire est qu'ils ne se rendent pas compte à quel point il me font mal, tellement persuadés que cela n'arrive qu'aux autres!
"Sincèrement, avec tous les propos que j'entends depuis des mois de mes parents et autres, je n'arrive pas à extirper tout cela de ma tête" conclut Adrien. Des propos qui se sont transformés en actes ces dernières semaines. Dans la nuit du 7 au 8 avril 2013, Wilfred de Bruijn est agressé avec son compagnon dans le XIXème arrondissement parisien. "Ca a été une déferlante de haine. Très violente. J'ai vu mon compagnon à terre, sa tête était devenue un ballon de football". 
Mercredi 18 avril, c'est un bar gay qui est pris pour cible : les agresseurs font trois blessés. Puis c'est un bar de bordeaux qui est attaqué, dans la même soirée. Le 20 avril, à Nice,  trois inconnus rouent de coups un couple d'homosexuels à la sortie d'une boîte de nuit. Et ce week-end, deux élèves désignés comme homosexuels sont agressés dans un collège isérois

La radicalisation du mouvement 

Au premières loges, le refuge reçoit régulièrement des menaces. "Et en ce moment, on encourage les jeunes à ne pas sortir seuls" témoigne Clio Léonard, "il y a une vraie crainte pour eux, une crainte physique qu'il n'y avait pas avant". Pourtant, elle ne pense pas qu'il y ait vraiment plus d'homophobie. "Moi, cette homophobie, je la côtoie depuis que je travaille ici, c'est juste qu'en ce moment elle est beaucoup plus médiatisée". 

"Déjà, quand François Hollande est passé" raconte Gildas à propos de sa famille, "ils ont dit 'ah ben là tu peux être sur que le PD vont pouvoir se marier'". "Ils étaient homophobes bien avant le projet de loi! Dès qu'on voyait des homosexuels à la télé ou dans la rue ils disaient 'c'est pas notre race'. Pour eux, c'est une 'race' différente."

Au fil des mobilisations, le mot d'ordre "manif pour tous" a effectivement réuni derrière son étendard une multitude d'organisations. La plupart ont été créées dans l'année, et seules 15 associations sur 37 ont une existence légale et la grande majorité sont des associations liées à un mouvement religieux. A cet amas exclusivement opposé au mariage pour tous sont venus s'ajouter d'autres organisations, plus anciennes, plus violentes aussi, comme les Jeunesses nationalistes, le Bloc identitaire ou le Renouveau français.

"Une boîte de Pandore"

"Les dirigeants de la manif pour tous ont ouvert une boîte de Pandore qu'ils ne pourront pas refermer" explique le politologue Jean-Yves Camus à Francetvinfo. "Ils ne se débarrasseront pas de ces groupes extrémistes, qui viendront de plus en plus grossir leurs cortèges". Pour le politologue, ces groupes y trouvent "un effet d'aubaine", "mais ils n'ont pas du tout le même objectif." Et l'adoption de la loi ouvrant le mariage civil aux personnes de même sexe ne viendra pas a bout de leur ambition : "Déstabiliser la République" selon le ministre de l'intérieur, Manuel Valls. 

Hier, lundi 22 avril 2013, le président de l'Assemblée nationale a reçu une enveloppe contenant de la poudre de munition, accompagnée d'une lettre. "Citoyen Bartolone, par ce courrier, vous êtes mis en demeure de surseoir au vote définitif de la loi sur le mariage pour tous" prévient la missive, signée d'un groupe : l'"Interaction des forces de l'ordre". La lettre se termine menaçante : "Nos méthodes sont plus radicales et expéditives que les manifs, vous avez voulu la guerre, vous l'avez".