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Françoise Dolto : quel héritage pour la psychanalyse des enfants ?

Françoise Dolto
Françoise Dolto

Voici vingt-cinq ans ce 25 août 2013, Françoise Dolto (1908-1988) disparaissait. Médiatisée,(re)connue et parfois critiquée par ses pairs, la plus célèbre pédopsychanalyste française a marqué son époque. Elle a mis à la portée de tous une nouvelle approche de l'enfant considéré, dès son plus jeune âge, comme une personne avec laquelle il faut communiquer. Contemporaine d'autres théoriciens de la psychanalyse pour enfants, elle a brillé par son génie clinique. Quelle empreinte a-t-elle laissée en dépit de virulentes critiques ? Entretien avec Elisabeth Roudinesco, historienne de la psychanalyse, qui a bien connu Françoise Dolto. Elle est également co-auteur avec Michel Plon du Dictionnaire de la psychanalyse.

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Dans quel contexte de la psychanalyse Françoise Dolto commence-t-elle à pratiquer ?

Ce n’est pas quelqu’un qui a inventé, comme Donald Winnicott (1896-1971) ou Melanie  Klein (1882-1960), un vrai système conceptuel. Elle est d’abord une très grande clinicienne et non un penseur de la psychanalyse comme eux.

L’objet transitionnel de Winnicott, ainsi que le bon et le mauvais objet de Melanie Klein, sont des termes qui sont passés dans notre vocabulaire théorique. Aujourd’hui, on attribue à François Dolto l’invention du doudou, mais ce n’est pas elle. L’objet  transitionnel, le doudou comme on l’a appelé en français, vient de Winnicott. En revanche Françoise Dolto a inventé la poupée fleur.

Melanie Klein a complètement bouleversé l’histoire de la psychanalyse dans les années 1920. C’est elle qui lancé l’idée que l’on pouvait faire une approche psychanalytique des enfants en très bas âge à travers la pâte à modeler, les dessins, le jeu. C’est la révolution. Evidemment, Dolto, qui vient après, reprend cela, alors que Freud considérait que l’on ne pouvait pas analyser les enfants en bas âge. Melanie Klein invente la psychanalyse des enfants, le cabinet de psychanalyse dans lequel vous trouvez aujourd’hui les petites tables et les petits jeux repris par Winnicott.

Je comparerais plutôt Françoise Dolto à Anna Freud (1895-1982), parce que cette dernière s’est occupée autant des enfants que des parents. Dolto reprend cette approche mais sans être forcément influencée. Quand elle a commencé à pratiquer, dans les années 1930-1938, elle était assez seule.

Ce qui a été ensuite capital, c’est son amitié avec Jacques Lacan. C’est un théoricien, plutôt un clinicien de la psychose, mais pas de l’enfance. Dolto puisait dans son œuvre les moyens de théoriser sa pratique. Elle donnait une allure populaire à des concepts de Lacan. Mais en même temps, elle fabriquait ses propres analyses.

A partir des années 1945, l’enfant existe vraiment comme personne. Il a des droits, déjà. Et donc les psychologues de l’enfance et les psychanalystes de l’enfance ont accompli cette révolution qui consiste à s’occuper de l’enfant indépendamment des parents, sans les éliminer pour autant.

Jacques Pradel (gauche) et Françoise Dolto (droite) lors des émissions de radio en 1977 / photo radio france Roger Picard
Jacques Pradel (gauche) et Françoise Dolto (droite) lors des émissions de radio en 1977 / photo radio france Roger Picard
Comment s’est-elle démarquée de ses contemporains ?

Par son génie clinique, et non pas par un apport conceptuel comme Melanie Klein ou Winnicott. Dolto n’avait pas de grands titres universitaires. Elle était médecin, bien entendu, elle avait une consultation, mais elle n’était pas professeure de pédopsychiatrie. Elle n’avait pas un service hospitalier, mais elle était une psychanalyste qui a eu un succès considérable par sa pratique clinique et a travaillé en milieu hospitalier.

Françoise Dolto avait une compréhension spontanée des enfants. Et même ses ennemis, à l’époque, étaient tout à fait stupéfiés de la manière dont elle abordait les enfants, elle leur parlait. Elle avait du génie pédagogique.


Avait-elle une place sur la scène internationale de la psychanalyse ?

A l’étranger, la clinique infantile a été dominée, et elle l'est encore aujourd’hui, par les Anglo-Saxons. Melanie Klein et Donald Winnicott sont internationalement traduits et reconnus.

La clinique anglo-saxonne pour les enfants a fait le tour du monde, et domine toujours le monde psychanalytique d’aujourd’hui. Pas celle de Dolto, qui reste une pionnière en France.

Elle a été un peu traduite, mais n’a pas eu d’impact international. Il n’y a pas d’école doltonienne en Amérique latine ou dans le monde anglophone. Partout dans le monde, il y a des gens qui connaissent son œuvre, mais elle n’a pas fait école.

En France, Françoise Dolto s’inscrit dans les annales comme la grande psychanalyste de l’enfance. Dans le contexte dans lequel elle pratiquait, la psychanalyse d’enfant était déjà constituée.


Qu’a-t-elle alors apporté de plus ?

Que l’enfant a son univers, qu’il existe indépendamment des parents, qu’il a ses manières de parler, qu’il faut s’adresser à lui directement quand il parle, à partir de 5/6 ans.

Pour l’essentiel, ce qu’elle a vulgarisé, c’est l’idée du contact direct avec l’enfant et surtout la cause des enfants – c’est elle qui a inventé ce terme. Elle n’élimine pas les parents. Elle leur parle aussi. Mais la grande idée qui a fait son succès en France, ce sont les émissions de Jacques Pradel sur France Inter (voir ci-dessous).

C’est la première fois que les enfants téléphonent au Docteur X (Françoise Dolto, ndlr).
Winnicott a fait un peu la même chose, sauf qu’en Angleterre ce sont plus les parents qui appellent à l’antenne.

Elle a aussi créé les Maisons vertes. Il y a en a eu à l’étranger, mais pas beaucoup dans le monde anglophone.


Lorsque l'enfant paraît“ : Françoise Dolto répond aux questions des jeunes auditeurs sélectionnés par Jacques Pradel (émission du 13 juin 1977) :



Pourquoi François Dolto a-t-elle été critiquée ?

Elle était dérangeante parce qu’elle avait un franc-parler, une manière de s’adresser aux enfants. C’était quelqu’un qui, à la fois respectait l’ordre établi, et au fond ne le respectait pas. Elle ne s’occupait pas beaucoup des institutions, de l’école.

Elle n’était pas pédopsychiatre, elle n’était pas professeur de psychiatrie et médecin. Et dans un service hospitalier, cette femme qui était issue de la grande bourgeoisie dérangeait, parce qu’elle était à la fois du même milieu social, et en même temps tenait  des discours qui ne convenaient pas aux pédopsychiatres encore très rigides.
Bien sûr, étant freudiens, ils étaient favorables à l’enfant, mais ils considéraient quand même que tout cela devait rester dans la norme et l’autorité médicale. Elle avait aussi une notoriété et cela a suscité la jalousie.

Il y a eu des idolâtres de Dolto, qui l’imitaient. Mais elle reste inimitable. Elle ne transmet pas une œuvre, des concepts, un système de pensée. Elle ne transmettrait que quelque chose de son génie clinique.

Françoise Dolto n’avait pas du tout le sens de la retenue. Elle disait beaucoup ce qu’elle pensait. Elle avait un tel amour des enfants qu’elle pouvait dire qu’elle les aimait avant la naissance dans le ventre des mères. Elle ne s’est pas mêlée à tous les débats féministes sur le statut de la mère et sur l’avortement. Elle a été vue par les tenants du féminisme des années 1970 comme quelqu’un qui défendait le maternel. Et elle ne savait pas comment répondre à ces critiques.

Elle aimait la famille et, évidemment, elle avait à faire à des familles cabossées, en difficultés. On l’a accusée à gauche d’être de droite parce qu’elle défendait le familialisme, et à droite d’être une anarchiste qui défaisait l’ordre familial.

Françoise Dolto / photo AFP
Françoise Dolto / photo AFP
On l’a aussi souvent rendue responsable du manque d’autoritarisme des parents d’aujourd’hui, de l’apparition de l’enfant-roi…

Elle a été accusée, notamment en 2005, après sa mort (en 1988, ndlr), par le Livre noir de la psychanalyse, d’être responsable de la crise d’autorité dans les banlieues. Quand Dolto est morte, il n’y avait pas de crise dans les banlieues. On était dans une société qui ne dysfonctionnait pas encore de cette façon-là.

L’enfant roi s’est mis en place tout seul. C’est un anachronisme d'accuser Dolto de cette manière, et un déni de l'historicité. Dolto a accordé une parole très particulière aux enfants. Elle n’a rien mis en place de l’ordre de l’enfant-roi. D’ailleurs, elle ramenait  toujours à l’autorité des parents.

Les gens ne voient pas que de par l’évolution de notre société, de la famille, nous vivons dans une époque où l’on considère que l’enfant est roi. Mais cela fait longtemps. Nous avons une vraie crise d'autorité beaucoup plus liée à des problèmes économiques et sociaux qui n’existaient pas trop à l’époque de Dolto. Dolto est devenue le bouc émissaire de théories stupides.


Les théories de Dolto sont-elles cependant valables encore aujourd’hui ?


Toute pensée est encore valable, à condition de la travailler et de ne pas la limiter. Autrement dit, si on se sert de Dolto en appliquant ce qu’elle a dit, ça ne marchera pas. Il faut conserver de Dolto l’idée que l’enfant existe dans une famille, qu’il a une parole à lui, que l’autorité de la famille doit être exercée, et que le père et la mère ont tous deux un rôle dans la famille.

Aujourd’hui, nous sommes confrontés à de tout autres problèmes : familles monoparentales, généralisation des divorces. Dolto n’était ni contre, ni pour. Dolto était quelqu’un qui ne déplorait pas que les parents divorcent. Elle ne déplorait rien, elle s’occupait des enfants en souffrance comme elle a pu à une certaine époque.

Il y a des textes avec lesquels on peut être ou ne pas être d’accord, mais elle a eu un vrai impact en France.

Témoignage de Marie, psychomotricienne

Une Maison verte / crédit http://www.laveranda.eu/site/
Une Maison verte / crédit http://www.laveranda.eu/site/
Marie est une psychomotricienne française. Elle s’est beaucoup occupée d’enfants handicapés, d’enfants en échec scolaire, de familles aux prises avec des problèmes d’éducation. Elle forme aussi des travailleurs sociaux.

Françoise Dolto a-t-elle participé à l’apparition de l’enfant-roi ?


On lui reproche beaucoup d’avoir libéralisé l’éducation des enfants et d'avoir créé des enfants-tyrans, des enfants-rois et des parents paumés.

Depuis plus de vingt ans que je pratique, je constate que les parents sont en très grosses difficultés par rapport à l’autorité, mais je pense qu'il est injustifié d’accuser Dolto toute seule, car en fin de compte, cela est dû à un contexte.

Dolto est arrivée après l’émergence des nouvelles pédagogies, notamment après les enfants de Summer Hill. C’est une école créée par Alexander Sutherland Neill en Angleterre en 1921. Il a été l’un des premiers à dire que l’éducation de la vie quotidienne et scolaire devait se faire en toute liberté. Il avait monté des écoles où les enfants étaient libres de choisir ce qu’ils voulaient apprendre ou de ne pas apprendre. Cette théorie a été beaucoup reprise dans les années 1960, 1970.

Il y a aussi eu les pédagogies de Freinet, Montessori et Steiner. Elles mettaient en avant qu’il ne fallait pas contraindre l’enfant. Françoise Dolto est aussi arrivée dans ce contexte.

Elle n’a pas dit qu'il ne faut pas contraindre l’enfant. Elle a dit qu'il fallait échanger avec lui, lui expliquer. S’il fait quelque chose de répréhensible, au lieu de le punir, il faut lui expliquer. Mais ce n'est pas elle qui a inventé cela. C’est vraiment un contexte, post-68, marqué par des slogans comme "il faut interdire d’interdire".

Les problèmes éducatifs et d’autorité existent, mais c’est tout un ensemble. Ce sont plein de facteurs qui ont concouru à cette situation.

Étant maman moi-même, et née en 1968, j’ai aussi été élevée dans ce contexte. J’ai des enfants qui sont de jeunes adultes. Pour nous parents, ça n’a pas été évident parce qu’on avait le choix entre deux extrêmes : une éducation trop rigoureuse et une éducation trop laxiste. Nous avons dû faire avec, et trouver d’autres modes éducatifs, un entre-deux.

Les parents de notre génération n’avaient plus de repères sur ce qu’il fallait faire avec les enfants. Parce qu’on n’a pas pu trouver cet entre-deux après 1968, je pense qu’on va commencer à voir des enfants arriver avec de réelles difficultés. C’est étonnant parce que les jeunes parents d’aujourd’hui, qui ont 20-25 ans, sont en train de revenir à une autorité extrêmement sévère. Il y a un vrai retour de l’autoritarisme, au mariage et aux valeurs morales.

Que reste-t-il, selon vous, de la psychanalyste Françoise Dolto ?

Il faut lui reconnaître quelque chose : la création des Maisons vertes. C’est typique de Dolto. Elle avait vraiment la volonté de créer des lieux où les parents se rencontraient, pouvaient rencontrer des professionnels, où il avait un échange entre parents et professionnels.

La seule chose à laquelle elle fait aussi toujours référence, c’est l’adolescence. Elle a vraiment décortiqué la crise de l’adolescence, mais il n’y a pas de méthode ni de théorie Dolto.


Au commencement, il y avait une petite fille...

L. Ch.
"Quand je serai grande, je tâcherai de me souvenir de comment c’est quand on est petit," disait à 8 ans la petite Françoise. Promesse tenue : Dolto aura passé sa vie à essayer de comprendre les enfants.

Née en 1908 à Paris, Françoise Marette grandit au sein d'une famille bourgeoise, catholique, entre trois aînés et les trois garçons qui viendront après elle. Elle n'a que 12 ans lorsque sa soeur Jacqueline meurt d'un cancer - un lourd fardeau à porter pour Françoise, désormais fille unique d'une mère dévastée.

A 17 ans, Françoise passe son bac malgré la désapprobation maternelle - "une fille qui a son bac n'est pas mariable" - et se lance dans des études d'infirmière. Plus loin sur le chemin de la rupture, elle casse avec un fiancé imposé par ses parents, entreprend une psychanalyse et quitte sa famille pour habiter seule. De ces rapports conflictuels naîtront le désir d'aider les jeunes à surmonter l'incompréhension des adultes.

Elle enchaîne sur des études de médecine, financées "avec l'argent qu'elle gagne", soutient une thèse intitulée Pédiatrie et psychanalyse, puis s'installe comme généraliste et pédiatre. En 1942, elle se marie avec Boris Dolto, d'origine russe, l'un des pionniers de la kinésithérapie en France. Ils auront trois enfants, dont le chanteur de variété Carlos, Grégoire, qui sera ingénieur, et Catherine, future pédiatre.

A l'hôpital Trousseau de Paris, elle forme médecins et autres psychanalystes à son approche. Elle participe à la création de la Société française de Psychanalyse et fonde, avec Jacques Lacan, l'Ecole freudienne de Paris. C'est en 1976, lorsque France Inter lui propose l'émission Lorsque l'enfant paraît (voir ci-contre), que Françoise Dolto devient célèbre. Elle cesse alors ses activités avec les patients pour se concentrer sur la transmission de son expérience : supervision d'analystes, conférences, publication de plusieurs ouvrages.

En 1979, elle inaugure à Paris la première Maison Verte, conçue comme un lieu d'écoute et de rencontre pour les tout-petits et leurs proches, avec, en filigrane, le désir de les aider à mieux vivre leurs futures séparations. Aujourd'hui, il existe quelque 200 Maisons Vertes en France et dans le monde.

Françoise Dolto est inhumée au cimetière de Bourg-la-Reine, en périphérie de Paris, aux côtés de son mari Boris, mort en 1981, et de leur fils, le chanteur Carlos, décédé en 2008.