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Fusillade à Las Vegas : la revendication du groupe Etat islamique est-elle crédible ?

Le président Donald Trump prend la parole au lendemain de la tuerie de Las Vegas, lundi 2 octobre 2017.
Le président Donald Trump prend la parole au lendemain de la tuerie de Las Vegas, lundi 2 octobre 2017.
©AP Photo/Evan Vucci

Alors que le président Donald Trump se rend à Las Vegas, deux jours après la fusillade, les motivations du tueur restent inconnues des autorités américaines. Pourtant, le groupe État islamique a revendiqué à plusieurs reprises cette attaque. Une revendication qualifiée par certains d’opportuniste. Pourquoi ? Décryptage. 

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Incompréhension aux États-Unis. Pourquoi Stephen Paddock a-t-il tiré sur le public de ce concert country de Las Vegas, dimanche 1er octobre, faisant 58 morts et plus de 500 blessés ? Pour les autorités américaines, ses intentions restent un mystère, trois jours après le drame. Pourtant, rapidement, le groupe État islamique revendique la fusillade par son agence de propagande Amaq. 

« Ils ont fait un premier communiqué habituel en disant que c’était l'un de leurs soldats. Puis, ils ont fait un deuxième communiqué dans lequel ils ont indiqué qu’il s’était converti quelques mois auparavant à l’islam », résume Wassim Nasr. Il est journaliste spécialiste des mouvances djihadistes sur France 24 et l’auteur de Etat Islamique, le fait accompli (Edition Plon). « Enfin, ils ont fait un gros communiqué, en bonne et due forme, dans lequel ils donnent son nom de guerre (Abu Abd Abdulbar al-Ameriki, ndlr) et précisent que son attaque a été préparée minutieusement. » 

Rapidement, le FBI assure ne faire aucun lien entre Stephen Paddock et le groupe djihadiste. Le retraité américain de 64 ans, joueur habitué des casinos ayant fait fortune dans l’immobilier, est considéré par les services américains comme un « loup solitaire » ; le président Donald Trump voit en lui « un malade, un fou ». 

Revendication opportuniste ? 

La revendication de Daesh pour Las Vegas intervient après celle de l’attaque au couteau dans la gare de Marseille en France qui a fait deux victimes.

L’enchaînement des revendications et la réponse du FBI font naître une interrogation dans les médias : la revendication de Daesh serait-elle opportuniste ? Le profil du tireur de Las Vegas est différent de ceux d’autres attaques revendiquées par les djihadistes auparavant. 
 

Si jamais ils revendiquent un acte qui n'est pas d'eux, ce serait une première.

Wassim Nasr, journaliste spécialiste des mouvances djihadistes. 


Pour le spécialiste Wassim Nasr, elle apparaît pourtant crédible : « Ils mettent le paquet. Ils ont traduit le communiqué en plusieurs langues. Cela signifie qu’ils assument pleinement cette attaque. Si ce n’est pas eux, et que leur revendication s’avère infondée, cela va mettre un sacré coup à la machine de propagande l’EI qui, pour l’instant, était plutôt fiable. Et si jamais ils revendiquent un acte qui n’est pas d’eux, ce serait une première. Il y a eu auparavant des exagérations comme à Barcelone cet été : ils parlaient de deux équipes et d’une prise d’otage dans un bar dans leur publication officielle mais c’était de fausses informations diffusées dans la presse. Quand on a trouvé un bombe dans le métro de Londres qui n’a fait que des blessés, ils ont parlé de plusieurs bombes alors qu’il n’y en avait qu’une… »

Une revendication crédible

Même si les autorités ne trouvent pas tout de suite une preuve matérielle de la radicalisation de Stephen Paddock ou de son allégeance au groupe État islamique, cela ne signifie pas pour autant, pour le journaliste Wassim Nasr, qu’il n’a aucun lien avec le groupe djihadiste. 

La veille de la fusillade de Las Vegas, samedi 30 septembre, un conducteur de camion, réfugié somalien, a renversé des passants et poignardé un policier, à Edmonton au Canada. Même s’il possédait un drapeau de l’EI, son acte n’a pas été revendiqué. 

« Les djihadistes, aspirants terroristes essayent de ne pas trop communiquer avant de passer à l’acte parce que certains ont été arrêtés à cause de leurs vidéos d’allégeance envoyées et qui ont permis à la police de les arrêter à temps, souligne Wassim Nasr. Avant, ils donnaient davantage de preuves en vidéo comme le tueur du couple de policiers de Magnanville (France, en juin 2016, ndlr) qui avait fait le premier direct Facebook terroriste de l’histoire. C’est du cas par cas. »

Parfois, le groupe État islamique patiente avant d’apporter tous les détails d’une attaque. « Quand l’avion russe a été abattu au-dessus du Sinaï le 31 octobre 2015, l’EI a fait un communiqué audio le 4 novembre et Le Caire a démenti pendant très longtemps. Mais quinze jours après, l’EI a publié dans son magazine leur mode opératoire, rappelle le journaliste de France 24 Wassim Nasr. Ils peuvent attendre pour mettre dans l’embarras ceux qui disent que ce n’est pas d'eux. »

Stephen Paddock a pu "se radicaliser"

Du côté américain, l’enquête progresse notamment auprès de la petite amie du tireur, une Australienne de 62 ans d’origine philippine. Selon NBC News, Stephen Paddock aurait viré 100 000 dollars sur un compte philippin une semaine avant son crime. « Est-ce que c’était pour sa femme, pour sa famille, ou pour des gens de l’EI très présents dans le pays ? », s’interroge Wassim Nasr. La compagne du tueur, entendue par la police mercredi 4 octobre, indique que ce virement bancaire devait lui permettre d'acheter une maison aux Philippines. 

Deux jours après l’attaque, les autorités reconnaissent que tout a été « évidemment prémédité », selon le shérif de Las Vegas, Joseph Lombardo. Il précise aussi que le tueur avait placé des caméras à l’intérieur et à l’extérieur de sa chambre de l'hôtel Mandalay Bay d’où il a tiré. « Est-ce que ces caméras diffusaient un flux vidéo quelque part, on ne sait pas (comme certains terroristes l'ont fait, ndlr). On sait qu’il a modifié ses armes pour pouvoir tirer en continu et qu’il a fait du repérage », souligne Wassim Nasr. En tout 47 armes ont été retrouvées dans trois endroits différents. 

Le shérif a cependant annoncé, mardi 3 octobre, dans sa conférence de presse que « Cette personne [Stephen Paddock] a pu s’être radicalisée sans que nous le sachions et nous voulons en identifier la source. » Dans cette phrase, peu commentée, il admet donc la possibilité d’une radicalisation, donc d'un acte terroriste.

Mais aucune preuve n'est encore apportée par les forces de police. Mercredi 4 octobre, le président de la commission du Renseignement du Sénat américain Richard Burr reste sur la même ligne : « A ce stade, je dois dire que cela ne semble pas avoir de lien terorriste.»

Dans les médias et dans le discours des autorités, on observe la même retenue. Stephen Paddock est qualifié de « tireur » ou de « tueur » (« gunman » « shooter » ). On ne parle pas encore de « terroriste ». 

> Lire notre article sur le choix des mots dans les cas de terrorisme. 

Tuerie de masse ou acte terroriste ?

Au sein de la classe politique démocrate américaine, le débat se cristallise autour du problème de la légalisation des armes à feu dans le pays. Un débat vain puisque les Républicains au pouvoir refusent d’ouvrir ce dossier à chaque tuerie. 

A Las Vegas, il pourrait s'agir « d'un massacre supplémentaire, le 273e depuis le début de l’année (soit presque une par jour, ndlr) », rappelle Pierre Conesa auteur de La Fabrication de l’ennemi (Edition Robert Laffont) ou d'un acte terroriste qui pourrait ébranler davantage le pays.  

« Si c’est un attentat islamique dont la revendication s’avère crédible et qu’ils trouvent chez Stephen Paddock des preuves de sa radicalisation, explique Pierre Conesa, cela les mettra en difficulté. Cela voudrait dire qu’une fois de plus, le territoire national est le plus fragile. Ce qui leur poserait surtout problème, c’est le fait que le type ne soit pas un réfugié  comme lors de l’attentat d'Orlando ou de San Bernardino. Stephen Paddock est un pur produit américain, classe moyenne, basculant dans l’islamisme. Cela pourrait les inquiéter. »

Cela n’avait pas eu lieu avant mais c’est bien arrivé quand-même.

Wassim Nasr, journaliste.

Cette radicalisation revendiquée par le groupe EI serait une première dans le pays : « Aux États-Unis, la composition sociale des musulmans américains est totalement différente de celle que l'on connaît en France, par exemple. Les Américains n’ont que 1% de leur population musulmane, explique Pierre Conesa, contre 5 ou 6% chez nous. D’autre part, la moitié sont des convertis. Quand il y a eu les attentats du 11 septembre, c’était des gens venus du Moyen-Orient. »

Même si les Américains aujourd'hui n'attestent pas la revendication de Daesh, ou si elle est qualifiée d'opportuniste, Wassim Nasr appelle à la prudence : « Il faut toujours être imaginatif face à l’État islamique. L’exemple type c’est l’avion au Sinaï où l’on s’est dit "ça n’a jamais eu lieu avant", "ils n’ont pas les moyens de le faire" mais le 11 septembre ça n’avait pas eu lieu avant mais c’est bien arrivé quand même. »